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Histoire et historiens en France depuis 1945
 

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L'HISTOIRE ENTRE DOUTES ET RENOUVELLEMENTS (LES ANNÉES 1980-1990)

Les historiens ont quelques difficultés à caractériser la conjoncture historiographique française des années 1980-1990. Des expressions comme «crise d’identité et des pratiques», «temps des doutes», «anarchie épistémologique», «crise de l’intelligibilité historienne» et plus généralement la thématique de la «crise de l’histoire»1 témoignent bien de ces difficultés d’analyse. On peut cependant dégager quelques traits spécifiques de ce moment historiographique:
1° la multiplication des remises en cause à l’encontre des Annales; 2° les recompositions de l’histoire sociale; 3° les renouvellements de l’histoire politique; 4° l’essor de l’histoire culturelle; 5° la confrontation des historiens avec les revendications de mémoire et d’identité dans le cadre d’une «poussée du contemporain» qui repose à nouveaux frais la question de la responsabilité sociale de l’historien; 6° un questionnement épistémologique renouvelé autour de la question du projet de vérité de l’histoire.

Ce moment des années 1980-1990 n’est donc pas réductible au seul «temps des doutes», il engage aussi une série de recompositions et de redéfinitions qui touchent tous les domaines de l’histoire.

1– Déclin des Annales?

Les remises en cause – à partir de la fin des années 1970 – de la position dominante des Annales dans l’historiographie française est certainement un des éléments d’explication du «sentiment» de crise diffus dans la communauté des historiens. La première manifestation claire de ces remises en cause est sans doute la série de «retours», dans la réflexion des historiens, de thèmes traditionnellement suspectés par les Annales de tirer l’histoire du côté de la chronique descriptive: l’événement, le récit, la biographie, le politique…

En France, les propositions plus anciennes de Michel de Certeau sur «l’écriture de l’histoire» (1975) ou encore les analyses ayant trait au récit de Michel Foucault et Paul Veyne (1971) ont longtemps été ignorées ou incomprises par une majorité d’historiens.

Ce sont deux articles d’historiens étrangers, celui de Lawrence Stone («Retour au récit») et celui de Carlo Ginzburg («Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice»), parus en 1980 dans la revue dirigée par Pierre Nora et Marcel Gauchet, Le Débat, qui engagent ouvertement la réhabilitation de la narration en histoire. Cette réhabilitation vise à dénoncer, en particulier, les tentations scientistes de l’histoire quantitative. Le thème du récit est utilisé pour critiquer les modèles du déterminisme sociologique qui ont dominé l’histoire sociale de la tradition des Annales.

Il faut attendre la parution de Temps et Récit, de Paul Ricœur (1983-1985), pour que le petit groupe d’historiens français qui intervient sur les questions épistémologiques adapte au contexte disciplinaire les questionnements de Ricœur sur les thèmes du récit et de l’«identité narrative» de l’histoire (Texte 1. François Hartog). Cette «traduction» s’opère alors pour l’essentiel dans le cadre d’une réaffirmation du projet d’objectivité et de la visée de vérité de l’histoire.


Les historiens français qui interviennent sur les questions épistémologiques (années 1980-1990

Le petit groupe des historiens français qui interviennent explicitement et régulièrement sur les questions d’ordre épistémologique depuis les années 1980 et durant la décennie 1990 est mal connu; il mériterait une enquête sur la sociologie du groupe, sur les contenus des thèses en présence et sur les formes des échanges (ou d’ignorance réciproque…) entre les différents acteurs.
Sans prétendre être exhaustif (et sans hiérarchie aucune!), on peut citer les noms de: Roger Chartier, Antoine Prost, Jacques Revel, François Bédarida, François Dosse, Kzysztof Pomian, Marcel Gauchet, Pierre Nora, Jacques Le Goff, Arlette Farge, Régine Robin, Jacques Guilhaumou, Gérard Noiriel, Alain Corbin, Philippe Joutard, Pierre Vidal-Naquet, André Burguière, François Hartog, Christophe Charle, Jean-François Sirinelli, Jean-Pierre Rioux, Pascal Ory, Jean-Clément Martin, Pierre Laborie…
L’enquête serait à compléter du côté des historiens étrangers qui sont lus en France sur ces questions (ainsi Carlo Ginzburg, Eric Hobsbawm, Reinhart Koselleck ou Hayden White), et du côté des philosophes et sociologues qui dialoguent régulièrement avec les historiens ou dont les travaux constituent des références pour les historiens (tels Paul Ricœur, Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Luc Boltanski, Laurent Thévenot, Louis Quéré, Jürgen Habermas, Hans Georg Gadamer…).

 

Les autres «retours» annoncés en histoire à la même époque sont ceux de l’événement, du politique, de la biographie, de l’individu ou encore du national. Mais c’est surtout la réhabilitation de l’histoire politique qui constitue alors le projet historiographique le plus dynamique. Le «retour du politique» non seulement sert de slogan historiographique pour promouvoir une «nouvelle histoire politique», mais il est aussi, avec Marcel Gauchet par exemple, un élément clef d’une analyse plus globale sur le «changement de paradigme en sciences sociales»2.

La «nouvelle histoire» de la «troisième génération» des Annales est en outre mise sévèrement en cause dans le cadre des débats très médiatisés sur la «crise de l’enseignement de l’histoire» à la fin des années 1970 et au début des années 1980.

Au sein même des Annales et parmi les historiens qui s’en réclament, les prises de distance avec les orientations de la revue se multiplient dès la fin des années 1970. En 1985 Fernand Braudel lui-même, en désaccord avec les orientations de l’histoire des mentalités, constate ainsi «l’énorme cassure» entre lui et ses successeurs. François Furet – historien annaliste qui a présidé l’EHESS de 1977 à 1985 – est très sévère pour les évolutions de la revue: selon lui, les Annales ne représentent plus qu’une «hégémonie d’influence et de réputation», non une école de pensée. Il déplore encore une «épistémologie de l’émiettement» et la poursuite indéfinie de nouveaux objets de la «nouvelle histoire», et il abandonne les paradigmes de l’histoire économique et sociale3.

Deux textes illustrent la radicalisation des remises en cause à l’encontre des Annales à la fin des années 1980: L’Histoire en miettes, de François Dosse, en 1987, et l’article de Marcel Gauchet paru dans Le Débat en 1988, «Changement de paradigme en sciences sociales?».

François Dosse dénonce surtout l’abandon du projet initial d’histoire totale par le noyau dirigeant des Annales de la «nouvelle histoire» – l’expression «histoire en miettes» va connaître un succès certain (Texte 2. François Dosse). Mais le livre de Dosse est alors l’objet d’un rejet ou d’un silence systématiques de la part des principaux représentants des Annales.

Gauchet, de son côté, diagnostique, dans les sciences sociales, un retour de «la part explicite et réfléchie de l’action» et une «réévaluation du rôle de l’acteur individuel». Cette analyse, qui considère le politique comme «le niveau le plus englobant» de l’organisation des sociétés, est en complète rupture avec ce qu’il nomme le «paradigme critique» des modèles marxistes, structuralistes ou fonctionnalistes.

Au moment où la crise d’identité est ressentie le plus durement par l’équipe de direction des Annales, celle-ci y répond en proposant en 1988 un nouveau programme de recherche : le tournant critique (désormais TC). Bernard Lepetit, historien moderniste spécialiste d’histoire urbaine, qui est en 1988 secrétaire de la rédaction de la revue, a joué un rôle décisif dans la définition de ses nouvelles orientations (Texte 3. Les Annales). Le TC prend acte de l’épuisement des démarches reposant sur la notion de longue durée et les méthodes du quantitativisme. La longue durée parce qu’elle a trop souvent conduit à ignorer le changement social, et la quantification parce qu’elle a donné la priorité à l’étude des structures sur les relations, les descriptions se faisant à partir de découpages sociaux prédéterminés (Texte 4. Jean-Yves Grenier). C’est la tradition d’histoire sociale de filiation labroussienne à dominante objectiviste qui est donc remise en cause par les Annales elles-mêmes4.

D’autre part, la question des acteurs devient centrale dans les textes du TC. Le TC est d’abord une réponse aux remises en cause de la prédominance intellectuelle des Annales dans la discipline. Il opère aussi une appropriation critique de démarches innovantes en histoire et dans d’autres sciences sociales. Cette orientation se traduit en particulier par le changement de sous-titre de la revue, qui devient en 1994 Annales, histoire, sciences sociales. Dans un deuxième temps, le TC engage au début des années 1990 les Annales dans ce que Bernard Lepetit définit lui-même comme un processus de «cristallisation d’un nouveau paradigme», celui de l’action située, pour recomposer la pratique du métier et redéfinir une histoire sociale jusqu’alors marquée par «l’oubli de l’acteur»5.

2– Une autre histoire sociale?

La critique de l’histoire sociale «à la française» et de celle des mentalités a été menée par des historiens étrangers comme Edward Palmer Thompson (La Formation de la classe ouvrière anglaise – 1963 – n’est traduit en français qu’en 1988!) ou encore les historiens de la microstoria («micro-histoire») italienne, qui sont alors lus par les historiens français. Pour la microstoria, deux auteurs sont à retenir : Carlo Ginzburg, dont la traduction en français du Fromage et les Vers. L’Univers d’un meunier frioulan du XVIe siècle date de 1980, et Giovanni Levi, dont Le Pouvoir au village paraît en France en 1989 avec un long avant-propos, intitulé «L’Histoire au ras du sol», de Jacques Revel, membre de la direction des Annales. Le courant de l’Alltagsgeschichte («histoire du quotidien») en Allemagne a pu aussi constituer – plus tardivement – une autre source de renouvellement des questionnements pour les historiens français6. Ces travaux privilégient l’action des individus ou de petits groupes, les thèmes du privé, du vécu, et les stratégies individuelles des acteurs. Le social n’y est plus étudié «comme un objet doté de propriétés, mais comme un ensemble d’interrelations mouvantes à l’intérieur de configurations en constante adaptation»7. L’idée d’un passage du macro au micro résume commodément le changement des échelles d’analyse proposé par ces démarches8. La rupture avec l’histoire sociale d’inspiration labroussienne porte en particulier sur trois questions liées : celle des acteurs sociaux considérés désormais comme des sujets actifs, celle de la critique des catégories prédéterminées utilisées pour l’analyse des groupes sociaux, et celle du rôle des représentations collectives dans la construction des groupes sociaux (Texte 5. Antoine Prost).

La construction historique des catégories d’analyse du social est un des thèmes que développent dans les années 1970-1980 des sociologues français comme Alain Desrosières et Laurent Thévenot (1988), mais aussi des historiens comme Jean-Claude Perrot (Texte 6. Jean-Claude Perrot) ou Roger Chartier. À l’inverse de l’histoire des mentalités «classique», Chartier, par exemple, propose d’aller du culturel au social et d’abandonner l’idée d’une grille sociale et professionnelle donnée d’avance pour lire les sociétés du passé. Selon lui, les représentations du monde social ne doivent pas être déduites à partir des découpages sociaux prédéterminés, elles sont, au contraire, «constitutives du social lui-même […], instruments et enjeux des luttes qui s’y livrent»9.

Cette historicisation des catégories d’analyse marque aussi les développements de l’histoire économique (Hirsch, 1989; Perrot, 1992). Même si l’histoire quantitative «n’est plus à la mode» et a beaucoup changé (Texte 4. Jean-Yves Grenier), l’histoire économique connaît des renouvellements importants pendant la période récente. Elle a en particulier porté une attention plus forte aux travaux des sociologues et des économistes et elle a élargi ses curiosités à de nouveaux objets : l’histoire des entreprises, l’histoire économique régionale, l’histoire des services, l’histoire des relations économiques internationales ou encore l’histoire de l’innovation sont des exemples de la vitalité de ce renouvellement historiographique (Historiens & Géographes, 2002). Le recueil collectif de 1995 Les Formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, dirigé par Bernard Lepetit, veut illustrer la voie «pragmatique» du TC des Annales, qui privilégie la thématique de la construction des identités et des liens sociaux (Texte 7. Paul Ricœur). Les ressources théoriques de référence pour Lepetit sont la sociologie des «cités» de Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991) et «l’économie des conventions» (Orléan, 1994). Deux notions sont particulièrement reprises: celle de «conventions» et celle de «compétences» des acteurs. Les acteurs sociaux sont considérés comme ayant des compétences d’interprétation du monde social pour adapter leur comportement aux situations. Les contributions des Formes de l’expérience s’éloignent donc nettement de l’approche objectiviste jusqu’alors dominante dans la macro-histoire sociale, en développant «une approche plus subjective, plus individualisante, davantage intéressée par les réseaux, les stratégies, les situations, les processus que par des structures qu’on postule stables» (Texte 8. Bernard Lepetit).

Le recueil Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, dirigé par Jacques Revel, représente une autre voie pour dépasser l’approche macro-sociale et réhabiliter l’expérience des acteurs sociaux. Dans ce recueil, la question centrale est celle des échelles d’analyse : que se passe-t-il si, par hypothèse, on modifie les conditions de l’observation et de l’analyse qu’elles rendent possibles? (Texte 9. Jacques Revel).

D’autres travaux et programmes de recherche en histoire sociale sont proches des orientations qui mettent en avant les compétences des acteurs et la contextualisation des interprétations. Arlette Farge (Texte 10. Arlette Farge), par exemple, historienne moderniste spécialiste des comportements populaires, tente de restituer l’irruption de la parole des gens ordinaires, des acteurs sociaux considérés comme des «êtres parlants» (une référence aux travaux de Jacques Rancière, 1992).
Les développements récents en France de l’histoire des sciences et des techniques, qui privilégient l’étude des pratiques scientifiques et de leurs conditions sociales, dans une filiation revendiquée avec les Social Studies of Science anglo-américaines et avec l’anthropologie des sciences et des techniques de Bruno Latour et Michel Callon, doivent aussi être rattachés à ces renouvellements de l’histoire sociale10.

Les redéfinitions de l’histoire sociale restent très largement en cours et la galaxie de cette discipline demeure bien vivante en France à la fin des années 199011. Les autres propositions structurées en forme de programme de recherche en histoire sociale rencontrent les mêmes questions que celles qui ont été évoquées à propos du TC, notamment celle de la sortie d’un déterminisme trop strict par les contraintes sociales externes (le modèle objectiviste) et celle de l’articulation entre pratiques et représentations. La revue Genèses. Sciences sociales et histoire – née en 1990 – est tout à fait représentative de ces questionnements; soucieuse de pratiquer une nouvelle interdisciplinarité, elle veut allier la démarche empirique des historiens et l’usage des outils et méthodes des sciences sociales (voir Noiriel, note 11).

Ces travaux qui cherchent à renouveler l’histoire sociale sont donc très divers; cependant ils ressortissent à une sensibilité théorique nouvelle dans les sciences sociales, qui est en rupture avec les approches unilatéralement objectivistes du marxisme, du structuralisme et du fonctionnalisme, qui accordaient la primauté aux déterminations sociales «externes». Cette sensibilité théorique peut être caractérisée par deux thèmes liés: le constructivisme social et la centralité de l’action (que l’on peut désigner comme approche pragmatique). Le constructivisme social défend l’idée selon laquelle les réalités sociales doivent être appréhendées comme des constructions historiques des acteurs individuels et collectifs, qu’elles ne sont ni naturelles ni données une fois pour toutes12. L’action, l’intentionnalité des acteurs et la dimension interprétative de l’analyse deviennent des thèmes structurants pour ces recherches. Mais la période est aussi caractérisée par les développements d’une «nouvelle histoire politique», qui peut alors représenter une alternative crédible à l’histoire sociale annaliste.

 

1– Gérard Noiriel, Sur la «crise» de l’histoire, Paris, Belin, 1996.

2– Marcel Gauchet, «Changement de paradigme en sciences sociales?», Le Débat, n°50, 1988.

3– François Furet, «En marge des Annales. Histoire et sciences sociales», Le Débat, n°17, déc. Repris dans L’Atelier de l’histoire, Paris, Flammarion, 1982.

4– Jean-Yves Grenier, Bernard Lepetit, «L’expérience historique. À propos de C.-E. Labrousse», Annales ESC, n°6, novembre-décembre 1989, pp.1337-1360.

5– Bernard Lepetit, «L’histoire prend-elle les acteurs au sérieux?», EspacesTemps, n°59-60-61, 1995, «Le temps rééchi. L’histoire au risque des historiens».

6– Alf LÜdtke (dir.), Histoire du quotidien, Paris, Éd. de la MSH, 1994 (éd. all., 1989).

7– Jacques Revel, «L’Histoire au ras du sol», préface à Giovanni Levi, Le Pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 1989 (éd. ital., 1985).

8– Christophe Charle (dir.), Histoire sociale, histoire globale?, Paris, Éd. de la Msh, 1993.

9– Roger Chartier, Pierre Bourdieu et Robert Darnton, «Dialogue à propos de l’histoire culturelle», Actes de la recherche en sciences sociales, n°59, 1985.

10– Dominique Pestre, «Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles dé€nitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques», Annales HSS, mai-juin 1995.
   – Dominique Pestre et Yves Cohen, «Présentation» du numéro spécial sur les techniques, Annales HSS, juillet-octobre 1998.

11– Antoine Prost, «Où va l’histoire sociale?», Le Mouvement social, n°17, janvier-mars 1996, pp.15-22.
   – Gérard Noiriel, Qu’est-ce que l’histoire contemporaine?, Paris, Hachette, coll. «Supérieur», 1998.

12– Philippe Corcuff, Les Nouvelles Sociologies, Paris, Nathan-Université, 1995.