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6 Les remises en cause du roman national
Dans laprès-guerre, la situation de lenseignement
de lhistoire nest pas sensiblement modifiée. Le cadre
intangible de lhistoire lavissienne construit autour de la glorification
de la patrie, qui a eu tant de succès depuis la fin du XIXe
siècle, se perpétue malgré les vents nouveaux qui
soufflent dans le climat de la Libération. Certes, lon assiste
à quelques velléités de transformation du système
scolaire avec le plan Langevin-Wallon, qui nest pas vraiment suivi
deffets. Le contexte est alors très propice pour affirmer
haut et fort la voix de la France dans le concert des nations afin de
faire oublier les pages sombres de Vichy et de rétablir les liens
avec lancien Empire français, devenu lUnion française.
Les instructions de 1945 indiquent que la leçon dhistoire
est aussi une leçon de morale, de civisme et de patriotisme.
Lhistoire instrumentalisée, pour forger
lesprit national et patriotique, a donc encore de belles années
devant elle, et laction transformatrice se limite à intervenir
sur le seul plan pédagogique. Le manuel Malet et Isaac, né
au début du siècle, continue à dominer le paysage
éditorial autour dune conception, héritière
de Lavisse, dune histoire très franco-française, centrée
autour de lÉtat-nation, et dune approche très
strictement factualiste autour des histoires-batailles qui ont fait la
grandeur de la France. Ce nest quavec la réforme des
programmes de 1957 quune modification notable prend en compte les
évolutions historiographiques, avec lintroduction en classe
de terminale de létude des civilisations du monde contemporain
(elle se réalise en 1962). La notion de civilisation est reprise
à Fernand Braudel, qui aura été linspirateur
de cette transformation et qui publie chez Belin, en 1963, un manuel dont
une partie est reprise par la suite sous le titre Grammaire des civilisations.
On y retrouve les thèmes de la longue durée braudélienne
articulés autour de la notion de civilisation, qui figure dans
le sous-titre de la revue Annales ESC depuis 1946. Cette greffe
du programme annaliste sur la discipline historique enseignée se
heurte à de nombreuses résistances et tourne vite à
léchec.
Mais la grande rupture vient de lextérieur
de la discipline. En eVet, la disparition de lEmpire français,
lémancipation de toute lAfrique noire française
en ce début des années 1960, la fin de la guerre dAlgérie
en 1962, limpératif de se tourner vers lEurope
,
tous ces bouleversements modifient en profondeur le statut de lÉtat-nation,
qui est de fait réduit à une position plus modeste. Le «mythe
national» sen trouve ébranlé en profondeur,
perdant ses bases historiques. On assiste à lexplosion scolaire
des années 1960: la progression de la scolarisation obligatoire
jusquà seize ans elle conduit chaque classe dâge
à suivre au moins le premier cycle de lenseignement secondaire
dans le cadre des collèges denseignement secondaire (les
CES) créés en 1963 par la réforme Fouchet
et la démocratisation de lenseignement dans la mesure
où elle apporte des modifications quant à la nature du public
scolaire rétroagissent sur la hiérarchie des valeurs
scolaires en terme de disciplines en contribuant à une marginalisation
des disciplines littéraires, des humanités classiques, au
profit dune montée en puissance des mathématiques
et des disciplines scientifiques en général.
La contestation porte en ces temps de radicalisation
de la jeunesse scolarisée sur le contenu de cet enseignement et
sur le caractère suranné du «mythe national».
Toute une génération nouvelle qui vient de traverser la
guerre dAlgérie et la génération suivante,
qui naît à la conscience politique avec lopposition
à la guerre du Vietnam, ne peuvent plus ni enseigner ni recevoir
sans critique le discours lavissien de glorification de Charles Martel,
des croisés et des colonisateurs (Texte 18. Suzanne Citron). Le
mouvement de mai 1968 amplifie les diverses formes de contestation, chez
les pédagogues mais aussi sur le plan idéologique, et les
programmes dhistoire sont particulièrement incriminés.
Pour avoir été les plus sourds aux diverses évolutions,
ces programmes sont alors frappés dinanité de toutes
parts. Dans la mouvance de Mai 68, on assiste alors à une profusion
de courants alternatifs qui interpellent la discipline en préconisant
un autre rapport entre présent et passé et en se donnant
comme les vecteurs dune pensée critique; ils suscitent dans
les années 1970 la création de nouvelles revues comme Le
Peuple français ou encore les Cahiers du forum histoire
ou Les Révoltes logiques.
Dans ce temps fort de crise de laprès-1968,
lhistoire perd pied comme discipline fondamentale dans lenseignement.
En 1969, elle nest plus quune des options possibles dans le
cadre des disciplines déveil dans lenseignement primaire.
Labsence de véritable discours alternatif sur le plan historique
plongea les instituteurs dans le plus grand désarroi au point que
nombre dentre eux abandonnèrent tout simplement lenseignement
de cette discipline. Si sa résistance est mieux garantie dans le
secondaire, un certain nombre de décisions nen sont pas moins
symboliques dun recul sensible: disparition de lhistoire comme
matière soumise à un écrit au baccalauréat,
ou encore son élimination dans les terminales des filières
technologiques.
Quel contenu doit recouvrir lhistoire? Quelle est
la fonction de cette discipline? Le désarroi devant ces questions
débouche sur la définition de nouveaux programmes dans le
cadre plus global de la réforme Haby en 1977. Le bouleversement
significatif des programmes dhistoire consiste à sinspirer
des orientations nouvelles de lécole des Annales et
de leur trouver un prolongement dans lenseignement secondaire. La
discipline historique se voit intégrée dans un ensemble
plus large, celui des sciences sociales, qui tente un rapprochement notamment
avec linitiation à léconomie. Il en résulte
un allégement des contenus et une insistance sur la mise en place
de pratiques et de méthodes actives qui tiennent compte des réflexions
des courants pédagogiques.
Pour ce qui est du contenu, linfluence des orientations
des Annales est évidente par linsistance des instructions
sur la longue durée, les permanences dans lhistoire, la volonté
de rompre avec le continuum du récit historique au profit dune
vision éclatée de lhistoire, qui se découple
en létude dune série de tableaux statiques,
de temps forts comme celui dAthènes au Ve siècle
ou de Rome au IIe siècle, et celle de grands thèmes
diachoniques (lagriculture à travers les âges en sixième,
les transports à travers les âges en cinquième
).
La part événementielle est considérablement réduite,
et les moments de transition et de révolution sont limités
à la portion congrue dans un programme totalement désarticulé
qui na plus de capacité structurante, renonçant à
lidée même de globalité historique. Les manuels
présentant ces nouveaux programmes se nourrissent alors de démographie
historique et de lhistoire des mentalités de lécole
des Annales. Même si le lien nest pas direct entre
les concepteurs de cette réforme et les universitaires des Annales,
le renouvellement et le caractère triomphal de cette école
ont incontestablement servi de modèles pour rechercher une meilleure
adéquation entre lhistoire savante et lhistoire enseignée.
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