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2Le moment triomphal grâce à létude
des mentalités
Cest dans ce contexte que la discipline historique
sempare de la notion de mentalité en se déplaçant
vers lexploration de la psyché humaine saisie à travers
létude de lévolution des comportements, des
sensibilités, des représentations, à la faveur de
la vogue spectaculaire que connaît la notion de mentalité.
Cet élargissement épistémologique est encore à
mettre à lactif de lécole des Annales,
qui a incontestablement joué dans ce domaine un rôle dynamisant.
La notion de mentalité devient le levier qui permet
à lécole des Annales de connaître sa
phase la plus triomphante et son rayonnement national et international
le plus spectaculaire. Elle se définit autour de trois niveaux
dopposition. Elle se situe sur le versant de limpersonnel,
de lautomatique, davantage que du côté des phénomènes
conscients, intentionnels, régulant les pratiques sociales à
partir dun niveau inconscient. En deuxième lieu, elle relève
davantage du niveau psychologique que du plan intellectuel dans sa manière
de rompre avec lhistoire traditionnelle des idées. En troisième
lieu, elle privilégie les phénomènes collectifs par
rapport aux situations individuelles, tout en souhaitant se trouver à
larticulation de ces deux dimensions.
Ces caractéristiques propres à lémergence
et au succès de cette notion de mentalité conduisent les
historiens des Annales à simplement transposer ces études
du mental dans les catégories danalyse déjà
en usage dans une histoire économique et sociale qui a fait ses
preuves, semparant de lidée de séries, de phénomènes
répétés, comptabilisables, de séries quantitatives.
Les historiens entreprennent lhistoire de ce qui semble nen
pas avoir, cest-à-dire la somme des habitudes du quotidien,
les comportements et non plus les décisions dune action réfléchie,
lhistoire de ce qui se répète, des permanences et
non plus des ruptures, les expressions involontaires de lagir humain
et non plus les décisions conscientes, létude des
sans-grade et non plus celle des décideurs. En somme, tout ce qui
peut être restitué quant au rapport passé à
la mort, au sexe, au corps, à lhygiène, à lalimentation,
aux rapports de parenté, grâce à létablissement
des moyennes, devient le chantier fécond de ce moment.
Un franc-tireur, Philippe Ariès, a été
un véritable précurseur en France dans lexploration
de ces mentalités. Il publie dès 1948 son Histoire des
populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis
le XVIIIe siècle; précédant ainsi
la vogue démographique, il reste pourtant totalement ignoré
par les Annales jusquà une période tardive,
puisquil faut attendre 1978 pour quil soit élu à
lEHESS. Dans son étude sur LEnfant et la vie familiale
sous lAncien Régime, publiée en 1960, il développe
une intuition particulièrement féconde selon laquelle la
contraception a suscité une véritable révolution
mentale dans le sens dun désir de maîtrise de la vie.
Philippe Ariès attribue le passage dun modèle à
un autre, non pas à une mutation globale de la société,
mais à un phénomène psychologique qui a bouleversé
le comportement de lhomme occidental à partir du XVIIIe
siècle. Nous trouvons en creux de cette explication lidée
dun inconscient collectif comme agent actif déterminant les
variations des mentalités selon les époques dans le schéma
de Philippe Ariès (Texte 5. Philippe Ariès).
Lhistoire des mentalités connaît un
tel succès quun certain nombre dinterventions des historiens
des Annales tentent à plusieurs reprises den établir
les frontières et den définir le contenu. Le premier
de ces textes que lon peut caractériser comme autant de programmes
de recherches ou de manifestes est de Georges Duby. Il y définit
la place de lhistoire des mentalités dès 1961 dans
louvrage dirigé par Charles Samaran sur LHistoire
et ses méthodes, paru chez Gallimard dans la collection «Encyclopédie
de la Pléiade», à un moment où ce domaine nest
encore quémergent. Il inscrit sa démarche dans la
continuité de celle de Lucien Febvre lorsque celui-ci définissait
en 1938 les rapports entre «la psychologie et lhistoire»
dans LEncyclopédie française. Duby envisage
la fécondité possible des relations entre la psychologie
sociale des années 1960 telle quelle lui apparaît dans
ses études expérimentales des relations quentretient
lindividu avec son groupe dappartenance et le souci de lhistorien
de corréler le collectif au personnel. En outre, le niveau du mental
a, pour Duby, sa propre temporalité, quil subdivise selon
la grille braudélienne en trois rythmes: celui, rapide, des émotions
dun moment, dune conjoncture, de la rumeur à la petite
phrase dans ses échos momentanés; puis lévolution
des comportements et croyances partagés par un groupe social déterminé;
enfin, sur une plus longue durée, les cadres mentaux plus résistants
aux changements, lhéritage culturel, le système de
croyance ou le modèle de comportement qui perdure par-delà
lévénementiel.
Le regard que porte lhistorien Georges Duby sur
la famille, lamour, le mariage revient à replacer les comportements,
les sensibilités de lépoque médiévale
dans les enjeux contradictoires quils représentent pour les
catégories sociales dominantes. La prospection la plus avancée
de Duby dans le champ des mentalités, et qui peut être lue
comme lillustration la plus réussie, est Les Trois Ordres
ou lImaginaire du féodalisme. Duby reprend le schéma
trifonctionnel de Georges Dumézil (souveraineté, guerre,
fécondité), mais il renverse sa proposition selon laquelle
ce schème serait une structure mentale propre aux Indo-Européens.
Au commencement était le mythe pour Dumézil, alors que Duby
considère que la structure propose et lhistoire dispose.
Il déplace le regard vers lémergence du mythe dans
le tissu historique, sa plus ou moins grande prégnance, et sa signifiance
dans les pratiques sociales où il est utilisé. Or, la société
quil étudie est traversée par des zones conflictuelles
qui se déplacent et engendrent des représentations du monde
dont la forme ou la nature sadaptent à la nécessité
de juguler les conflits. La révolution féodale a besoin
dun système de légitimation, dun modèle,
lui aussi parfait, de représentation de la distribution du travail
social, de la soumission acceptée du plus grand nombre. En labsence
de pouvoir politique, ce sont donc les clercs qui tentent de restaurer
léquilibre social, et la figure ternaire se présente
comme le répondant terrestre des distinctions célestes (Texte
6. Georges Duby).
Le deuxième texte-manifeste définissant
lhistoire des mentalités est celui dun défricheur
dans ce domaine, proche de Lucien Febvre, Robert Mandrou, qui est chargé
de rédiger larticle «Mentalité» pour lEncyclopædia
universalis en 1968, soit au moment même où cette forme
dhistoire connaît un regain dintérêt dans
toute la profession. Il dessine à lhistorien le programme
de recherche des moments de structuration et de destructuration de ces
mentalités qui définissent larticulation de conjonctures
mentales des simples climats dune époque avec des structures
de plus longue durée (Texte 7. Robert Mandrou).
Mandrou publie en 1968 sa thèse consacrée
au changement radical dattitude des magistrats face au phénomène
de la sorcellerie au cours du XVIIe siècle. Il sattache
à cette lente destructuration de la poursuite judiciaire des manifestations
de sorcellerie qui se déroule sur près dun siècle.
Alors que les magistrats prononcent sans états dâme
leurs condamnations au début du siècle, pourchassant les
suppôts de Satan, à la fin du siècle, les parlements
ont tous renoncé à ce genre daccusation. À
travers cette mutation, Mandrou détecte la dislocation dune
structure mentale en situant le vecteur du changement à lintérieur
dune culture délite, celle des magistrats, qui sidentifie
au progrès de la Raison.
Cest sur cette dichotomie entre une culture supposée
populaire et une culture supposée savante que Michel de Certeau
exprime des réticences très novatrices, car annonciatrices
des futures remises en cause de la notion même de mentalité.
Tout en saluant limportance de louvrage de Mandrou, il le
met en garde sur le fait que le silence des archives nest pas un
argument pour lhistorien et que ce dernier, prisonnier des seules
archives consultables, celles des savoirs constitués, ne peut en
tirer des déductions trop hatives (Texte 8. Michel de Certeau).
Cest ensuite à Jacques Le Goff que revient
le soin de définir ce quil entend par lhistoire des
mentalités au plus fort du succès de cette forme dhistoire;
ce sera dans le cadre de la trilogie Faire de lhistoire en
1974. Définie comme une histoire ambiguë, son caractère
imprécis en fait tout son attrait, car il permet ainsi à
lhistorien de se rapprocher de lethnologie, de la sociologie
et de la psychologie sociale, autant de relations qui ont, en ces temps
où la discipline historique est nourrie de visées hégémoniques,
un intérêt hautement stratégique. Le caractère
attrape-tout de cette notion floue de mental permet de labourer sur les
terres des autres sciences sociales. Outre cet intérêt, lhistoire
des mentalités, daprès Le Goff, offre lavantage
de sortir dun économicisme étroit selon lequel lhomme
ne se nourrit que de pain. Elle constitue un ailleurs indispensable à
la réalisation du projet prométhéen de résurrection
du passé tel que lavait défini Michelet au XIXe
siècle (Texte 9. Jacques Le Goff).
De son côté, Michel Vovelle entend participer
à la vogue pour les mentalités tout en distinguant la notion
de mentalité de celle didéologie (Texte 10. Michel
Vovelle). Avec ce succès de lhistoire des mentalités
dans les années 1970, certains historiens ont cru atteindre enfin
la visée dune histoire totale, «de la cave au grenier»,
constituée par la juxtaposition des strates danalyses démographique,
économique, psychologique, ethnologique
Derrière cette
notion de totalité enfin atteinte, cest la discipline historique
qui affirmait sa vocation hégémonique vis-à-vis des
autres sciences sociales en proclamant haut et fort que tout relève
de lhistoire. Pour dautres, comme Pierre Vilar, il sagit
plutôt dajouter une pièce supplémentaire à
lédification dune histoire marxiste (Texte 11. Pierre
Vilar).
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