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Histoire et historiens en France depuis 1945
 

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5– Histoire, mémoire, identité: «lieux de mémoire» et «passés qui ne passent pas»…

Dès 1978 Pierre Nora – dans sa contribution sur la «mémoire collective» dans l’encyclopédie La Nouvelle Histoire – constate que «l’histoire s’écrit désormais sous la pression des mémoires collectives», qui cherchent à «compenser le déracinement historique du social et l’angoisse de l’avenir par la valorisation d’un passé qui n’était pas jusque-là vécu comme tel».

Le thème de l’envahissement des pratiques mémorielles dans la société française est peu à peu devenu un cliché historien des années 1980-1990. Le «temps des racines» puis la vogue de la généalogie, l’année du Patrimoine (1980), la multiplication des commémorations (avec comme cas d’école le bicentenaire de la Révolution française), la multiplication des musées, l’obsession de «tout garder»… sont présentés comme autant d’indices de cet envahissement mémoriel30.

Dès la fin des années 1960, les autres représentations du passé, régionalistes et ouvrières notamment, remettant en cause la mémoire nationale contrôlée jusqu’alors par les historiens professionnels depuis le XIXe siècle (le «roman national» de filiation lavissienne), ouvrent ce «moment-mémoire». Cette collecte – dans le cadre de l’histoire orale – de récits de vie, de mémoires oubliées des anonymes et des exclus de l’histoire, de celles des groupes dominés, participe aussi de la volonté de faire une histoire «vue d’en bas»31. S’engage alors un processus de mise en question de l’histoire par des mémoires collectives porteuses de passés occultés ou maltraités par l’histoire dominante. Du statut de matériaux et de sources, ces mémoires deviennent alors des objets historiques en tant que tels. L’histoire de la mémoire peut être analysée comme l’un des champs de l’histoire des représentations. Dans la lignée des analyses de Maurice Halbwachs (1925), l’histoire de la mémoire collective est conçue comme une histoire des usages du passé dans les présents successifs. L’étude de la mémoire de Vichy par Henry Rousso (1987) a dans cette perspective valeur de repère. Mais ce sont Les Lieux de mémoire, entreprise éditoriale dirigée par Pierre Nora, qui se proposent d’explorer le plus complètement les enjeux de la crise du «mythe national français».

 


Voici une partie des thèmes abordés dans Les Lieux de mémoire – qui mobilisent une centaine d’historiens – pris au hasard dans les sept volumes des trois ensembles:



Les Trois Couleurs; Le Panthéon; Le Tour de la France par deux enfants; Le 14-Juillet; Le mur des Fédérés (La République) – L’Histoire de France de Lavisse; L’heure des Annales; Le Tableau de la géographie de la France de Vidal de La Blache; L’Hexagone; Guizot et les institutions de mémoire; Mourir pour la patrie; Verdun; Le Louvre; Le Collège de France; La khâgne (La Nation) – Francs et Gaulois; Français et étrangers; La droite et la gauche; Port-Royal; La ligne Saint-Malo-Genève; La génération; L’entreprise; La conversation; Le café; La Recherche du temps perdu, de Marcel Proust; Les vies ouvrières; La tour Eiffel; Liberté, Égalité, Fraternité; Jeanne d’Arc; Le roi; Paris; Le génie de la langue française (Les France).

 

La notion clef de l’ensemble est bien sûr celle de lieu de mémoire. Le mot fait son entrée dans le dictionnaire Le Grand Robert de la langue française de 1993 et devient d’un usage courant. Le projet est d’abord celui d’un inventaire des lieux où la mémoire nationale s’est incarnée, des lieux matériels et concrets mais aussi abstraits et intellectuellement construits, un inventaire des éléments symboliques «du patrimoine mémoriel d’une quelconque communauté»32. Mais Les Lieux de mémoire sont aussi une autre manière de faire l’histoire, ce que Pierre Nora nomme (avec Marcel Gauchet) une histoire symbolique «au second degré». Il ne s’agit pas d’une histoire des événements eux-mêmes, «du passé tel qu’il s’est passé», mais de «ses réemplois permanents, ses usages et ses mésusages», une histoire au «second degré» (voir note 32).

La crise du mythe national est aussi, selon Pierre Nora, une crise de la notion de progrès. Le futur est devenu imprévisible et le passé est désormais opaque. Le présent n’est plus la passerelle entre passé et avenir, il a – presque – seul en charge le sens de l’expérience temporelle. Nora est sur ce point proche des analyses de l’expérience du temps historique proposées par Reinhart Koselleck à partir des notions d’«horizon d’attente» (qui désigne toutes les attentes relatives au futur) et de «champ d’expérience» (qui exprime la persistance du passé dans le présent) et des commentaires qu’en donne Paul Ricœur (1983-1985) à propos de l’herméneutique de la conscience historique. La dissociation progressive entre «champ d’expérience» et «horizon d’attente» provoque l’«écartèlement» du présent entre un passé perdu et un avenir toujours plus incertain. Cette «montée» du présent (le «présentisme») signalerait un nouveau rapport social au temps, un nouveau régime d’historicité33.

Le projet de Pierre Nora vise à redonner toute sa place à l’histoire dans le contrôle d’une représentation socialement partagée du passé34. Il propose ainsi aux historiens de remodeler une identité nationale en crise; il s’agirait de passer d’un nationalisme agressif (type XIXe siècle) à un «nationalisme amoureux». La France n’est plus une grande puissance coloniale, les formes de conscience nationale anciennes ne conviennent plus et doivent s’adapter au changement de statut du pays. Cette transition marquerait, selon Nora, le passage, à partir du milieu des années 1970, «du national au patrimonial», «d’une conscience nationale unitaire à une conscience de soi de type patrimonial»; il s’agirait d’un processus de «patrimonalisation» de l’histoire. L’attachement au patrimoine et à la culture devient pour Pierre Nora le fondement de la nouvelle conscience nationale (Texte 17. Pierre Nora). Cette analyse de la patrimonalisation du sentiment national sert assez largement de référence aux orientations des nouveaux programmes d’histoire pour l’enseignement secondaire qui paraissent à partir de 1995.

Le déclin de l’histoire dans l’enseignement secondaire (en termes d’horaires, de place dans certains concours…) et la «réforme de l’éveil» en primaire (qui avait fait disparaître l’histoire dans les «matières d’éveil») avaient dès le début des années 1970 inquiété de nombreux enseignants d’histoire. Le débat public sur la crise de l’enseignement de l’histoire, lancé par l’article d’Alain Decaux de 1979 dans Le Figaro-Magazine «On n’apprend plus l’histoire à vos enfants», déclenche une série de réactions, de colloques, de dossiers de presse où interviennent hommes politiques de tous bords et «personnalités la société civile». La responsabilité de la «nouvelle histoire», structurale et anti-événementielle est mise en cause par certains pour avoir entraîné un affaiblissement de l’enseignement des repères historiques traditionnels: chronologie, grands personnages, récits et histoire nationale. Les rapports officiels de l’époque sur l’enseignement de l’histoire (rapports de René Girault en 1983, de Philippe Joutard en 1989) sont fortement marqués par une problématique de l’identité et de l’héritage culturel: l’enseignement des repères historiques doit viser à reconstruire chez les élèves un sentiment d’appartenance partagé. Cette orientation ouvertement civique est encore renforcée dans les programmes de 1995, qui ajoutent aux traditionnelles finalités intellectuelles, civiques et culturelles, des finalités patrimoniales pour l’enseignement de l’histoire. Cette problématique patrimoniale lie explicitement la mémoire transmise par l’école et la construction identitaire nationale35.

Cette inflexion patrimoniale de l’enseignement de l’histoire peut être aussi interprétée comme une réponse à l’ébranlement de l’histoire nationale par le réexamen des «passés qui ne passent pas». La montée du thème historiographique de la mémoire doit en effet être rapportée, dans le cadre de l’histoire du temps présent, au choc en retour des «passés qui ne passent pas», ces épisodes du passé national qui ont été occultés ou incomplètement «historisés» parce qu’ils sont des crises de l’unité et de l’identité nationales, comme la période de Vichy ou celle de la guerre d’Algérie. C’est à propos de ces passés que des mémoires singulières, de groupes ou communautaires, remettent en cause, souvent au nom des victimes, la mise en histoire de la mémoire nationale – celle qui est socialement partagée et en particulier celle qui est véhiculée par les institutions d’enseignement.

À partir des années 1970 s’opèrent ainsi une série de remises en cause d’une vision du passé de l’Occupation qui mettait en avant à la fois les souffrances partagées des Français et la France résistante. Le film de Marcel Ophüls Le Chagrin et la Pitié (1971) et le livre de Robert Paxton La France de Vichy (traduit en 1973) peuvent servir de repères marquants de ce retournement de la mémoire de l’Occupation, qui met désormais l’accent sur le projet politique propre à Vichy (notamment son antisémitisme spécifique). Henry Rousso publie en 1987 Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, dans lequel il analyse les différentes manifestations de la mémoire collective de Vichy et propose une périodisation propre à cette mémoire depuis 1944 (Texte 18. Henry Rousso). La question du sort des juifs et de la participation de Vichy à la «solution finale» occupe assez vite une place centrale dans cette remise en cause. Le «réveil» de l’identité juive – qui ne se limite pas au cadre national – entraîne l’affirmation d’une mémoire juive spécifique du génocide, qui, en France, demande une nouvelle historisation du passé de Vichy. Le contexte de ce réveil est aussi marqué par les entreprises «révisionnistes» qui s’acharnent à nier la réalité du génocide perpétré par les nazis contre les juifs et les Tsiganes et l’existence des chambres à gaz. En 1980 Pierre Vidal-Naquet (historien spécialiste de la Grèce antique) réplique à ces négationnistes (Texte 19. Pierre Vidal-Naquet). Contre ces falsificateurs de l’histoire, il s’emploie à faire «l’anatomie d’un mensonge» en dénonçant «les assassins de la mémoire» (1987).

L’historiographie française a longtemps négligé l’étude de la «solution finale». Aujourd’hui, de nombreuses revues et publications proposent des études sur la Shoah et rendent régulièrement compte des débats historiographiques et des polémiques autour du nazisme et de la Shoah, comme la querelle des historiens allemands (Historikerstreit) qui s’est développée en Allemagne à la fin des années 198036. Ce sont surtout les thèses d’Ernst Nolte sur l’antériorité chronologique et logique des crimes communistes (Auschwitz comme copie du Goulag) et sur le «noyau rationnel» du génocide nazi qui ont été largement critiquées comme tentative de banalisation du génocide37.

Les thèses d’Ernst Nolte sur le lien causal entre Goulag et «solution finale» et la reprise des débats sur le totalitarisme soviétique à l’occasion de l’écroulement de l’URSS marquent le contexte intellectuel d’une nouvelle polémique en partie mémorielle (elle met en cause la mémoire communiste) autour du Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, à la fin des années 1990. Stéphane Courtois38, coordinateur de l’ouvrage, y défend l’idée de la nature intrinsèquement criminelle du communisme. Le livre déclenche une polémique39, que complique par ailleurs le désaveu des positions de Stéphane Courtois par deux des principaux collaborateurs du livre, Nicolas Werth, responsable de la partie soviétique, et Jean-Louis Margolin, responsable de la partie asiatique40. Dans Le Passé d’une illusion (1995), consacré à l’illusion communiste, François Furet, de son côté, avait déjà dénoncé l’antifascisme (historique et historiographique) manipulé par les communistes français pour occulter les crimes du régime soviétique.

 

30– Jean Boutier et Dominique Julia (dir.), «Passés recomposés. Champs et chantiers de l’Histoire», Éditions Autrement, coll. «Mutations», n°150-151, janvier 1995.

31– Philippe Joutard, Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, Hachette, 1983.

32– Pierre Nora, Les Lieux de mémoire. 3 t., 7 vol., Gallimard, 1984-1992.

33– François Hartog, «Temps et Histoire. ‹Comment écrire l’histoire de France?›», Annales HSS, n°6, 1995, pp.1219-1236.

34– Pierre Nora, «Comment écrire l’histoire de France», in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, t.III, vol. 1, Paris, Gallimard, 1992.

35– Christian Delacroix et Patrick Garcia, «L’inexion patrimoniale: l’enseignement de l’histoire au risque de l’identité», EspacesTemps, n°66-67, 1995.

36– Édouard Husson, Comprendre Hitler et la Shoah, Paris, Puf, 2000.

37– François Bédarida, «La Shoah dans l’histoire», Esprit, n°7, 1997.

38– Stéphane Courtois et alii, Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Paris, Robert LaVont, 1998.

39– Jean-Jacques Becker, «Le Livre noir du communisme. De la polémique à la compréhension», Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°59, 1998.

39– Daniel Lindenberg, «Remous autour du Livre noir du communisme», Esprit, janvier 1998, pp.190-194.

40– Jean-Louis Margolin et Nicolas Werth, «Communisme: retour à l’histoire», Le Monde, 14 novembre 1997.