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Histoire et historiens en France depuis 1945
 

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4– Camille-Ernest Labrousse, le traducteur de Simiand

Tout différencie Braudel et Labrousse. Le premier est plutôt conservateur, le second est socialiste. L’un conçoit la Révolution comme un «importun pathétique», l’autre, militant, valorise l’action politique. L’un règne sur les nouvelles institutions de recherche, l’autre est professeur en Sorbonne (tout en étant aussi directeur d’études à l’EPHE de 1938 à 1967 – IVe puis VIe section – et membre très influent des commissions de recrutement du CNRS). Pourtant, comme l’atteste leur collaboration, ils se rejoignent dans une certaine conception de ce que doit être la science historique : renouvellement des sources et des méthodes, travail en équipe, construction de catégories permettant la quantification, analyse des «pesanteurs» de l’histoire qui dominent l’histoire des hommes sans que ceux-ci en aient vraiment conscience (Texte 11. Camille-Ernest Labrousse|)

De ce point de vue, l’histoire est en phase avec le moment structuraliste, qui, en dépit de la diversité de ses courants, tend à poser le scientifique comme celui qui dévoile les ressorts cachés de l’idéologie ou des mécanismes économiques et sociaux, ce qui plus tard, dans le retournement critique des années 1980, sera dénoncé comme une position de surplomb trop peu attentive aux intentions des acteurs, à leurs justifications et aux effets de leurs choix. Il en résulte néanmoins, pendant plus de vingt ans, une sorte de monarchie bicéphale, à laquelle bien peu échappent, et qui préside aux destinées de l’historiographie française.

En 1945, Camille-Ernest Labrousse, bien qu’ayant emprunté un chemin peu classique qui le conduit d’abord vers l’action politique et le journalisme, est un historien reconnu. Économiste de formation, il a soutenu en 1932 sa thèse, Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe siècle, avant de se convertir pleinement à l’histoire et de rédiger une thèse ès lettres sur La Crise de l’économie française à la fin de l’Ancien Régime et au début de la Révolution (1943) (Texte 9. Camille-Ernest Labrousse), qui lui vaut son élection en Sorbonne à la chaire de l’Institut d’histoire économique et sociale. Avec ces deux ouvrages, Labrousse rend Simiand accessible aux historiens. Il met à leur disposition la méthodologie élaborée par les sociologues – notamment les méthodes quantitatives auxquelles les historiens de cette génération ne sont guère formés – et renouvelle les sources qu’ils utilisent en introduisant l’étude des mercuriales (relevés des prix des marchés effectués sous le contrôle des officiers municipaux de l’Ancien Régime), qui permet de saisir le mouvement des prix. Dans la suite des intuitions de Jaurès ou du Mathiez de La Vie chère et le mouvement social sous la Terreur (1927), il s’emploie à croiser l’économique, le social et le politique. En 1948, il applique cette hypothèse explicative aux révolutions françaises de 1789, 1830 et 1848 dans une conférence restée célèbre, intitulée «Comment naissent les révolutions» (Texte 10. Camille-Ernest Labrousse). Il montre que la crise économique est déterminante, qu’elle est le terreau dans lequel chacune de ces révolutions s’enracine. En même temps, la crise économique, à elle seule, ne suffit pas à produire une révolution: «Il y a des crises économiques décennales. Il n’y a pas de révolutions décennales.»
Les révolutions se nourrissent aussi des conflits sociaux et de la contestation politique qui traversent la société. Aux yeux de Labrousse, ces trois éléments sont indissociables et constituent le mélange explosif qui alimente les révolutions. Ainsi, tout en accordant la plus grande importance à l’économie et à ses cycles, Labrousse se garde de présenter une explication monocausale et plaide pour une histoire «complète», «totale», inspirée aussi bien de Marx que de Simiand et de Bloch. Une histoire qui prenne en compte la vie matérielle et les idéologies, les infrastructures et les superstructures, et qui articule l’économique, le social et le mental. Ce faisant, il construit une grille de lecture qui invite à trouver les déterminants économiques et sociaux des crises politiques, et qui, l’air du temps aidant, se révèle profondément séduisante. Mieux, il établit un pont entre l’histoire traditionnelle (essentiellement politique) et l’histoire nouvelle, et se trouve ainsi en résonance avec un autre grand maître de cette époque, Georges Lefebvre.

C’est ce modèle utilisant la quantification et mobilisant les cycles de moyenne durée pour expliquer les événements politiques qui va profondément marquer une génération d’historiens, au point que l’on peut parler de «génération labroussienne»5.

Les innovations de Labrousse ne se situent pas seulement au niveau de la problématique générale, de la vision sur la façon dont fonctionnent les sociétés; elles concernent aussi le renouvellement des méthodes de travail, l’utilisation de sources inédites. Une division du travail entre les chercheurs, proposée à l’occasion de rencontres nationales ou internationales, comme le colloque «L’histoire sociale. Sources et méthodes» qui se tient à l’École normale supérieure de Saint-Cloud en 1965 (Texte 12. Camille-Ernest Labrousse) est mise en œuvre par le biais des directions de thèses. «Ernest Labrousse [distribuait]les régions comme l’aurait fait un ministre de l’Intérieur. Dans cette répartition, je reçus […] en fief le Limousin», rapporte Alain Corbin6. Ces orientations profitent, en outre, de l’essor rapide de la démographie historique, qui, alliée à l’étude du mouvement des prix, permet de vastes études quantitatives.

5– La démographie historique

À l’origine de l’essor de la démographie historique se trouve d’abord le souci de quantification qui traverse la société de l’après-guerre et dont témoigne la création de l’INED. Dès 1946, des historiens entreprennent d’adapter les nouvelles méthodes utilisées par l’INED à l’étude des sociétés passées. Jean Meuvret publie alors dans la revue Population un article pionnier intitulé : «Les crises de subsistance et la démographie d’Ancien Régime», dans lequel il croise courbes économiques et courbes démographiques. Mais le cap décisif est franchi par Louis Henry, polytechnicien attaché à l’INED, qui, le premier, utilise les registres paroissiaux pour tenter de reconstituer le mouvement des populations de l’Ancien Régime. Avec l’aide du chartiste Michel Fleury il propose en 1956 une méthode de dépouillement de ces registres et de reconstitution des familles. C’est la méthode Fleury-Henry, dont la diffusion est très rapide dans le milieu universitaire et qui irrigue aussitôt thèses et cours. Pierre Chaunu, qui l’enseigne à ses étudiants dès 1960, dit à ce propos: «La vraie mutation de l’histoire quantitative a été finalement la démographie historique, car on a pu compter, et la première chose à faire est quand même de compter les hommes. C’est un nœud historique7»

Pierre Goubert, historien moderniste, est l’un des premiers à s’emparer de cette nouvelle source et à en montrer toutes les potentialités (Texte 13. Pierre Goubert). Sa thèse sur le Beauvaisis de 1600 à 1730 (1958) déplace le regard de la cour de Louis XIV et de ses fastes vers la masse des Français. Elle met en évidence la corrélation entre crise économique et crise démographique, et démonte les mécanismes de ces deux types de crise. Parmi les découvertes qui s’imposent à l’occasion des dépouillements des registres paroissiaux, contrairement au lieu commun véhiculé par la littérature, Goubert souligne l’âge tardif du mariage dans l’ancienne France. Dès lors, c’est la question des modes de régulation des naissances employés, du retard au mariage à la diffusion des «funestes secrets» (les pratiques contraceptives), qui est posée. L’analyse du mouvement de la population débouche ainsi sur un autre continent qui sera exploré par la nouvelle histoire, mais qui trouve ses origines dans ce premier moment de l’historiographie d’après-guerre: le continent des mentalités,des attitudes collectives devant la vie, la sexualité ou la mort.

Pour l’heure, les travaux se succèdent; ils prennent pour objet une grande région ou une ville pendant un ou deux siècles et permettent la première synthèse sur les populations de l’Ancien Régime, qui est publiée en 1979 sous la direction de Jacques Dupâquier.

6– Une génération labroussienne

Sous l’influence de Labrousse, les thèses d’État, qui marquent la reconnaissance des chercheurs, revêtent une nouvelle norme. Le cadre régional emprunté à la géographie vidalienne devient la règle. Suivant la démarche préconisée par Labrousse, l’étude est conduite sur la durée d’un siècle, qui permet de saisir les évolutions économiques et sociales, lesquelles sont à leur tour mobilisées pour expliquer la vie politique. L’ambition, à terme, est de quadriller l’espace français pour aboutir à une synthèse générale fondée sur une problématique commune. Ce que feront Braudel et Labrousse en publiant leur Histoire économique et sociale de la France (1976-1982).

Dans un premier temps, ce modèle apparaît très heuristique et donne naissance à une série de grandes œuvres qui assurent le renom de l’école historique française. Il ne concerne pas uniquement l’histoire moderne et contemporaine, mais touche également l’histoire médiévale.

 

5– Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les Courants historiques en France (XIXe-XXe siècle), Paris, Armand Colin; rééd. 2002.

6– Alain Corbin, «Désir, subjectivité et limites, l’impossible synthèse…», EspacesTemps, n°59-60-61, 1995, «Le temps réfléchi. L’histoire au risque des historiens», pp.40-46.

7– Pierre Chaunu, François Dosse, L’Instant éclaté. Entretiens, Paris, Aubier, coll. «Histoires», 1984.