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LA «NOUVELLE HISTOIRE»
Dans les années 1970, lhorizon de lhistorien se referme
sur un présent immobile. Avec la décolonisation, les ethnologues
reviennent pour la plupart en métropole, et découvrent les
colonies intérieures au monde occidental, môles rétifs
aux changements. La crise de lidée de progrès accentue
encore la renaissance des cultures davant lindustrialisation.
La nouvelle histoire se redéploie alors vers la quête des
traditions, valorisant le temps qui se répète. On y délaisse
les temps forts, les moments volontaristes du changement, pour une mémoire
du quotidien des petites gens. Une nouvelle topographie esthétique
prend place selon que lon parle dun village, des femmes, des
immigrés, des marginaux.
1Lécole historique française devient «structuraliste»
La troisième génération des Annales,
sensible comme les autres aux interrogations du présent, inéchoit
son discours en développant une anthropologie historique. Répondant
au défi de lanthropologie structurale, les historiens des
Annales reprennent une nouvelle fois les habits des rivaux les
plus sérieux et confirment leurs positions hégémoniques.
Le prix à payer pour cette reconversion est labandon des
grands espaces économiques braudéliens, le reflux du social
sur la civilisation matérielle ou le socio-culturel. Lorganisation
interne de la revue des Annales subit à ce moment un changement
notable puisque à une direction unique qui a marqué la revue
depuis ses débuts on substitue une direction collégiale
en 1969. Les dirigeants de la deuxième génération,
Fernand Braudel et Charles Morazé, tout en restant au comité
de direction, laissent le pouvoir à un directoire composé
dAndré Burguière, Marc Ferro, Jacques Le Goff, Emmanuel
Le Roy Ladurie et Jacques Revel. La marginalisation du discours braudélien
se double donc dun effacement de Braudel au niveau du pouvoir, malgré
la vénération unanime dont il est lobjet.
Cette histoire socio-culturelle nest autre quune
histoire ayant emprunté lhabit ethnologique. Cette histoire
ethnographique accentue encore le ralentissement de la durée opéré
par Braudel à propos de la temporalité spatiale. Le temps
est ici pleinement humain, mais tout aussi immobile que lévolution
géologique. Lapproche ethnologique évacue lirruption
de lévénement pour la permanence, le calendrier répété
de la geste quotidienne dune humanité dont les pulsations
sont réduites aux manifestations biologiques ou familiales de son
existence: la naissance, le baptême, le mariage, la mort. Lhistorien
annaliste devient le spécialiste dun temps immobile dans
un présent figé, pétri deffroi devant un devenir
incertain. Il est la vestale dune société angoissée
en quête de certitudes, qui reflue vers le passé comme vers
une nouvelle religion.
Les historiens se plongent alors dans les délices
de lhistoire froide, celle des permanences, et lhistoriographie
privilégie à son tour la figure de lAutre par rapport
à limage rassurante du même. Lhistorien, selon
Le Roy Laurie, fait du structuralisme consciemment, ou sans le savoir
comme M. Jourdain. Il affirme, en loccasion solennelle de sa leçon
inaugurale au Collège de France en 1973, ladmiration quil
éprouve pour les méthodes structuralistes appliquées
aux règles de parenté et aux mythologies du Nouveau Monde
par Lévi-Strauss, au point dintituler cette leçon:
«Lhistoire immobile» (Texte 1. Emmanuel Le Roy Ladurie).Mais
sil circonscrit lefficacité de celles-ci à dautres
cieux, il retient surtout pour lhistorien lidée quil
faut appréhender la réalité à partir dun
petit nombre de variables, en construisant des modèles danalyse.
Ce constat décrit bien ce second souffle dun structuralisme
transformé et récupéré par les historiens.
De son côté, François Furet se fait critique de lhistoriographie
de la Révolution française (Aulard, Mathiez, Soboul, Vovelle)
et, dans un souci déliminer la rupture de 1789 comme source
identitaire de lhistoire nationale, il annonce en 1978 dans Penser
la Révolution française que «la Révolution
française est terminée» (Texte 2. François
Furet).
Les grands bénéficiaires de la vogue structuraliste
des années 1960 furent donc, après 1968, les historiens
des Annales, en un moment où une réévaluation
de lévénement, de la diachronie, devenait indispensable,
et dans une conjoncture de reflux, déclatement, dimplosion
du paradigme structural, débordé de lintérieur
par ceux qui avançaient lidée dune structure
ouverte, insaisissable, alors que de lextérieur les remises
en cause se faisaient de plus en plus radicales. Laventure structuraliste
se poursuit alors et se transforme, empruntant les chemins de lhistoire.
La connexion essentielle par laquelle le renouvellement
des sciences sociales féconde alors le champ dinvestigation
des historiens passe par luvre de Michel Foucault et par les
rapports privilégiés quil entretient avec Pierre Nora
chez Gallimard. Le titre même de la collection que lance en 1971
Pierre Nora, «La bibliothèque des histoires», souligne
linflexion épistémologique réalisée
par les historiens. Lhistoire sécrit désormais
au pluriel et sans majuscule ; elle renonce à réaliser un
programme de synthèse pour mieux se redéployer vers les
multiples objets qui soffrent à son regard sans limites.
Cette notion dhistoires, au pluriel, correspond tout à fait
à la définition que donne de la pratique historienne Foucault
dans lintroduction de LArchéologie du savoir.
Pierre Nora élabore un texte de présentation de la collection,
très marqué par la philosophie foucaldienne. Il reprend
la notion de monument, et affirme pour sen féliciter: «Nous
vivons léclatement de lhistoire» (Texte 3.
Pierre Nora).
Pierre Nora et Jacques Le Goff dirigent ensuite une trilogie
pour la collection «Bibliothèque des histoires» sous
le titre Faire de lhistoire. Cette énorme somme qui
paraît en 1974 constitue une véritable charte pour la nouvelle
histoire. Cest le moment de la contre-offensive, et les historiens,
après avoir fait le gros dos durant la période où
les jeunes pousses des nouvelles sciences humaines monopolisaient lattention,
ont désormais lintention de saccaparer les orientations
fécondes des francs-tireurs; ils absorbent leurs méthodes,
afin de parfaire la rénovation dune histoire qui doit payer
le prix du renoncement à son unité pour réaliser
la plus grande dilatation possible de son champ dexpérimentation.
Les historiens répondent ici à un défi qui leur est
lancé par les sciences sociales en général et par
le structuralisme de la seconde génération (Texte 4.Pierre
Nora, Jacques Le Goff).
Prenant acte de toutes ces transformations par rapport
à la génération des fondateurs, tout en se réclamant
toujours de linnovation première de celle-ci, surtout à
la veille de la célébration du cinquantième anniversaire
de la création de la revue, les historiens des Annales se
présentent au public comme les porteurs dune «nouvelle
histoire» dont les lignes frontières dépassent, et
de loin, les limites de la revue et de son premier cercle. Lexpression
est officiellement lancée en 1978 avec la parution aux éditions
Retz dun ouvrage collectif à caractère encyclopédique
dirigé par Jacques Le Goff et publié sous le titre La
Nouvelle Histoire. On est en pleine phase triomphaliste de cette école
des Annales, et le maître duvre de lentreprise,
Jacques Le Goff, en appelle à de nouvelles conquêtes. Il
présente louvrage comme «une nouvelle étape
pour la défense et illustration de lhistoire nouvelle qui
est en passe de devenir un des phénomènes importants de
la vie scientifique et intellectuelle et de la psychologie collective
du second XXe siècle».
Les héritiers de Braudel ont donc réussi
à dépasser le cénacle restreint des spécialistes
pour partir à la rencontre dun public plus large en investissant
le terrain des médias, devenu leur cible majeure. Ils contrôlent
dans les années 1970 tous les niveaux des réseaux de diffusion
des travaux historiques. La demande, le besoin dhistoire étant
très fort, laffirmation des historiens des Annales
dans le domaine de lédition sest effectuée à
un moment privilégié où les titres, les collections
historiques sont devenus les secteurs de pointe, les secteurs vedettes
des maisons dédition. Le nombre de volumes consacrés
à lhistoire était déjà en 1974 six fois
ce quil était en 1964, et cette croissance na cessé
de se confirmer depuis, avec la vogue pour lhistoire des mentalités
et lanthropologie historique.
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