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4 Lhistoire sérielle
Lécole des Annales opère
dans les années 1970 une véritable déconstruction
de lhistoire, qui sécrit désormais au pluriel
avec une minuscule. Ce nest plus lHistoire, mais des histoires.
Enrichissement des horizons historiens? Certes, la multiplication des
objets nouveaux, la dilatation du territoire semblent autant de signes
dune bonne santé de lhistoire. Mais lhistorien,
à vouloir absorber toutes les sciences sociales, risque dy
perdre ce qui fonde la spécificité et lintérêt
de son regard, à savoir sa capacité à penser les
diverses logiques temporelles, à laquelle il semble renoncer. Le
champ dinvestigation de lhistorien sinscrivant dans
la durée, cest elle qui subit tout un travail de déconstruction.
Le temps unique se démultiplie en temporalités hétérogènes.
Sous linfluence de la possible quantification du
matériau historique, grâce à lordinateur, on
a mis en avant une approche nouvelle du temps de lhistorique, lhistoire
sérielle, ainsi qualifiée par Pierre Chaunu (Texte 14. Pierre
Chaunu). Celle-ci est née de la possible mise en séries
de faits appartenant à des ensembles homogènes dont on peut
mesurer les fluctuations sur léchelle de leur propre temporalité.
À ce stade, le temps nest plus homogène et na
plus de signification globale. Krzysztof Pomian conceptualise cette évolution
vers la pluralité temporelle, se félicitant de labandon
par lhistorien de toute chronosophie, de toute direction préétablie.
Pour Jacques Revel, lhistoire na pas à porter le deuil
de lhistoire totale. Il considère que la fragmentation du
savoir historique tient à lexistence dun espace scientifique
différent de celui dans lequel ont uvré les Annales
des années 1930 aux années 1960. Lhistoire totale
naurait de validité quà un strict plan programmatique,
mais, en passant à lexpérimentation, la totalité
se fragmente en une myriade dobjets singuliers à spécifier,
à construire. Pour Jacques Revel, cette inflexion du discours historique
est la rupture la plus fondamentale avec la période Bloch-Febvre-Braudel,
ceux-ci nayant cessé de proclamer la fonction totalisante
de lhistoire.
Dans LArchéologie du savoir, Michel
Foucault applaudit la mutation épistémologique qui saccomplit
en histoire avec lécole des Annales. Il y reconnaît
la rupture avec lhistoire continuiste quil a théorisée
dès Les Mots et les Choses et quil applique à
des analyses historiques concrètes, sur la clinique, la folie,
la prison, la sexualité (Texte 15. Michel Foucault). Foucault ne
vise pas la synthèse globale et lui préfère les fragments
du savoir, les institutions et pratiques discursives, quil étudie
en tant que tels comme autant déléments introduisant
de la discontinuité historique. Ses directions de recherches donnent
à lécole des Annales lessentiel du corpus
théorique des orientations qui prévalent alors. Luvre
de Foucault est une remise en question du traditionnel continuisme historique.
La discontinuité apparaît alors dans sa singularité,
non réductible à un système de causalité dans
la mesure où elle est coupée de ses racines. Dans cette
histoire sérielle, le document nest plus reçu passivement,
mais devient monument à construire à partir du découpage
dans le tissu documentaire densembles, de rapports, dunités.
À la modalité platonicienne de lhistoire comme reconnaissance,
Foucault substitue lusage destructeur et parodique de réalité;
à celle de lhistoire comme continuité, il oppose un
usage dissociatif et destructeur didentité et enfin à
celle dune histoire-connaissance, lusage destructeur de vérité.
Au point de départ de cette histoire sérielle:
lhistoire économique, mais celle-ci sest ouverte à
dautres dimensions de lhistoire humaine. Les mentalités,
la psychologie sociale, laffectif sont entrés de plain-pied
dans le traitement sériel, ce quon appelle le troisième
niveau. Tel est litinéraire de lhistoire sérielle:
«de la cave au grenier», pour reprendre lexpression
de Michel Vovelle. Cette sérialisation, tout en sappuyant
sur des techniques plus scientifiques, le comptage, lordinateur,
aboutit à des études descriptives. Lindifférenciation
des systèmes de causalités est possible dans la mesure où
les séries évoluent indépendamment les unes des autres.
À la base de cet éclatement se trouve le décentrement
du sujet, comme transparent à lui-même, et qui nest
plus considéré comme sujet actif, à la base de lévolution
historique, incapable de maîtriser le tout de son histoire. Délaissant
les continuités dune évolution historique, les historiens
sattachent aux discontinuités entre séries partielles
de fragments dhistoire. À luniversalité du discours
historique ils opposent la multiplication dobjets dans leur singularité,
sortis de lexclusion dans laquelle le pouvoir les tenait; le fou,
lenfant, le corps, le sexe prennent ainsi leur revanche contre le
monde de la raison qui les avait dissimulés.
Cette étude de la déviance est paradoxalement
revendiquée au moment même où le discours historien
se prétend plus scientifique. La formule dEmmanuel Le Roy
Ladurie: «[
] lhistorien de demain sera programmeur
ou il ne sera plus» révèle bien cette croyance
absolue dans les pouvoirs miraculeux de linstrument technologique.
Compter et compter encore et toujours, tel est le lot de lhistorien,
tant la quantité de blé produite dans telle région
que le nombre dinvocations à la Vierge dans les testaments
de tel village, ou que le nombre de vols commis en tel lieu: «À
la limite [
] il nest dhistoire scientifique que du quantifiable»,
écrit Le Roy Ladurie en 1973. Il reprend ici presque mot pour mot
le point de vue plus ancien (1959) de François Furet et dAdeline
Daumard selon lequel « scientifiquement parlant, il nest dhistoire
sociale que quantitative» (Texte 16. François Furet). Cet
engouement pour lordinateur accentue la propension à léclatement
de lhistoire, à la sérialisation. Mais on ne peut
tout compter; lhistorien sattache donc à un territoire
restreint pour pouvoir le mettre en équations. Lautre effet,
pervers, de lutilisation de lordinateur est de privilégier
la répétition des phénomènes de même
nature, donc la longue durée, permanente, immobile. Linertie,
qui caractérise ce que lon appelle les «sociétés
froides», définit alors la civilisation occidentale. Lusage
massif des chiffres, des cartes et des diagrammes, par la nouvelle histoire
exerce un certain nombre de fonctions. La volonté de légitimation
scientifique est à luvre, avec lutilisation de
données quantitatives comme mode identitaire dun groupe professionnel
dhistoriens, qui marque là sa différence et son accession
au monde scientifique, sa coupure définitive avec la rhétorique.
Certains émettent cependant quelques réserves
devant ce que Michel de Certeau qualifie d«Île Fortunée»,
permettant à lhistorien de penser quil peut arracher
lhistoriographie à ses relations ancestrales avec la rhétorique
pour enfin accéder, grâce à cette «ivresse statisticienne»
à une scientificité incontestable et définitive.
Quant à Georges Duby, il évoque «lillusion de
la scientificité» que donnent la quantification, le traitement
arithmétique. Cette ouverture instantanée aux langages des
autres sciences sociales donne accès à de riches horizons,
mais cet emprunt de leurs procédures se paie néanmoins au
prix fort de la décomposition de lunité temporelle
propre à lhistorien, de la dilution de lhistoire dans
les autres disciplines. Qui a gagné au cours de cette joute? La
discipline historique semble sortir vainqueur si lon tient compte
de son rayonnement nouveau, mais si cette victoire est au prix de la négation
de ce qui fonde son savoir, il peut bien sagir dune victoire
à la Pyrrhus.
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