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Histoire et historiens en France depuis 1945
 

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L'AFFIRMATION ET LE TRIOMPHE DE L'HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE «À LA FRANÇAISE» (1945-FIN DES ANNÉES 1960)

L’année 1945 s’est imposée d’évidence pour être le point d’origine à partir duquel serait présenté le mouvement contemporain de l’historiographie française. En effet, cette date a fait immédiatement césure aux yeux des contemporains, à ceux des historiens comme aux autres.

Les arguments pour la retenir ne manquent pas : l’Europe libérée du joug nazi est à reconstruire ; rapidement coupée en deux, elle ne maintient pas son hégémonie sur le monde – ce dont témoignent la crise aussitôt ouverte des empires coloniaux et le rôle mondial joué désormais par les États-Unis; enfin, les sociétés européennes connaissent une mutation économique et sociale rapide dans le cadre d’une très forte croissance durable (dénommée en France les «Trente Glorieuses»).

La conviction que le monde a changé et qu’il va continuer de le faire, que des «vents nouveaux» se sont levés, constitue d’ailleurs l’axe du premier éditorial d’après-guerre des Annales (Texte 4. Lucien Febvre) et justifie, selon Lucien Febvre, le changement de titre de la revue, qui devient à partir de 1946 – en lieu et place d’Annales d’histoire économique et sociale (1929-1938) puis d’Annales ou Mélanges d’histoire sociale (1939-1945) – Annales, économies, sociétés, civilisations pour marquer son ouverture planétaire et signifier une inflexion de problématique. Au demeurant, le paysage historiographique français se modifie assez rapidement du fait de l’essor de la recherche en science sociale. Il s’ouvre délibérément au quantitatif, s’unifie, de façon exceptionnelle, autour d’un nouveau paradigme: l’explication économique et sociale. Les Annales tendent à devenir, à l’étranger,la figure éponyme de l’«École historique française», tandis que leur influence en France est croissante.

Pour autant ce monde neuf ne naît pas seulement du choc de 1945, dont des pans entiers ne se révéleront que bien plus tard – comme la prise de conscience de la singularité de la Shoah au sein des crimes nazis. Les redistributions de l’après-guerre permettent essentiellement à une génération d’historiens formés avant la guerre, impliqués dans le débat avec les sociologues – dont parmi les figures marquantes Lucien Febvre, Fernand Braudel et Ernest Labrousse –, d’arriver aux commandes et d’influencer progressivement la recherche universitaire française, puis son enseignement. C’est par le rôle qu’occupent ces historiens au sein de la communauté historienne de l’après-guerre, leur percée institutionnelle et la diffusion de leur façon de faire et de penser l’histoire, que 1945 fait césure dans l’historiographie.

1– La recherche universitaire: un changement de décor

L’après-guerre est d’abord marqué par une mutation des conditions de la recherche scientifique. Malgré la création du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) par le Front populaire, jusqu’en 1945 la primauté de la Sorbonne et le lien étroit entre recherche et enseignement établi par les artisans de la professionnalisation des historiens français (voir Introduction) ne sont guère contestés, pas plus que le statut dévolu à l’histoire.

Après 1945, comme le perçoivent immédiatement nombre d’historiens, la situation se modifie rapidement : l’exigence d’une meilleure connaissance du fonctionnement des sociétés, et avec elle la pleine reconnaissance de l’intérêt des sciences sociales, s’impose. L’État crée, coup sur coup, l’Institut national d’études démographiques (INED, 1945) puis l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE, 1946). La reconstruction, la planification et la croissance appellent la mesure et la prospective.

Les organismes internationaux ne sont pas en reste : l’Unesco «se préoccupe de dresser une liste de questions de nature à intéresser les sciences sociales», témoigne Lucien Febvre, qui siège, au nom des sciences sociales, dans la commission consultative constituée à cet effet. La sociologie, cantonnée jusque-là en France dans une position subalterne, profite de cette conjoncture : un Centre d’études sociologiques est constitué au sein du CNRS en 1946. Cet organisme compte cinquante-six sociologues dès 1960, quatre-vingt-dix en 1964. L’élection de Georges Gurvitch à la Sorbonne en 1946 marque la reconnaissance de la sociologie en tant que discipline universitaire à part entière. Le cursus suivi par les sociologues s’émancipe de la philosophie, de même que celui des économistes s’émancipe du droit. À la fin des années 1950, deux licences spécialisées sont créées, qui aboutissent à des doctorats spécifiques.

Ce mouvement est soutenu par les États-Unis, où les sciences sociales occupent, dès avant la guerre, une place sans commune mesure avec la situation qui leur est faite en France1 et où elles apparaissent comme un antidote efficace au marxisme.

La sociologie n’est pas la seule discipline à rivaliser avec l’histoire comme science des sociétés ; l’anthropologie, sous la houlette de Claude Lévi-Strauss, connaît elle aussi un développement exceptionnel. Tristes Tropiques (1955) est ainsi un best-seller des années 1950. Assise sur une perspective de très longue durée, utilisant la linguistique comme ressource, l’anthropologie structurale tend à réduire l’histoire à n’être que le récit de péripéties au regard des enjeux liés à l’établissement des règles fondatrices de l’humanité2.

Il y a donc une véritable pression exercée sur l’histoire, une concurrence, qui amènent les historiens à se repositionner. Mieux que tout autre, Fernand Braudel saisit les défis et les possibilités de l’heure.

2– Fernand Braudel, l’entrepreneur

Fernand Braudel, qui soutient sa thèse en 1947, s’impose aux côtés de Lucien Febvre comme un artisan du dialogue entre l’histoire et les sciences sociales. En 1947, il prend la direction des Annales puis devient secrétaire de la VIe section de l’École pratique des hautes études (EPHE), qui vient d’être fondée et dont Febvre a obtenu la présidence au détriment des sociologues. En 1949, il assume aussi la direction du Centre de recherches historiques (CRH), qui promeut des travaux collectifs et rompt avec la pratique solitaire de la recherche commune aux historiens (Texte 6. Fernand Braudel) Aussitôt, celui-ci s’engage dans de vastes programmes de recherche, noue un réseau de relations et d’échanges en Europe, en Amérique latine et en Amérique du Nord, et il bénéficie de la croissance des effectifs du CNRS.

L’équipe rassemblée autour du CRH, des Annales et de la VIe section s’étoffe rapidement. À partir de 1955, la décision d’acclimater en France la pratique des aera studies3 américaines accroît largement le rayonnement de laVIe section et ses financements. Le nombre des directeurs d’études passe alors de 32 en 1951 à 67 en 1957, puis à 84 en 1961 et à 110 en 1966. La percée institutionnelle est réussie. L’essor des sciences sociales en France s’effectue sous la houlette des historiens. C’était le vœu explicite de Braudel, qui le commente ainsi en 1986: «Il faut bien comprendre ce qu’est la leçon des Annales, de l’école des Annales… C’est que toutes les sciences humaines sont incorporées à l’histoire et deviennent des sciences auxiliaires.»

L’histoire «annaliste» renforce aussi ses positions à l’Université. Fernand Braudel est président du jury de l’agrégation d’histoire de 1950 à 1955. Il inspire le programme d’histoire de la classe de terminale adopté en 1962, qui introduit les sciences sociales au lycée dans le cadre des cours d’histoire. Il donne sa propre lecture de ce programme dans le manuel Belin de 1963, par la suite reprise sous le titre Grammaire des civilisations (Paris, Arthaud-Flammarion, 1987).

Mais la volonté de renouvellement se heurte aux résistances des enseignants d’histoire du secondaire ; peu à peu, ceux-ci obtiennent que l’étude des grandes aires de civilisation, selon une démarche marquée par le structuralisme, ne fasse plus l’objet d’interrogations au baccalauréat et soit finalement retranchée du programme. De même, le corps universitaire s’oppose au plan Longchambon (1958), inspiré par Braudel, qui visait à fonder une université nouvelle entièrement dédiée aux sciences sociales. Comme l’attestent les témoignages des étudiants de l’époque, les Annales et les séminaires de la VIe section restent longtemps un monde à part, qui n’influence guère l’enseignement en Sorbonne. En dépit de l’échec de son projet de refonder l’Université française, Braudel n’en obtient pas moins l’aide de la fondation Ford et du gouvernement français pour créer en 1962, sur l’emplacement de l’ancienne maison du Cherche-Midi, une Maison des sciences de l’homme (MSH). Un empire est né.

La montée en puissance du courant annaliste ne saurait toutefois se résumer à une prise de pouvoir institutionnelle. La constructiondu dispositif de recherche qui se noue autour des Annales, de la VIe section puis de la MSH, sert à promouvoir une nouvelle conception de l’histoire inspirée des thèses de rupture avec le courant méthodique et des travaux de Marc Bloch et de Lucien Febvre. Dans le sillage de ces derniers, c’est d’abord une approche économique et sociale des phénomènes étudiés qui est encouragée; à cela s’ajoute une sensibilité particulière aux espaces et aux temporalités qui tendent à fonder la spécificité de l’approche historienne dans le concert des sciences sociales. De ce point de vue, la thèse de Fernand Braudel fait figure à la fois de chef-d’œuvre et de programme.

3– Braudel historien

La thèse soutenue en 1947 par Fernand Braudel – que son directeur Lucien Febvre présente comme une véritable rupture historiographique (Texte 5. Lucien Febvre)– porte sur La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. En lui-même le libellé est déjà révolutionnaire puisque dans la tradition de l’école méthodique le titre et la démarche auraient plutôt dû mettre en valeur l’homme politique. Ce retournement emblématique a été suggéré à Fernand Braudel par Lucien Febvre, qu’il a contacté en tant que spécialiste de Philippe II – Febvre avait consacré en 1911 sa propre thèse à Philippe II et la Franche-Comté: la crise de 1567, ses origines et ses conséquences, étude d’histoire politique, religieuse et sociale. «Philippe II et la Méditerranée, beau sujet, répond Lucien Febvre à Fernand Braudel. Mais pourquoi pas la Méditerranée et Philippe II? Un autrement grand sujet encore! Car entre ces deux protagonistes, Philippe et la mer intérieure, la partie ne sera pas égale

L’axe de la problématique est donné. Ce n’est plus le dirigeant politique, dénoncé comme «idole» par François Simiand (Texte 1. François Simiand), qui est l’objet central de l’étude historique, mais l’espace géographique, élevé au rang de quasi-personnage. À partir de là, dans une vision non exempte de déterminisme géographique, Fernand Braudel articule son analyse en trois temps qui constituent les grandes parties de la thèse. Le premier est celui de la longue durée des déterminations géographiques, le deuxième correspond aux cycles décennaux de l’économie, enfin, le troisième est le temps court de l’histoire politique. Les multiples métaphores employées dès l’introduction (Texte 7. Fernand Braudel) renvoient cette histoire politique du côté de l’illusion que les hommes ont de faire l’histoire. C’est le clapotis assourdissant, envahissant mais superficiel, des vagues. L’écume de l’histoire empreinte des passions humaines, mais de peu de poids au regard des grands courants qui l’animent. En revanche, les deux premiers temps correspondent aux mouvements profonds que les hommes ignorent mais qui, en définitive, déterminent la conduite de leur barque.


Table des matières La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, de Fernand Braudel
Tome I. Première partie: La part du milieu
  I. Les péninsules: montagnes, plateaux, plaines.
II. Au cœur de la Méditerranée, mers et littoraux.
III. Les confins, ou la plus grande Méditerranée.
IV. L’unité physique: le climat et l’histoire.
V. L’unité humaine: routes et villes, villes et routes.
  Deuxième partie: Destins collectifs et mouvements d’ensemble
  I. Les économies: la mesure du siècle.
II. Les économies: métaux précieux, monnaies et prix.
III. Les économies: commerce et transport.
Tome II. Deuxième partie: Destins collectifs et mouvements d’ensemble (suite)
 

IV. Les empires.
V. Les sociétés.
VI. Les civilisations.
VII. Les formes de la guerre.
VIII. En guise de conclusion: la et les conjonctures.

  Troisième partie: Les événements, la politique et les hommes
  I. 1550-1559: reprise et fin d’une guerre mondiale.
II. Les six dernières années de la suprématie turque: 1559-1565.
III. Aux origines de la Sainte-Ligue: 1566-1570.
IV. Lépante.
V. Les trêves hispano-turques: 1578-1584.
VI. La Méditerranée hors de la grande histoire.


Ainsi lestée, l’analyse historienne peut rivaliser avec les autres grandes explications proposées par les sciences sociales; elle se trouve même en mesure de les fédérer dans une approche renouvelée. La conclusion de la Méditerranée… (Texte 8. Fernand Braudel) possède, à cet égard, un double sens. La mort du roi, événement central de l’histoire politique traditionnelle, est traitée comme un non-événement au regard des évolutions sur lesquelles le roi n’a jamais véritablement pesé.
C’est aussi l’acte de décès de l’histoire méthodique, puisque l’historien «historisant», comme le roi lui-même, n’a jamais été autre chose qu’un homme de fiches et de détails, incapable de comprendre les véritables dimensions de son objet4.

La leçon de Braudel est claire. Pour tenir son rang, l’histoire doit s’appuyer sur de nouvelles échelles de temporalité – le temps «géographique», le temps des cycles de l’économie – et ne plus se focaliser sur le contingent, sur cette mobilisation pathétique et illusoire des affects qu’est, selon Braudel, le politique. La même perspective traverse le reste de son œuvre, notamment la trilogie Civilisation matérielle, économie et capitalisme (1979).

Cette conception de l’histoire s’articule, bien que Fernand Braudel ne soit pas marxiste, avec les travaux d’Ernest Labrousse, qui s’inscrit dans la lignée des historiens inspirés par l’approche jauressienne de la Révolution et celle de François Simiand.

 


1– Brigitte Mazon, Aux origines de l’École des hautes études en sciences sociales. Le rôle du mécénat américain (1920-1960), Paris, Éd. du Cerf, 1988.

2– François Dosse, Histoire du structuralisme, Paris, La Découverte, 2 vol., 1991, 1992 ; rééd., Paris, Le Livre de Poche, coll. «Biblio essais», 1995

3– Études des aires culturelles.

4– Paul Ricœur, Temps et Récit, Paris, Éd. du Seuil, 3 vol., 1983-1985.
  – Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir, Paris, Éd. du Seuil, 1992.