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Histoire et historiens en France depuis 1945
 

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INTRODUCTION
L'HISTORIOGRAPHIE FRANÇAISE, UNE MISE EN PERSPECTIVE


Comme dans l’ensemble des pays occidentaux, le développement de l’historiographie française est intimement lié à la construction d’un imaginaire national. Toutefois, l’intensité de la rupture révolutionnaire, ses caractères spécifiques, et notamment le fait qu’elle soit appréhendée dès les premiers mois de 1789 comme une nouvelle origine – ce que marque l’adoption dès octobre 1789 du terme « ancien régime » pour désigner les institutions et l’ordre social mis à bas –, ont conféré à l’histoire un rôle stratégique dans les affrontements politiques et idéologiques.

Tout au long du XIXe siècle, le débat politique en France est, pour une bonne part, un débat historique et inversement. L’historiographie française s’articule autour de l’interprétation de la Révolution française. La gauche, libérale ou socialiste, entend montrer que la Révolution correspond au mouvement même de la France. Pour elle, la rupture révolutionnaire s’enracine dans une histoire longue – qui remonte selon Augustin Thierry à la conquête de la Gaule par les Francs.

Elle a donc été à la fois nécessaire et légitime. La droite soutient, au contraire, qu’elle a été soit un accident, soit un complot voire le châtiment divin d’une société trop imbue de la raison humaine. En outre, elle a laissé s’exprimer les plus basses pulsions, jusque-là endiguées par la civilisation. L’actualité de ce passé, qui continue de fournir le cadre des affrontements présents, est telle que l’histoire devient une affaire d’État. Dès 1830 la monarchie de Juillet développe les premières institutions historiques. Elle entend ainsi permettre l’émergence d’un discours historique validé qui la présente simultanément comme la réalisation d’un mouvement séculaire et le lieu d’un compromis satisfaisant pour les deux France aux prises depuis 1789. Cette vision de l’histoire nationale, défendue par François Guizot ou Augustin Thierry, pas plus que la monarchie de Louis-Philippe elle-même, ne résiste à l’épreuve. Après la défaite française devant la Prusse en 1870 et l’insurrection de Paris en 1871, Numa Denis Fustel de Coulanges, certes conservateur, traduit un sentiment assez commun en écrivant :
«Nos historiens, depuis cinquante ans, ont été des hommes de parti. Si sincères qu’ils fussent, si impartiaux qu’ils crussent être, ils obéissaient à l’une ou à l’autre des opinions politiques qui nous divisent. Ardents chercheurs, penseurs puissants, écrivains habiles, ils mettaient leur ardeur et leur talent au service d’une cause. Notre histoire ressemblait à nos assemblées législatives : on y distinguait une droite, une gauche, des centres. C’était un champ clos où les opinions luttaient. Écrire l’histoire de France était une façon de travailler pour un parti et de combattre un adversaire. L’histoire est ainsi devenue chez nous une sorte de guerre civile en permanence. Ce qu’elle nous a appris, c’est surtout à nous haïr les uns les autres. Quoi qu’elle fît, elle attaquait toujours la France par quelque côté. L’un était républicain et se croyait tenu à calomnier l’ancienne monarchie; l’autre était royaliste et calomniait le régime nouveau. Aucun des deux ne s’apercevait qu’il ne réussissait qu’à frapper sur la France1»

Pacifier l’histoire à la fin du XIXe siècle est une nécessité pour parvenir à la stabilité politique et clore le temps des révolutions. C’est ce que comprennent très vite les républicains. Dès 1876 l’historien protestant républicain Gabriel Monod fixe le cap dans l’éditorial fondateur de la Revue historique. C’est aux historiens de faire comprendre que la France est une œuvre continue : la nouvelle France est la fille de l’ancienne, et le chemin qui mène de l’une à l’autre est celui du progrès.

«Les événements douloureux qui ont créé dans notre patrie des partis hostiles se rattachant chacun à une tradition historique spéciale, et ceux qui plus récemment ont mutilé l’unité nationale lentement créée par les siècles, […] font un devoir [aux historiens] de réveiller dans l’âme de la nation la conscience d’elle-même par la connaissance approfondie de son histoire. C’est par là seulement que tous peuvent comprendre le lien logique qui relie toutes les périodes du développement de notre pays et même toutes ses révolutions ; c’est par là que tous se sentiront les rejetons du même sol, les enfants de la même race, ne reniant aucune part de l’héritage paternel, tous fils de la vieille France, et en même temps tous citoyens au même titre de la France moderne»

Encore faut-il que cette histoire soit garantie. Pour échapper au champ clos des luttes politiques et acquérir non plus le statut d’un discours partisan mais celui d’une science, les débats historiques doivent trouver un mode et un lieu de règlement spécifiques. C’est dans ce cadre qu’il faut appréhender la professionnalisation des historiens français qui intervient à la fin du siècle. Deux impératifs sont posés par Monod. Le premier est celui de la formation des historiens, qui jusque-là ont tous, selon lui, été «autodidactes, n’ont point eu de maîtres et ne forment pas d’élèves». Le second est la définition d’une méthode et de règles professionnelles communes permettant de trancher les conflits d’interprétation, de séparer ce qui relève vraiment de l’histoire, comme connaissance attestée, des productions partisanes et de l’opinion. Conscients de l’importance de cette tâche, les dirigeants politiques républicains s’emploient dès leur accession au pouvoir (1878) à fournir aux historiens les moyens nécessaires pour réaliser cette opération visant à définir un corps professionnel. Ernest Lavisse2, rallié à la république après avoir servi le second Empire, convaincu à partir de 1875 que seule celle-ci est capable d’entraîner un large consensus et de restaurer le rang de la France, est le maître d’œuvre de l’organisation des études historiques. Dans les années 1880, les différents degrés d’un véritable cursus de formation des étudiants en histoire sont instaurés. De la licence spécialisée à la thèse de doctorat, l’apprenti historien subit un véritable « dressage » qui doit le rendre apte à devenir l’un des artisans d’une recherche conforme aux règles de la méthode historique codifiée par Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos dans l’Introduction aux études historiques3.

 

 

1– Numa Fustel de Coulanges, «De la manière d’écrire l’histoire en France et en Allemagne depuis cinquante ans», Revue des Deux Mondes, 1872; article publié par François Hartog, Le XIXe siècle et l’Histoire. Le cas Fustel de Coulanges, Paris, Puf, 1988, pp.384-386; rééd., Paris, Éd. du Seuil, coll. «Points Histoire», 2001.

2– Voir Pierre Nora, «Lavisse, instituteur national. Le ‹Petit Lavisse›, évangile de la République», in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, t.I, La République, Paris, Gallimard,1984, pp.247-289; et pour une approche de l’ensemble de la période, notre synthèse, Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les Courants historiques en France (XIXe-XXe siècle), Paris, Armand Colin, 1999; rééd. 2002.

3– Le texte de cette Introduction parue en 1898 est de nouveau disponible. Il a été réédité avec une introduction de Madeleine Rebérioux chez Kimé, Paris, 1992.