Le 30 novembre 1802, le chef de bataillon Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo
écrit à Madame Léopold Hugo, son épouse, qui vient
de partir pour Paris. En garnison à Marseille, il prend soin de ses trois
garçons. Abandonné par sa mère, le petit Victor souffre
en silence. Rien ne peut le distraire de la vision de cette chaise vide.
Je nai pu retenir une larme quand Victor,
apporté par Claudine a fixé les yeux sur ta place et a ensuite
promené ses regards avec inquiétude sur tous les coins de la chambre.
Ce cher enfant na cessé de regarder partout et na été
distrait de ses idées ni par les agaceries de ses frères, ni par
mes caresses.
Le 13 mai 1803, Hugo est stationné
en Corse avec son régiment (on les appelait alors des demi-brigades).
Seul avec ses trois enfants et la fidèle Claudine, il se préoccupe
de la santé de Victor. Moderne, il croit à la nécessité
de le faire vacciner contre la variole. Ses frères, Abel et Eugène,
avaient déjà été inoculés. Il se figure que
Sophie va bientôt le rejoindre. Il lui écrit.
Jai donné à Victor une
promeneuse. Ce pauvre enfant ne pouvait la sentir dans les premiers jours ; il
était triste et on aurait dit quil se plaignait dêtre
envoyé avec une femme qui ne parlait pas notre langue. Il sy habitue.
Il ma beaucoup inquiété pour ses dents. Rapporte au moins
du vaccin.
Deux mois plus tard Léopold est à
lîle dElbe, que la «paix dAmiens», conclue
avec les Anglais en 1802, a attribuée à la France. Victor est
un enfant sage, actif, pas très gai. Le 18 juillet 1803, le chef de bataillon
Hugo écrit à son épouse, toujours à Paris :
Victor est bien portant, mais faible : la dentition
est pour lui une opération très difficile, et je crains quil
nait des vers. Jai demandé de l herbe grecque dont
les Corses font le plus grand cas et en ce moment il doit men être
arrivé de Bastia. Il a encore quelques croûtes à la tête,
mais elles sont peu de chose. Du reste, il dit le nom de ses frères,
beaucoup dautres petits mots, le sien entre autres. Il fait quelques pas
seul, mais avec trop de précipitation pour les continuer plus longtemps.
Toujours content, je l entends rarement crier : cest le meilleur
enfant possible. Ses frères l aiment beaucoup.
Lorsque la mère, qui est venue chercher
ses enfants, les a auprès delle, à Paris, le petit Victor
nest toujours pas heureux. Pierre Foucher évoque, beaucoup plus
tard ses visites à madame Hugo, rue de Clichy. Sa fille, Adèle,
devenue madame Victor Hugo, rapporte ses paroles :
Le petit Victor était encore languissant.
Mon père me disait : «Quand jallais chez Mme Hugo je trouvais
toujours Victor dans un coin, pleurnichant et bavant sur son tablier.»
Nous navons aucun document qui nous
permette de compléter cet ensemble par ce qui en serait la pièce
maîtresse : quelques lignes de la mère sur son fils.