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5De lhistoire des religions à lanthropologie
du croire
Le religieux comme objet des sciences sociales en France
a dabord été lobjet détude des
sociologues au début du siècle. Plus tard, en 1931, le juriste
Gabriel Le Bras, dans la filiation dAndré Siegfried, suggère
un renouvellement des études dhistoire religieuse en entreprenant
une grande enquête sur les pratiques religieuses dans la France
contemporaine. Cette enquête sur le catholicisme vécu intéresse
vivement les milieux cléricaux, inquiets devant la progression
spectaculaire de la sécularisation et soucieux de prendre la mesure
de la déchristianisation dans lespace national. Cest
ainsi que les premières cartographies des pratiques religieuses
sont luvre du chanoine Fernand Boulard en 1947. Lintérêt
que portent les sciences sociales à ce travail est plus tardif.
En 1944-1945, Gabriel Le Bras entreprend, avec quelques membres de la
Société dhistoire de lÉglise de France,
une vaste enquête sur les visites pastorales, mais ce nest
quà partir de 1954 que se constitue autour de lui le premier
laboratoire de recherche consacré en France à la sociologie
des religions.
Lécole des Annales, dès ses
débuts, et sous linfluence du durkheimisme, avait montré
un vif intérêt pour ce domaine si lon en juge par les
travaux de Marc Bloch et de Lucien Febvre, dont les études historiques
situent le religieux au cur de leurs investigations, que ce soit
avec le problème de lincroyance au XVIe siècle,
avec Luther, ou encore avec les «rois thaumaturges».
Au moment du succès sans partage de lhistoire
des mentalités, le religieux a bien été un objet
détude des historiens des Annales, mais davantage
comme symptôme dautre chose que comme objet à part
entière. Ainsi, lorsque Le Goff étudie lapostolat
des ordres mendiants du XIIIe au XVe siècle
les dominicains et les franciscains , son objet est de marquer
les étapes de lurbanisation de la France médiévale
et de se servir de lévolution des mentalités comme
lieu dobservation. Lorsque Pierre Vilar étudie les théologiens
espagnols du XVIe siècle, cest pour y percevoir
lémergence dune théorie économique. Mais
peu à peu le domaine religieux sest autonomisé pour
représenter lobjectif même des études des historiens
qui, inspirés par la sociologie des pratiques religieuses, se sont
tournés vers létude du vécu religieux, des
représentations religieuses.
Cest dans les années 1960 que paraissent
les premiers travaux dhistoriens fortement influencés par
ce renouvellement sociologique de lapproche du phénomène
religieux. Mais lUniversité commence à devenir plus
réceptive à ce domaine de recherche. Lenquête
initiée par Gabriel Le Bras sur les visites pastorales prend officiellement
corps en 1968, et donne lieu en 1977 à la publication dun
premier Répertoire des visites pastorales. Ce vaste travail
denquête permet laccès aux sources nécessaires
des grandes thèses dhistoire diocésaine des années
1970: celles de Robert Sauzet (1975), de Marc Vénard (1977) et
de L. Chatelier (1981) pour lépoque moderne, et celles de
Gérard Cholvy (1973) et dYves Saint-Hilaire (1977) pour lépoque
contemporaine. Ces années 1970 sont marquées par une implication
croissante des universitaires dans ce secteur. Un groupe informel a beaucoup
contribué, de manière souterraine, au renouvellement de
lhistoire religieuse: le Groupe de la Bussière, du nom de
labbaye qui accueillait les réunions annuelles de ces chercheurs
en histoire des religions, lesquelles avaient pour particularité
de dépasser la fameuse coupure entre périodes pour mieux
comprendre le phénomène religieux, confrontant ainsi les
travaux des médiévistes, des modernistes, des contemporanéistes
et de quelques antiquisants. Né en 1958, ce groupe est au départ
une réunion de quelques amis intéressés par lhistoire
religieuse à une époque où lUniversité
ne lui faisait guère de place. Ce groupe sest progressivement
élargi, jusquà compter aujourdhui une centaine
de membres. Le souci initial de modernisation et douverture de lhistoire
du religieux aux acquis des sciences humaines saccentue encore avec
larrivée dans le groupe en 1967 de Michel de Certeau, qui
apporte à ce secteur de lhistoire son intérêt
pour la sémiotique, la psychanalyse et lethnologie. Il trouve
à ses côtés les historiens de la nouvelle génération
qui seront les maîtres duvre du renouvellement du champ
des études du religieux: Jacques Le Brun, Étienne Fouilloux,
Hervé Martin, Dominique Julia, Michel Sot, André Vauchez
et bien dautres.
De ce renouveau est née une histoire du religieux
centrée sur le vécu de la croyance. Prenant en compte la
sécularisation et le désenchantement propre à la
modernité, la réintégration du religieux dans lhorizon
de la connaissance procède par des voies décléricalisées
et se traduit par un véritable réinvestissement du religieux
comme culture essentielle dans les départements universitaires.
Forte des enseignements de la phénoménologie, cette nouvelle
histoire du religieux accorde aux modes dappropriation du sacré
une importance majeure. Une attention nouvelle est prêtée
au corpus religieux des manuels de confesseurs, des sermons, des livres
de dévotion, des récits hagiographiques et des rituels pour
mieux percevoir le vécu religieux des groupes sociaux qui navaient
pas accès à lécriture. Lattention à
la textualité, à la diversité des genres discursifs,
a permis la multiplication des études lexicales et des analyses
sémiotiques.
Lhistorien Alphonse Dupront (Texte 17. Alphonse
Dupront) a joué un rôle dans la définition dune
anthropologie du croire. Ce que vise Dupront est un champ dinvestigation
plus large que la stricte histoire du religieux; aussi se donne-t-il pour
objet dhistoriciser, par-delà les découpages chronologiques
entre périodes, les transformations des manifestations du sacré.
Le sacré introduit, selon Dupront, à une tension propre
à la société qui se trouve au cur même
dun objet qui récuse le temps et donc lhistoire. Il
nous conduit pourtant droit à lhistoire par ses manifestations
singularisantes. Lénergétique sacrale est ainsi sans
cesse portée vers lévénementialité dun
sens toujours ouvert.
La publication, après des années de recherche
érudite, par Michel de Certeau de La Possession de Loudun
en 1970, et de La Fable mystique en 1982, exemplifie ce renouvellement.
Cette quête du sens à travers lanalyse du discours
mystique et dune crise paroxystique au cur du XVIIe siècle
constitue la tentative dune histoire du croire, de lacte du
croire dans ses signes objectivés et ses déplacements.
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