Dans la France napoléonienne, la plupart des gens ont des racines, des
grands-parents, des cousins, un point dancrage. Pour cet enfant-là,
la vie a été errante, et sans son frère Eugène,
elle eût été solitaire. À partir de sa naissance,
ses parents nont vécu ensemble, que pendant deux brèves
périodes : avant le départ de Marseille, en 1802 ; quelques jours,
entre la fin novembre et la fin décembre 1807, dans la province de Naples.
À Madrid, entre juin 1811 et le début mars 1812, ils ne cohabitent
pas et les deux plus jeunes enfants, dans leur pension, voient peu leur père,
devenu un personnage important dans larmée du roi Joseph. Il vit
avec une femme plus jeune quil voudrait faire passer pour son épouse.
Il sort parfois ses enfants, les confie occasionnellement à sa maîtresse,
mais ne leur rend presque jamais visite. La mère vient tous les jours,
mais nest pas autorisée à les sortir. Victor a tout de même
gardé quelques bons souvenirs de cette époque où il jouait
à la balle avec de petits Espagnols.
Entre les deux voyages, la famille divisée
a habité Paris, rue Saint-Jacques, dans un appartement minuscule, puis
aux Feuillantines, dont Victor Hugo a, dans son uvre, fait un lieu de
plus en plus fantasmatique. Au retour dEspagne, sans Abel qui est resté
à Madrid avec son père, ils vivent de nouveau aux Feuillantines,
puis, au tout début de 1814, rue du Cherche-Midi (une section de la rue
qui sappelle alors rue des Vieilles Thuilleries).
Cest la fin du vagabondage. Sophie connaît
peu de monde et ne voit guère que les Foucher. Après le retour
dEspagne, à partir du moment où les deux enfants sont emprisonnés
à la Pension Cordier sur ordre du père, en février 1815,
ils ne sortent plus quen groupe. Victor Hugo se promena librement dans
les rues de Paris, pour la première fois, le 8 septembre 1818. Il avait
seize ans.
À partir de cette date, la famille changea
plusieurs fois dadresse. Après la pension Cordier, il habita avec
sa mère rue des Petits-Augustins puis rue de Mézières et,
après la mort de Sophie, rue du Dragon. Après son mariage le 12
octobre 1822, Victor vécut chez ses beaux-parents, rue du Cherche-Midi,
puis rue de Vaugirard, rue Notre-Dame-des-Champs, rue Jean-Goujon, place Royale,
rue de La-Tour-dAuvergne. Il était devenu parisien et appartenait
à la famille des voyageurs immobiles que sont les piétons de Paris.