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Histoire et historiens en France depuis 1945
 

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3– Une histoire politique renouvelée : une reglobalisation historiographique par le politique?

Pour une histoire politique, recueil collectif dirigé par René Rémond qui paraît en 1988, est le livre-manifeste qui consacre la «levée d’écrou historiographique» qui frappait l’histoire politique dénoncée avec constance par les Annales. Mais René Rémond tient à rappeler que la «résurrection» de l’histoire politique n’est pas une revanche des tendances conservatrices de l’historiographie. D’ailleurs, nous rappelle-t-il, l’attention nouvelle que porte l’histoire politique à l’événement ne signifie pas que celle-ci se réduise à n’être qu’une histoire narrative. Cette attention à l’événement vise surtout à rappeler le poids de la contingence et de l’imprévisible en histoire (Texte 11. René Rémond).

Pour Jean-François Sirinelli, historien contemporanéiste spécialiste des intellectuels, cette réhabilitation du politique s’explique par l’évolution de l’environnement idéologique: «Plus largement, la reviviscence de l’histoire politique […] s’intègre dans un mouvement de retour au sujet agissant, après le reflux de la vague du structuralisme et après le recul progressif de l’influence du marxisme dans les sciences humaines et sociales» (Sirinelli, 1998)13.

Les institutions qui ont porté ce renouveau sont la Fondation nationale des sciences politiques et l’université Paris X Nanterre. Pour les promoteurs de cette nouvelle histoire politique, il s’agit avant tout d’opérer une «relégitimation de l’objet politique». Le politique est défini comme le «lieu de gestion de la société globale» qui «récapitule les autres niveaux de la réalité». L’histoire politique peut ainsi se revendiquer comme histoire totale.


La table des matières de Pour une histoire politique est un bon indicateur des thèmes privilégiés



Une histoire présente, René Rémond/Les élections, René Rémond/L’association en politique, Jean-Pierre Rioux/Les protagonistes: de la biographie, Philippe Levillain/L’opinion, Jean-Jacques Becker/Les médias, Jean-Noël Jeanneney/ Les intellectuels, Jean-François Sirinelli/Les idées politiques, Michel Winock/ Les mots, Antoine Prost/Religion et politique, Aline Coutrot/ Politique intérieure et politique étrangère, Pierre Milza/La guerre, Jean-Pierre Azéma/Du politique, René Rémond

 

La notion identitaire de culture politique, définie comme «l’ensemble des représentations qui soude un groupe humain», est celle qui exprime le mieux la nouveauté de cette histoire politique: elle illustre le glissement de la nouvelle histoire politique vers l’histoire culturelle. Les travaux sur l’opinion14, les imaginaires sociaux et la mémoire, sur les sensibilités politiques et les «horizons idéologiques»15, sont des exemples de cette histoire politique qui se veut de plus en plus une histoire culturelle du politique (voir Sirinelli, note 13).

La revue Vingtième Siècle, revue d’histoire est assez représentative du courant; elle se veut une «revue du contemporain» attentive aux «questions majeures du politique et de l’idéologique».

Dans les années 1990, la nouvelle histoire politique dispose donc de nombreux atouts pour revendiquer une certaine centralité dans les recompositions historiographiques en cours. Elle a en outre fortement contribué à la constitution d’un nouveau «domaine» de l’histoire: «l’histoire du temps présent» (désormais HTP).

En 1978 est créé un laboratoire propre au sein du CNRS, l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), qui a pour vocation de développer les études sur l’histoire récente. François Bédarida est le premier directeur de l’IHTP jusqu’en 1991 (Texte 12. François Bédarida). LIHTP a d’abord dû défendre sa légitimité scientifique contre deux objections classiques: celle concernant le manque d’archives pour la période récente et celle du manque de recul qui empêcherait toute objectivité. Mais ces débats ont été assez vite dépassés. La notion de temps présent s’est imposée face à d’autres dénominations comme celle d’histoire contemporaine ou celle proposée par Jean Lacouture d’histoire immédiate. Le critère de la «mémoire vive» (celle des témoins vivants) est le critère le plus souvent retenu pour singulariser l’histoire du temps présent. La pratique de l’«histoire orale» a permis de rendre «évidente l’interdépendance entre les matériaux de recherche, les méthodes de traitement des données et l’interprétation qui peut en être fait16. L’histoire du temps présent couvrirait ainsi une séquence historique délimitée par deux balises mobiles: en amont elle remonte jusqu’aux limites de la durée d’une vie humaine et en aval la borne est «la frontière, souvent délicate à situer, entre le moment présent – ‹l’actualité› – et l’instant passé»17.

Ayant affaire à de la «mémoire vive», celle de ses contemporains, l’historien du temps présent traite de sujets dont les enjeux pèsent de tout leur poids sur son travail. Ce qui rend l’histoire du temps présent plus dépendante des besoins d’histoire ou de légitimation par l’histoire provenant des institutions ou des acteurs sociaux collectifs (ce qu’il est convenu d’appeler la demande sociale). Elle pourrait donc être définie comme la «gestion historienne» des usages sociaux et politiques du passé. Autre particularité de cette histoire: elle a souvent affaire à des processus non terminés. L’historien du temps présent s’expose donc aux dangers de la prévision. Mais le handicap de l’«ignorance du lendemain» est généralement retourné en avantage épistémologique par les promoteurs de l’histoire du temps présent, qui empruntent à Paul Ricœur l’argument de la «défatalisation» du passé: ignorer la fin des processus peut utilement servir à se défaire de l’illusion de la nécessité rétrospective.

Les renouvellements de l’histoire politique sont aussi illustrés par l’«histoire conceptuelle du politique» et l’«histoire sociale du politique».
L’histoire du politique se développe à l’EHESS dans les années 1970 avec des historiens proches des Annales, Jacques Ozouf, Pierre Nora et Jacques Julliard, et deux philosophes, Claude Lefort, puis en 1980 Cornelius Castoriadis. La publication en 1978 par François Furet de Penser la Révolution française constitue un repère important pour l’histoire de ce courant d’«histoire conceptuelle du politique» (Rosanvallon, 1986)18.

Les promoteurs de cette histoire du politique rattachent explicitement son émergence au contexte du milieu et de la fin des années 1970, marqué en particulier par la crise du marxisme et la réflexion sur le totalitarisme.

Les travaux du courant concernent en particulier: l’histoire politique de la Révolution française autour de François Furet et de Mona Ozouf, l’histoire intellectuelle du libéralisme (Pierre Manent, Pierre Rosanvallon), «la constitution de la politique moderne» (Gauchet, Lefort). Les travaux de l’«école critique» de la Révolution française et en premier lieu ceux de Furet y occupent une place privilégiée, renforcée par le rôle que Furet a joué dans le cadre de la célébration du bicentenaire de la Révolution française en 1989.

Dès 1965, François Furet et Denis Richet critiquent l’interprétation sociale et marxisante (dite «jacobine») de la Révolution française et la notion de «révolution bourgeoise». Furet (proche en cela de l’historiographie critique anglo-saxonne) propose une interprétation qui repose sur l’autonomie du politique par rapport au social: «Le processus révolutionnaire […] est constitué par une dynamique politique et idéologique autonome qu’il faut conceptualiser et analyser en tant que telle.» Les travaux de Furet et de son «école critique» participent du basculement de l’historiographie française de l’économique et du social vers le politique et le culturel. François Furet rompt ainsi radicalement avec les traditionnelles alliances que l’histoire des Annales avait nouées avec les sciences sociales de filiation durkheimienne et objectivantes. Selon Pierre Rosanvallon (1986), l’objet de l’histoire conceptuelle du politique est de comprendre les rationalités politiques, c’est-à-dire les «systèmes de représentation qui commandent la façon dont une époque, un pays ou des groupes sociaux conduisent leur action et envisagent leur avenir». Cette histoire veut rendre compte de l’interaction permanente entre la réalité et sa représentation; elle se revendique par là même comme une histoire réflexive.

Une autre approche «conceptuelle» de l’histoire du discours socio-politique s’est affirmée à partir des travaux et méthodes de l’école française d’analyse du discours. Elle concerne surtout la période révolutionnaire et se veut une histoire de «l’invention de l’espace politique» au XVIIIe siècle. Elle utilise comme références notamment les travaux du philosophe Jürgen Habermas (1978) sur l’espace public, ceux de Reinhart Koselleck sur l’histoire conceptuelle et la sémantique historique, ceux de Paul Ricœur sur l’herméneutique, enfin les démarches propres à l’analyse du discours, à la pragmatique et à la linguistique des actes de parole. Les travaux de Jacques Guilhaumou (1993, 2000) en France sur les porte-parole républicains sont représentatifs de cette approche linguistique de la culture politique.

L’«histoire sociale du politique»19 se présente plutôt comme un dépassement et un renouvellement de l’histoire sociale classique et de l’histoire des mentalités, la plupart des historiens qui s’en réclament s’étant éloignés du «labroussisme» pour développer une histoire socio-culturelle du politique. Les travaux de Maurice Agulhon ont constitué une référence importante pour ce courant informel et très peu institutionnalisé. Agulhon privilégie l’analyse du symbolique, de l’imagerie et de l’«emblématique nationale» pour l’histoire politique (l’étude des représentations de Marianne par exemple). Il veut ainsi en finir avec la «barrière qui séparait trop souvent l’histoire du quotidien de l’histoire politique en démontrant que, dans certaines régions, le politique s’est incorporé à la culture et a réussi ‹son entrée dans les mœurs›»20.

Certains historiens de ce courant insistent en particulier sur la nécessité de nouer des liens renouvelés avec la sociologie. C’est ainsi que Gérard Noiriel se réfère à la sociologie compréhensive de Max Weber (très largement ignorée par l’«école historique française») pour son étude historique de l’immigration, qui privilégie «une approche partant des individus» (Noiriel, 1991). Il utilise aussi les apports de la sociologie de l’État de Norbert Elias. La galaxie de la socio-histoire du politique rassemble donc «tous ceux qui travaillent empiriquement sur le politique (au sens large du terme), à partir d’un matériau historique et qui s’appuient sur les problématiques et les méthodes des sciences sociales» (voir note 11).

Toutes ces formes du «retour du politique» semblent donc bien avoir été accompagnées d’un glissement vers l’histoire culturelle.


4– Un tournant culturel de l’historiographie française?

Ce glissement du social au culturel ou du socio-économique au socio-culturel dans l’historiographie française est bien illustré par les évolutions de l’histoire des femmes.

L’histoire des femmes est le terme générique employé en France pour désigner le champ historiographique qui met en œuvre une analyse sexuée des phénomènes historiques et qui regroupe la Women’s History, la Gender History et la Gender History poststructuraliste. Dès son éclosion, au début des années 1970, au moment de la seconde vague du féminisme, l’histoire des femmes s’est d’abord rattachée à l’histoire sociale, une histoire sociale encore largement constituée autour de celle du mouvement ouvrier et de la question du travail (Texte 13. Michelle Perrot). À partir des questions du travail des femmes et de la maternité, l’évolution, dans le sillage des études anglo-saxonnes autour du gender, s’est faite dans le sens d’une histoire des relations entre les sexes articulant pratiques et représentations, d’une histoire sexuée du travail et d’une histoire culturelle «à l’américaine» fondée sur l’étude des textes et des représentations21. Dépassant les questionnements de l’histoire sociale, l’histoire des femmes ouvre ainsi la voie à une histoire plus complexe qui prend notamment en compte les représentations. La parution en 1991-1992, sous la direction de Georges Duby et de Michelle Perrot, des cinq volumes de l’Histoire des femmes en Occident est une synthèse des travaux effectués depuis vingt ans dans le domaine. La revue Clio, Histoire, femmes et sociétés – dirigée par Françoise Thébaud et Michelle Zancarini-Fournel – se donne comme objectif de diffuser les nouvelles recherches en France comme à l’étranger22.

Il est très difficile de fixer une identité stable à l’histoire culturelle23. L’histoire culturelle apparaît alors plutôt comme une étape de «l’allongement du questionnaire» historien du côté des représentations24. Cette histoire vise peut-être à prendre la relève de l’«histoire-science sociale» comme modèle historiographique dominant, comme «matrice disciplinaire» (pour reprendre l’expression de Thomas S. Kuhn), mais elle rencontre les mêmes questionnements – concernant en particulier les acteurs – que ceux de l’histoire sociale et ceux des sciences sociales.

On peut cependant essayer de distinguer dans cette galaxie de l’histoire culturelle plusieurs «courants» selon les modalités retenues de l’articulation entre le social et le culturel, entre les contraintes sociales externes et l’inventivité des acteurs.

Une première sensibilité pourrait être définie par le souci de maintenir la dimension sociale de toute culture. L’histoire socio-culturelle des représentations et des pratiques, des emplois pluriels et des appropriations des objets culturels, défendue en particulier par Roger Chartier et Daniel Roche, se tient ainsi assez largement dans la continuité critique avec l’histoire sociale des Annales et avec l’histoire des mentalités. La culture devient, dans cette perspective, ce qui découpe les groupes sociaux. Pour Chartier, par exemple, il s’agit de penser ensemble d’une part les contraintes sociales qui pèsent sur les acteurs, d’autre part la conscience, la capacité d’invention de ces mêmes acteurs pour dépasser l’opposition classique subjectivisme/objectivisme25.

Alain Corbin travaille lui aussi à la charnière du social et du culturel. Il explore dans ses travaux le domaine des imaginaires sociaux, des «cultures sensibles», des comportements sensoriels et des dispositifs affectifs (Texte 14. Alain Corbin). Des historiens qui se réclament de l’histoire sociale développent des orientations assez proches en accordant aux représentations collectives et aux imaginaires sociaux un rôle prépondérant dans la construction des groupes sociaux26.

L’histoire symbolique «au second degré» de Marcel Gauchet et de Pierre Nora se distingue nettement de cette histoire socio-culturelle en revendiquant une rupture complète avec toute forme de déterminisme sociologique. Elle accepte ainsi l’appellation d’histoire culturelle, «faute d’un meilleur terme». Pour Marcel Gauchet la notion de représentation (centrale chez Roger Chartier) reste dans l’orbite du déterminisme sociologique de filiation durkheimienne et doit être abandonnée. Cette histoire culturelle veut explorer à la fois les «expressions les plus élaborées de la culture et des savoirs» (la haute culture) et les «dispositions cognitives qui permettent aux acteurs de se mouvoir à l’intérieur d’une culture»27.

Le troisième «courant» entend poursuivre les «poussées novatrices» de l’histoire politique. Jean-François Sirinelli propose ainsi une alliance entre la «jeune histoire culturelle et l’histoire politique rajeunie», qui, précise-t-il, ne doit pas exclure l’histoire sociale (Texte 15. Jean-François Sirinelli). Il y a dans le recueil collectif Pour une histoire culturelle, dirigé par Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (1997), l’ambition de démontrer que la problématique culturelle peut être opératoire pour l’ensemble du territoire de l’historien (Texte 16. Jean-Pierre Rioux). L’histoire culturelle y est définie de manière très extensive comme «l’étude des formes de représentation du monde au sein d’un groupe humain». Ses promoteurs semblent cependant peu ouverts aux apports des sciences sociales sur la question de la culture (en anthropologie notamment).

La conjoncture historiographique des années 1980-1990 n’est pas seulement marquée par le «déclin des Annales»28, les renouvellements de l’histoire politique et l’essor de l’histoire culturelle. Une série de travaux historiens placent au centre de leur réflexion les rapports entre la mémoire, l’identité et l’histoire dans le cadre de la «montée du contemporain» qui caractérise l’historiographie française de ces années29. Pierre Nora parle à ce propos d’un «moment-mémoire» de la société et de l’historiographie française.

 

 

13– Jean-François Sirinelli, «De la demeure à l’agora. Pour une histoire culturelle du politique», in Serge Berstein et Pierre Milza (dir.), Axes et méthodes de l’histoire politique, Paris, Puf, 1998.

14– Jean-Jacques Becker, 1914. Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977.
– Pierre Laborie, «De l’opinion publique à l’imaginaire social», Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°18, avril-juin 1988.

15– Jean-François Sirinelli et Éric Vigne, «Des droites et du politique», in Jean-François Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France, t.I, Paris, Gallimard, 1992.

16– Michael Pollak, «Pour un inventaire», Les Cahiers de l’IHTP, n°4, 1987.
– Danièle Voldman (dir.), «La bouche de la Vérité? La recherche historique et les sources orales», Les Cahiers de l’IHTP, n°21, 1992.

17– Denis Peschanski, Michael Pollak et Henry Rousso (dir.), Histoire politique et Sciences sociales, Bruxelles, Complexe, 1991.

18– Pierre Rosanvallon, «Pour une histoire conceptuelle du politique», Revue de synthèse, n°1, 1986.

19– Gérard Noiriel, Qu’est-ce que l’histoire contemporaine?, Paris, Hachette, coll. «Supérieur», 1998.

20– Maurice Agulhon, Histoire vagabonde, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque des histoires», 1988, 2 vol.

21– Noël Burch et Geneviève Sellier, La Drôle de guerre des sexes au cinéma français, 1930-1956, Paris, Nathan, 1996.

22– Françoise Thébaud, Écrire l’histoire des femmes, Fontenay-aux-Roses, ENS Éditions, 1998.

23– Alain Corbin, «Du Limousin aux cultures sensibles», in Jean-Pierre-Rioux et Jean-François Sirinelli (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Éd. du Seuil, 1997.

24– Philippe Urfalino, «L’histoire culturelle: programme de recherche ou grand chantier?», Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°57, 1998.

25– Roger Chartier, «L’histoire culturelle aujourd’hui», Genèses, n°15, mars 1994.

26– Jean-Louis Robert, Les Ouvriers, la Patrie et la Révolution (1914-1919), Besançon, Annales littéraires de l’université de Besançon, 1995.

27– Marcel Gauchet, Le Débat, n°103, 1999.

28– Lynn Hunt, «French History in the Last Twenty Years: The Rise and the Fall of the Annales Paradigm», J ournal of Contemporary History, vol.21, n°2, avril 1986.

29– François Hartog et Jacques Revel, Enquête, 2001.