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Mais lhistoire nest pas seulement une discipline savante ;
les historiens méthodiques assument voire revendiquent
pleinement son utilité sociale. «Les trois ordres de lUniversité
de France sont solidaires les uns des autres, et leffet salutaire
de ce que nous accomplissons ici, en Sorbonne, sera ressenti quelque jour
dans la plus humble école du plus humble village»4,
aimait à répéter Ernest Lavisse. La rénovation
des études dhistoire doit permettre de renouveler son enseignement,
et celui-ci doit forger le sentiment national5. Déjà
choyée dans lenseignement tant par la monarchie de Juillet
que durant la deuxième phase du second Empire (ministère
Victor Duruy), lhistoire, associée à la géographie,
occupe dans la république triomphante une place cardinale, de lécole
primaire à la classe de philosophie qui clôt les études
secondaires. Elle est la discipline civique par excellence. Lutilité
sociale prêtée à lhistoire sexprime le
mieux dans les petites classes, qui concernent le plus grand nombre denfants
lenseignement secondaire demeurant longtemps très
sélectif.
Conformément au programme fixé par Gabriel Monod, il sagit
dabord denraciner dans lesprit des enfants lidée
dune continuité nationale qui transcende les conflits ayant
déchiré le pays. «Il y a des légitimités
successives au cours de la vie dun peuple et on peut aimer toute
la France sans manquer à ses obligations envers la République»,
affirment les Instructions officielles des programmes dhistoire
de 1890, rédigées par Ernest Lavisse. Lenseignement
de la géographie, de son côté, a pour objectifs de
faire connaître les formes de la France, de montrer que par la variété
de ses paysages et de son climat elle a reçu en abondance de la
nature ce quailleurs celle-ci na versé quavec
parcimonie. À ce titre, les manuels de géographie clament
quelle est un «résumé idéal» de
lEurope, dont chaque jeune Français doit être fier
comme il doit lêtre de son histoire6.
La mission civique dévolue à lhistoire, même
si elle se modifie une fois la république assise, ne faiblit pas.
Pour Charles Seignobos, radical-socialiste et dreyfusard, elle reste «un
instrument déducation politique» qui, par lexpérience
du changement, doit engager les élèves à peser plus
tard dans la vie politique en sassociant. En outre le mythe national
quentretient lécole demeure une pièce essentielle
de la «nationalisation de la société française»
(Gérard Noiriel)
À la fin du siècle lhistoire, bien
installée dans les institutions universitaires, est sûre
delle-même. Cest pourtant à ce moment, précisément,
quapparaissent les premières contestations du modèle
méthodique. Celles-ci proviennent principalement de la sociologie
naissante, et elles suscitent un long débat entre François
Simiand, héraut des sociologues durkheimiens, et Charles Seignobos.
Dans un texte célèbre (Anthologie A. Texte 1), republié
en 1960 par les Annales ESC (Annales, économies, sociétés,
civilisations) pour témoigner de la rénovation de lhistoire
qui vient de sopérer, Simiand dénonce en 1903 les
«trois idoles de la tribu des historiens», à savoir:
lidole politique; la démarche chronologique, qui se perd
dans la recherche des origines ; enfin le rôle excessif dévolu
aux individualités. Pour que lhistoire devienne une science,
il préconise que celle-ci sattache aux régularités,
semploie à comparer les objets quelle étudie
et cesse de se focaliser sur le politique et ses acteurs pour se consacrer
à léconomie et au social. Ces critiques sont largement
compatibles avec celles issues du marxisme, qui insistent aussi sur les
déterminations économiques et sociales. («Les hommes
font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans
les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement
données et héritées du passé», Karl
Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.) Elles trouvent un interprète
de talent en la personne de Jean Jaurès et de son Histoire socialiste
de la Révolution française (1903-1908): louvrage
sefforce, sans négliger le politique, de rendre cohérents
les actes politiques avec la position de classe, et lance une vaste enquête
sur les transferts de propriété pendant la période
révolutionnaire. Cette ouverture sur léconomique et
le social suscite lintérêt de jeunes historiens qui,
tels Albert Mathiez, Marc Bloch, Lucien Febvre ou encore Ernest Labrousse,
sont insatisfaits des productions de l«histoire historisante».
Après la Grande Guerre, ce nest plus seulement lépistémologie
de lhistoire méthodique qui est remise en cause, mais aussi
sa fonction sociale. «Une histoire qui sert est une histoire
serve», tranche Lucien Febvre en 1919. Lhistoire est tenue
pour lune des causes de lexplosion agressive des nationalismes
qui ont conduit à la guerre: une nouvelle génération
dhistoriens, anciens combattants pour la plupart, sattelle
au projet de rénover lhistoire. Cest dans ce cadre
quil faut replacer la naissance de la revue Annales dhistoire
économique et sociale, qui, à partir de 1929 et sous
la houlette de Marc Bloch et de Lucien Febvre, entend ouvrir de nouveaux
champs à lhistoire et promouvoir une «histoire totale»
qui soit en même temps une «histoire-problème»,
cest-à-dire consciente que les historiens, actifs dans le
processus de connaissance, construisent leur objet sur la base des hypothèses
quils formulent.
Si ce courant reste, somme toute, marginal jusquen
1945, cest cette nouvelle historiographie en gestation depuis cinquante
ans, marquée par le questionnement des sociologues et se présentant
volontiers comme lantithèse de lhistoriographie méthodique,
qui simpose comme lexpression la plus audacieuse de la recherche
française, jusquà finalement sidentifier à
lhistoriographie française dans son ensemble.
Pour saisir le mouvement de lhistoire en France, nous avons choisi
didentifier trois moments dans la séquence qui va de 1945
à nos jours.
Le premier moment, celui de lhistoire économique et sociale
«à la française», qui court jusquà
la fin des années 1960, est dominé par les figures de Fernand
Braudel et dErnest Labrousse. Il correspond à un vaste renouvellement
des institutions de recherche, des objets et des problématiques
de lhistoire.
Le deuxième moment, celui de la «nouvelle histoire»,qui
sétend de la fin des années 1960 au début des
années 1980, est celui de lexpansion des chantiers historiens
et du triomphe de l«histoire des mentalités».
Enfin, le troisième moment, qui souvre dans les années1980,
est marqué par les doutes et les renouvellements affectant les
pratiques historiennes en France, notamment la remise en cause de lexplication
(«en dernière instance») par léconomique
et le social, et celle des méthodologies quantitatives qui en étaient
le corollaire.
Christian Delacroix, François Dosse et Patrick
Garcia
4 Ernest Lavisse cité par Olivier Dumoulin,
«Les noces de lhistoire et de la géographie»,
EspacesTemps, «Histoire/ géographie 1. Larrangement»,
n°66-67, 1998, p.8.
5 Voir Patrick Garcia et Jean Leduc, LEnseignement
de lhistoire en France de lAncien Régime à nos
jours, Paris, Armand Colin, coll. «U», 2003.
6 Voir Anne-Marie Thiesse, Ils apprenaient
la France. Lexaltation des régions dans le discours
patriotique, Paris, Éd. de la Maison des sciences de
lhomme, coll. «Ethnologie de la France», 1997.
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