Livre et écrit

 Retour à la liste
des thèmes

Histoire et historiens en France depuis 1945
 

 précédent  |  suivant 

 

4– L’histoire sérielle

L’école des Annales opère dans les années 1970 une véritable déconstruction de l’histoire, qui s’écrit désormais au pluriel avec une minuscule. Ce n’est plus l’Histoire, mais des histoires. Enrichissement des horizons historiens? Certes, la multiplication des objets nouveaux, la dilatation du territoire semblent autant de signes d’une bonne santé de l’histoire. Mais l’historien, à vouloir absorber toutes les sciences sociales, risque d’y perdre ce qui fonde la spécificité et l’intérêt de son regard, à savoir sa capacité à penser les diverses logiques temporelles, à laquelle il semble renoncer. Le champ d’investigation de l’historien s’inscrivant dans la durée, c’est elle qui subit tout un travail de déconstruction. Le temps unique se démultiplie en temporalités hétérogènes.

Sous l’influence de la possible quantification du matériau historique, grâce à l’ordinateur, on a mis en avant une approche nouvelle du temps de l’historique, l’histoire sérielle, ainsi qualifiée par Pierre Chaunu (Texte 14. Pierre Chaunu). Celle-ci est née de la possible mise en séries de faits appartenant à des ensembles homogènes dont on peut mesurer les fluctuations sur l’échelle de leur propre temporalité. À ce stade, le temps n’est plus homogène et n’a plus de signification globale. Krzysztof Pomian conceptualise cette évolution vers la pluralité temporelle, se félicitant de l’abandon par l’historien de toute chronosophie, de toute direction préétablie. Pour Jacques Revel, l’histoire n’a pas à porter le deuil de l’histoire totale. Il considère que la fragmentation du savoir historique tient à l’existence d’un espace scientifique différent de celui dans lequel ont œuvré les Annales des années 1930 aux années 1960. L’histoire totale n’aurait de validité qu’à un strict plan programmatique, mais, en passant à l’expérimentation, la totalité se fragmente en une myriade d’objets singuliers à spécifier, à construire. Pour Jacques Revel, cette inflexion du discours historique est la rupture la plus fondamentale avec la période Bloch-Febvre-Braudel, ceux-ci n’ayant cessé de proclamer la fonction totalisante de l’histoire.

Dans L’Archéologie du savoir, Michel Foucault applaudit la mutation épistémologique qui s’accomplit en histoire avec l’école des Annales. Il y reconnaît la rupture avec l’histoire continuiste qu’il a théorisée dès Les Mots et les Choses et qu’il applique à des analyses historiques concrètes, sur la clinique, la folie, la prison, la sexualité (Texte 15. Michel Foucault). Foucault ne vise pas la synthèse globale et lui préfère les fragments du savoir, les institutions et pratiques discursives, qu’il étudie en tant que tels comme autant d’éléments introduisant de la discontinuité historique. Ses directions de recherches donnent à l’école des Annales l’essentiel du corpus théorique des orientations qui prévalent alors. L’œuvre de Foucault est une remise en question du traditionnel continuisme historique. La discontinuité apparaît alors dans sa singularité, non réductible à un système de causalité dans la mesure où elle est coupée de ses racines. Dans cette histoire sérielle, le document n’est plus reçu passivement, mais devient monument à construire à partir du découpage dans le tissu documentaire d’ensembles, de rapports, d’unités. À la modalité platonicienne de l’histoire comme reconnaissance, Foucault substitue l’usage destructeur et parodique de réalité; à celle de l’histoire comme continuité, il oppose un usage dissociatif et destructeur d’identité et enfin à celle d’une histoire-connaissance, l’usage destructeur de vérité.

Au point de départ de cette histoire sérielle: l’histoire économique, mais celle-ci s’est ouverte à d’autres dimensions de l’histoire humaine. Les mentalités, la psychologie sociale, l’affectif sont entrés de plain-pied dans le traitement sériel, ce qu’on appelle le troisième niveau. Tel est l’itinéraire de l’histoire sérielle: «de la cave au grenier», pour reprendre l’expression de Michel Vovelle. Cette sérialisation, tout en s’appuyant sur des techniques plus scientifiques, le comptage, l’ordinateur, aboutit à des études descriptives. L’indifférenciation des systèmes de causalités est possible dans la mesure où les séries évoluent indépendamment les unes des autres. À la base de cet éclatement se trouve le décentrement du sujet, comme transparent à lui-même, et qui n’est plus considéré comme sujet actif, à la base de l’évolution historique, incapable de maîtriser le tout de son histoire. Délaissant les continuités d’une évolution historique, les historiens s’attachent aux discontinuités entre séries partielles de fragments d’histoire. À l’universalité du discours historique ils opposent la multiplication d’objets dans leur singularité, sortis de l’exclusion dans laquelle le pouvoir les tenait; le fou, l’enfant, le corps, le sexe prennent ainsi leur revanche contre le monde de la raison qui les avait dissimulés.

Cette étude de la déviance est paradoxalement revendiquée au moment même où le discours historien se prétend plus scientifique. La formule d’Emmanuel Le Roy Ladurie: «[…] l’historien de demain sera programmeur ou il ne sera plus» révèle bien cette croyance absolue dans les pouvoirs miraculeux de l’instrument technologique. Compter et compter encore et toujours, tel est le lot de l’historien, tant la quantité de blé produite dans telle région que le nombre d’invocations à la Vierge dans les testaments de tel village, ou que le nombre de vols commis en tel lieu: «À la limite […] il n’est d’histoire scientifique que du quantifiable», écrit Le Roy Ladurie en 1973. Il reprend ici presque mot pour mot le point de vue plus ancien (1959) de François Furet et d’Adeline Daumard selon lequel « scientifiquement parlant, il n’est d’histoire sociale que quantitative» (Texte 16. François Furet). Cet engouement pour l’ordinateur accentue la propension à l’éclatement de l’histoire, à la sérialisation. Mais on ne peut tout compter; l’historien s’attache donc à un territoire restreint pour pouvoir le mettre en équations. L’autre effet, pervers, de l’utilisation de l’ordinateur est de privilégier la répétition des phénomènes de même nature, donc la longue durée, permanente, immobile. L’inertie, qui caractérise ce que l’on appelle les «sociétés froides», définit alors la civilisation occidentale. L’usage massif des chiffres, des cartes et des diagrammes, par la nouvelle histoire exerce un certain nombre de fonctions. La volonté de légitimation scientifique est à l’œuvre, avec l’utilisation de données quantitatives comme mode identitaire d’un groupe professionnel d’historiens, qui marque là sa différence et son accession au monde scientifique, sa coupure définitive avec la rhétorique.

Certains émettent cependant quelques réserves devant ce que Michel de Certeau qualifie d’«Île Fortunée», permettant à l’historien de penser qu’il peut arracher l’historiographie à ses relations ancestrales avec la rhétorique pour enfin accéder, grâce à cette «ivresse statisticienne» à une scientificité incontestable et définitive. Quant à Georges Duby, il évoque «l’illusion de la scientificité» que donnent la quantification, le traitement arithmétique. Cette ouverture instantanée aux langages des autres sciences sociales donne accès à de riches horizons, mais cet emprunt de leurs procédures se paie néanmoins au prix fort de la décomposition de l’unité temporelle propre à l’historien, de la dilution de l’histoire dans les autres disciplines. Qui a gagné au cours de cette joute? La discipline historique semble sortir vainqueur si l’on tient compte de son rayonnement nouveau, mais si cette victoire est au prix de la négation de ce qui fonde son savoir, il peut bien s’agir d’une victoire à la Pyrrhus.