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Histoire et historiens en France depuis 1945
 

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LA «NOUVELLE HISTOIRE»

Dans les années 1970, l’horizon de l’historien se referme sur un présent immobile. Avec la décolonisation, les ethnologues reviennent pour la plupart en métropole, et découvrent les colonies intérieures au monde occidental, môles rétifs aux changements. La crise de l’idée de progrès accentue encore la renaissance des cultures d’avant l’industrialisation. La nouvelle histoire se redéploie alors vers la quête des traditions, valorisant le temps qui se répète. On y délaisse les temps forts, les moments volontaristes du changement, pour une mémoire du quotidien des petites gens. Une nouvelle topographie esthétique prend place selon que l’on parle d’un village, des femmes, des immigrés, des marginaux.

1–L’école historique française devient «structuraliste»

La troisième génération des Annales, sensible comme les autres aux interrogations du présent, inéchoit son discours en développant une anthropologie historique. Répondant au défi de l’anthropologie structurale, les historiens des Annales reprennent une nouvelle fois les habits des rivaux les plus sérieux et confirment leurs positions hégémoniques. Le prix à payer pour cette reconversion est l’abandon des grands espaces économiques braudéliens, le reflux du social sur la civilisation matérielle ou le socio-culturel. L’organisation interne de la revue des Annales subit à ce moment un changement notable puisque à une direction unique qui a marqué la revue depuis ses débuts on substitue une direction collégiale en 1969. Les dirigeants de la deuxième génération, Fernand Braudel et Charles Morazé, tout en restant au comité de direction, laissent le pouvoir à un directoire composé d’André Burguière, Marc Ferro, Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie et Jacques Revel. La marginalisation du discours braudélien se double donc d’un effacement de Braudel au niveau du pouvoir, malgré la vénération unanime dont il est l’objet.

Cette histoire socio-culturelle n’est autre qu’une histoire ayant emprunté l’habit ethnologique. Cette histoire ethnographique accentue encore le ralentissement de la durée opéré par Braudel à propos de la temporalité spatiale. Le temps est ici pleinement humain, mais tout aussi immobile que l’évolution géologique. L’approche ethnologique évacue l’irruption de l’événement pour la permanence, le calendrier répété de la geste quotidienne d’une humanité dont les pulsations sont réduites aux manifestations biologiques ou familiales de son existence: la naissance, le baptême, le mariage, la mort. L’historien annaliste devient le spécialiste d’un temps immobile dans un présent figé, pétri d’effroi devant un devenir incertain. Il est la vestale d’une société angoissée en quête de certitudes, qui reflue vers le passé comme vers une nouvelle religion.

Les historiens se plongent alors dans les délices de l’histoire froide, celle des permanences, et l’historiographie privilégie à son tour la figure de l’Autre par rapport à l’image rassurante du même. L’historien, selon Le Roy Laurie, fait du structuralisme consciemment, ou sans le savoir comme M. Jourdain. Il affirme, en l’occasion solennelle de sa leçon inaugurale au Collège de France en 1973, l’admiration qu’il éprouve pour les méthodes structuralistes appliquées aux règles de parenté et aux mythologies du Nouveau Monde par Lévi-Strauss, au point d’intituler cette leçon: «L’histoire immobile» (Texte 1. Emmanuel Le Roy Ladurie).Mais s’il circonscrit l’efficacité de celles-ci à d’autres cieux, il retient surtout pour l’historien l’idée qu’il faut appréhender la réalité à partir d’un petit nombre de variables, en construisant des modèles d’analyse. Ce constat décrit bien ce second souffle d’un structuralisme transformé et récupéré par les historiens. De son côté, François Furet se fait critique de l’historiographie de la Révolution française (Aulard, Mathiez, Soboul, Vovelle) et, dans un souci d’éliminer la rupture de 1789 comme source identitaire de l’histoire nationale, il annonce en 1978 dans Penser la Révolution française que «la Révolution française est ‹terminée›» (Texte 2. François Furet).

Les grands bénéficiaires de la vogue structuraliste des années 1960 furent donc, après 1968, les historiens des Annales, en un moment où une réévaluation de l’événement, de la diachronie, devenait indispensable, et dans une conjoncture de reflux, d’éclatement, d’implosion du paradigme structural, débordé de l’intérieur par ceux qui avançaient l’idée d’une structure ouverte, insaisissable, alors que de l’extérieur les remises en cause se faisaient de plus en plus radicales. L’aventure structuraliste se poursuit alors et se transforme, empruntant les chemins de l’histoire.

La connexion essentielle par laquelle le renouvellement des sciences sociales féconde alors le champ d’investigation des historiens passe par l’œuvre de Michel Foucault et par les rapports privilégiés qu’il entretient avec Pierre Nora chez Gallimard. Le titre même de la collection que lance en 1971 Pierre Nora, «La bibliothèque des histoires», souligne l’inflexion épistémologique réalisée par les historiens. L’histoire s’écrit désormais au pluriel et sans majuscule ; elle renonce à réaliser un programme de synthèse pour mieux se redéployer vers les multiples objets qui s’offrent à son regard sans limites. Cette notion d’histoires, au pluriel, correspond tout à fait à la définition que donne de la pratique historienne Foucault dans l’introduction de L’Archéologie du savoir. Pierre Nora élabore un texte de présentation de la collection, très marqué par la philosophie foucaldienne. Il reprend la notion de monument, et affirme pour s’en féliciter: «Nous vivons l’éclatement de l’histoire» (Texte 3. Pierre Nora).

Pierre Nora et Jacques Le Goff dirigent ensuite une trilogie pour la collection «Bibliothèque des histoires» sous le titre Faire de l’histoire. Cette énorme somme qui paraît en 1974 constitue une véritable charte pour la nouvelle histoire. C’est le moment de la contre-offensive, et les historiens, après avoir fait le gros dos durant la période où les jeunes pousses des nouvelles sciences humaines monopolisaient l’attention, ont désormais l’intention de s’accaparer les orientations fécondes des francs-tireurs; ils absorbent leurs méthodes, afin de parfaire la rénovation d’une histoire qui doit payer le prix du renoncement à son unité pour réaliser la plus grande dilatation possible de son champ d’expérimentation. Les historiens répondent ici à un défi qui leur est lancé par les sciences sociales en général et par le structuralisme de la seconde génération (Texte 4.Pierre Nora, Jacques Le Goff).

Prenant acte de toutes ces transformations par rapport à la génération des fondateurs, tout en se réclamant toujours de l’innovation première de celle-ci, surtout à la veille de la célébration du cinquantième anniversaire de la création de la revue, les historiens des Annales se présentent au public comme les porteurs d’une «nouvelle histoire» dont les lignes frontières dépassent, et de loin, les limites de la revue et de son premier cercle. L’expression est officiellement lancée en 1978 avec la parution aux éditions Retz d’un ouvrage collectif à caractère encyclopédique dirigé par Jacques Le Goff et publié sous le titre La Nouvelle Histoire. On est en pleine phase triomphaliste de cette école des Annales, et le maître d’œuvre de l’entreprise, Jacques Le Goff, en appelle à de nouvelles conquêtes. Il présente l’ouvrage comme «une nouvelle étape pour la défense et illustration de l’histoire nouvelle qui est en passe de devenir un des phénomènes importants de la vie scientifique et intellectuelle et de la psychologie collective du second XXe siècle».

Les héritiers de Braudel ont donc réussi à dépasser le cénacle restreint des spécialistes pour partir à la rencontre d’un public plus large en investissant le terrain des médias, devenu leur cible majeure. Ils contrôlent dans les années 1970 tous les niveaux des réseaux de diffusion des travaux historiques. La demande, le besoin d’histoire étant très fort, l’affirmation des historiens des Annales dans le domaine de l’édition s’est effectuée à un moment privilégié où les titres, les collections historiques sont devenus les secteurs de pointe, les secteurs vedettes des maisons d’édition. Le nombre de volumes consacrés à l’histoire était déjà en 1974 six fois ce qu’il était en 1964, et cette croissance n’a cessé de se confirmer depuis, avec la vogue pour l’histoire des mentalités et l’anthropologie historique.