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INTRODUCTION
L'HISTORIOGRAPHIE FRANÇAISE, UNE MISE EN PERSPECTIVE
Comme dans lensemble des pays occidentaux, le développement
de lhistoriographie française est intimement lié à
la construction dun imaginaire national. Toutefois, lintensité
de la rupture révolutionnaire, ses caractères spécifiques,
et notamment le fait quelle soit appréhendée dès
les premiers mois de 1789 comme une nouvelle origine ce que marque
ladoption dès octobre 1789 du terme « ancien régime
» pour désigner les institutions et lordre social mis
à bas , ont conféré à lhistoire
un rôle stratégique dans les affrontements politiques et
idéologiques.
Tout au long du XIXe siècle, le débat politique
en France est, pour une bonne part, un débat historique et inversement.
Lhistoriographie française sarticule autour de linterprétation
de la Révolution française. La gauche, libérale ou
socialiste, entend montrer que la Révolution correspond au mouvement
même de la France. Pour elle, la rupture révolutionnaire
senracine dans une histoire longue qui remonte selon Augustin
Thierry à la conquête de la Gaule par les Francs.
Elle a donc été à la fois nécessaire et légitime.
La droite soutient, au contraire, quelle a été soit
un accident, soit un complot voire le châtiment divin dune
société trop imbue de la raison humaine. En outre, elle
a laissé sexprimer les plus basses pulsions, jusque-là
endiguées par la civilisation. Lactualité de ce passé,
qui continue de fournir le cadre des affrontements présents, est
telle que lhistoire devient une affaire dÉtat. Dès
1830 la monarchie de Juillet développe les premières institutions
historiques. Elle entend ainsi permettre lémergence dun
discours historique validé qui la présente simultanément
comme la réalisation dun mouvement séculaire et le
lieu dun compromis satisfaisant pour les deux France aux prises
depuis 1789. Cette vision de lhistoire nationale, défendue
par François Guizot ou Augustin Thierry, pas plus que la monarchie
de Louis-Philippe elle-même, ne résiste à lépreuve.
Après la défaite française devant la Prusse en 1870
et linsurrection de Paris en 1871, Numa Denis Fustel de Coulanges,
certes conservateur, traduit un sentiment assez commun en écrivant
:
«Nos historiens, depuis cinquante ans, ont été
des hommes de parti. Si sincères quils fussent, si impartiaux
quils crussent être, ils obéissaient à lune
ou à lautre des opinions politiques qui nous divisent. Ardents
chercheurs, penseurs puissants, écrivains habiles, ils mettaient
leur ardeur et leur talent au service dune cause. Notre histoire
ressemblait à nos assemblées législatives : on y
distinguait une droite, une gauche, des centres. Cétait un
champ clos où les opinions luttaient. Écrire lhistoire
de France était une façon de travailler pour un parti et
de combattre un adversaire. Lhistoire est ainsi devenue chez nous
une sorte de guerre civile en permanence. Ce quelle nous a appris,
cest surtout à nous haïr les uns les autres. Quoi quelle
fît, elle attaquait toujours la France par quelque côté.
Lun était républicain et se croyait tenu à
calomnier lancienne monarchie; lautre était royaliste
et calomniait le régime nouveau. Aucun des deux ne sapercevait
quil ne réussissait quà frapper sur la France1»
Pacifier lhistoire à la fin du XIXe
siècle est une nécessité pour parvenir à la
stabilité politique et clore le temps des révolutions. Cest
ce que comprennent très vite les républicains. Dès
1876 lhistorien protestant républicain Gabriel Monod fixe
le cap dans léditorial fondateur de la Revue historique.
Cest aux historiens de faire comprendre que la France est une uvre
continue : la nouvelle France est la fille de lancienne, et le chemin
qui mène de lune à lautre est celui du progrès.
«Les événements douloureux qui ont créé
dans notre patrie des partis hostiles se rattachant chacun à une
tradition historique spéciale, et ceux qui plus récemment
ont mutilé lunité nationale lentement créée
par les siècles, [
] font un devoir [aux historiens] de réveiller
dans lâme de la nation la conscience delle-même
par la connaissance approfondie de son histoire. Cest par là
seulement que tous peuvent comprendre le lien logique qui relie toutes
les périodes du développement de notre pays et même
toutes ses révolutions ; cest par là que tous se sentiront
les rejetons du même sol, les enfants de la même race, ne
reniant aucune part de lhéritage paternel, tous fils de la
vieille France, et en même temps tous citoyens au même titre
de la France moderne»
Encore faut-il que cette histoire soit garantie. Pour
échapper au champ clos des luttes politiques et acquérir
non plus le statut dun discours partisan mais celui dune science,
les débats historiques doivent trouver un mode et un lieu de règlement
spécifiques. Cest dans ce cadre quil faut appréhender
la professionnalisation des historiens français qui intervient
à la fin du siècle. Deux impératifs sont posés
par Monod. Le premier est celui de la formation des historiens, qui jusque-là
ont tous, selon lui, été «autodidactes, nont
point eu de maîtres et ne forment pas délèves».
Le second est la définition dune méthode et de règles
professionnelles communes permettant de trancher les conflits dinterprétation,
de séparer ce qui relève vraiment de lhistoire, comme
connaissance attestée, des productions partisanes et de lopinion.
Conscients de limportance de cette tâche, les dirigeants politiques
républicains semploient dès leur accession au pouvoir
(1878) à fournir aux historiens les moyens nécessaires pour
réaliser cette opération visant à définir
un corps professionnel. Ernest Lavisse2, rallié à
la république après avoir servi le second Empire, convaincu
à partir de 1875 que seule celle-ci est capable dentraîner
un large consensus et de restaurer le rang de la France, est le maître
duvre de lorganisation des études historiques.
Dans les années 1880, les différents degrés dun
véritable cursus de formation des étudiants en histoire
sont instaurés. De la licence spécialisée à
la thèse de doctorat, lapprenti historien subit un véritable
« dressage » qui doit le rendre apte à devenir lun
des artisans dune recherche conforme aux règles de la méthode
historique codifiée par Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos
dans lIntroduction aux études historiques3.
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1 Numa Fustel de Coulanges, «De la manière
décrire lhistoire en France et en Allemagne depuis
cinquante ans», Revue des Deux Mondes, 1872; article publié
par François Hartog, Le XIXe siècle et lHistoire.
Le cas Fustel de Coulanges, Paris, Puf, 1988, pp.384-386; rééd.,
Paris, Éd. du Seuil, coll. «Points Histoire», 2001.
2 Voir Pierre Nora, «Lavisse, instituteur
national. Le Petit Lavisse, évangile de la République»,
in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, t.I, La
République, Paris, Gallimard,1984, pp.247-289; et pour une
approche de lensemble de la période, notre synthèse,
Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les
Courants historiques en France (XIXe-XXe siècle),
Paris, Armand Colin, 1999; rééd. 2002.
3 Le texte de cette Introduction parue en
1898 est de nouveau disponible. Il a été réédité
avec une introduction de Madeleine Rebérioux chez Kimé,
Paris, 1992.
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