Il est né le 26 février 1802, troisième fils dun officier
de larmée napoléonienne dorigine lorraine, et dune
mère dorigine bretonne. Lun et lautre sont issus de
ce quon appellerait aujourdhui les classes moyennes. Lenfant
est fragile, maladif. Sevré à lâge de neuf mois, il
a été laissé par sa mère à la garde de son
père, en garnison à Marseille. Puis, ce fut, en 1803, la Corse,
et enfin lîle dElbe. Quand la mère vint y rejoindre
son mari, en décembre 1803, ce fut pour reprendre ses trois garçons.
Sophie-Françoise Trébuchet, femme Hugo, repartit en plein hiver
et retraversa les Alpes avec eux. Victor, qui avait vécu un an sans sa
mère passa son enfance et son adolescence sans son père.
Les parents croyaient lun et lautre
que, dans léducation des enfants, linstruction était
la priorité absolue. Ils nen avaient sans doute pas la même
conception, mais le commandant Hugo, en qui ses supérieurs voyaient un
homme instruit, était prêt à faire les sacrifices nécessaires
pour donner à ses fils la meilleure éducation possible. Il les
imaginait polytechniciens. Sophie Hugo était plus libérale, et
sans doute moins attentive.
Après avoir fait campagne en Italie, en
1805, Hugo fut recruté dans larmée napolitaine. Joseph,
le frère aîné de Napoléon, qui, avec Masséna,
avait chassé les Bourbons de Naples, avait été récompensé
par un trône. Hugo monta en grade. Il vivait avec une jeune femme rencontrée
en Corse, Catherine Thomas. Lidée quil se faisait de ses
relations futures avec sa femme légitime nétait pas très
claire. Lorsquil reçut, à titre provisoire le gouvernement
militaire de la province dAvellino, il proposa, pour léducation
future de ses fils, des arrangements, subordonnés à un pacte de
réconciliation devoirs conjugaux compris. Sophie, qui ne paraissait pas
disposée à accepter, arriva à Naples sans préavis,
à lautomne de 1807. La tentative de rapprochement se termina par
un échec : la preuve était faite quil y avait, entre les
époux, incompatibilité physique. Femme et enfants repartirent
pour la France, en janvier 1808. Un arrangement amiable stipulait que Hugo enverrait
tout largent nécessaire, et que Sophie veillerait à léducation
et à linstruction de ses fils. Pour le rapprochement, on verrait
plus tard. Par égard pour les enfants, on sengageait de part et
dautre à sauver les apparences.
Rentrée à Paris en 1808, Sophie
sinstalla rue Saint- Jacques, près de léglise Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
Dans Les Misérables, Jean Valjean, devenu le respectable M. Fauchelevent,
y accomplit ses devoirs religieux. À lautomne de la même
année, on emménagea aux Feuillantines, dans les bâtiments
dun couvent désaffecté, avec un grand jardin. Les enfants
allaient à lécole. Le roi Joseph avait dû céder
à Murat le trône de Naples pour devenir roi dEspagne. Hugo,
qui avait été promu colonel, suivit son maître.
LEspagne avait donné le vertige aux
militaires français. Hugo songeait toujours à lavenir, mais
cette fois-ci (Catherine Thomas lavait suivi dans ses déplacements)
il voyait beaucoup plus loin. Il avait de gros revenus et comptait prendre sa
retraite en France. Il envoyait donc à sa femme dimportantes sommes
dargent pour quelle les investît dans un grand domaine. Il
avait aussi reçu de Joseph un titre nobiliaire espagnol. Léopold
fut, pendant quelques mois, un homme heureux. Depuis le 20 août 1809,
il était maréchal de camp, cest-à-dire général
de brigade. Faire venir la famille à Madrid navait plus beaucoup
de sens.
Se sentant menacée dans sa position dépouse
légitime et craignant dêtre lésée, Sophie partit
pour Madrid avec ses trois fils, en mars 1811. Les «brigands» espagnols
(on appelait ainsi les résistants) transformèrent le voyage en
une aventure dangereuse. À larrivée les conflits conjugaux
prirent une nouvelle ampleur. Malgré les pressions exercées par
le roi Joseph, Léopold se contenta dinterrompre laction en
divorce quil avait entamée et refusa toute conciliation. Il mit
Eugène et Victor, ses deux plus jeunes enfants, en pension chez des religieux
espagnols et fit admettre Abel parmi les pages du roi. La guerre était
aux portes et la famine dans les rues. Victor Hugo apprit lespagnol. Après
quelques mois, il fallut rentrer. Affectivement, le bilan était désastreux.
Le père était devenu aux yeux des enfants un mauvais père
et la mère une victime. Sophie, accompagnée dEugène
et de Victor se retrouva sur le territoire français, à Bayonne,
le 3 avril 1812.
En 1814, la générale Hugo prit,
contre son mari plutôt que par conviction, le parti des Bourbons. Elle
neut aucune peine à faire de ses enfants de parfaits petits royalistes.
Léopold, qui navait pas réussi à sauver grand chose
dans la débâcle de 1813, mit à nouveau ses deux jeunes fils
en pension. Son choix se porta sur la pension Cordier, tenue, dans le quartier
de Saint-Germain-des-Prés, par un prêtre défroqué,
un franc-maçon qui avait connu Voltaire et qui allait bientôt passer
la main à son adjoint, Decotte. Il ny avait plus, entre les époux,
de réconciliation possible. Hugo vivait à Blois avec Catherine
Thomas, qui passait pour sa femme. Il ne disposait plus que de revenus modestes.
Les enfants suivaient enfin une scolarité convenable. Pensionnaires chez
Cordier, ils allaient, comme externes, suivre des cours à Louis-le-Grand.