
Culture «Il ny avait donc rien à faire!» se récrie le narrateur
du Jeu de Patience, «il en serait donc toujours ainsi et nos espoirs
étaient vains ?». Les malheurs du monde et de lhomme tiennent au
libre choix de ce dernier entre le Bien et le Mal, choix faussé par la
nature viciée de lhomme. Cest de lexcès même de la déraison
et de la cruauté que Guilloux entend tirer un infime espoir, en leur opposant
lordre de lesprit et de la charité. «une morale fondée sur la pitié» (Les Batailles perdues)
Au plus noir de lépoque, quand la violence et la haine répandent
lhorreur, la tentation est grande dy céder. Mais luttera-t-on valablement
contre le Mal, par le Mal ? Sil faut recourir à la force, quau moins
lon se souvienne que «lennemi est aussi un homme, cest la plus triste
des choses». Dans Le Jeu de Patience, si Meunier et Ernst Kende envisagent
de «tuer», aussitôt ils se reprennent: «nous nétions
pas des tueurs. Cétait là notre noblesse, mais notre infériorité,
provisoirement». A un militant enthousiaste qui veut aller «tirer la
barbe» à un exploiteur, Blaise Nédélec répond: «nous ne tirerons la barbe à personne. Nous ne sommes pas des fascistes».
Cest quil ne faut pas «aimer contre» répétait Guilloux
citant Péguy, et demeurant fidèle à Jules Vallès dont
la lecture fut capitale au cours de son adolescence. Vallès refuse les
«mots dordre» et «ignore la haine». Cest contre le Mal et
non contre les hommes «quil faut se battre joyeusement». Utopie ? Peut-être.
Mais quand on voit ce que les réalistes ont fait du XXe siècle. Lucidité «Mais qui se souvient encore des moines ?», se plaint Louis Guilloux dans LHerbe doubli. Les Batailles perdues mettent en garde le lecteur : «Souviens-toi quun politique est toujours un mauvais philosophe et réciproquement, que les hommes ont des idées confuses, les citoyens des opinions arrêtées, les chefs de parti des buts courts, que les républicains défendent leurs principes bien plus quils ne les appliquent, et que nos catholiques hélas sont bien fatigués!». Doublier dêtre lucides, les hommes perdent leurs plus généreuses batailles autant que pour avoir cru aux «édens sociologiques» et aux «paradis humanitaires» dont se moque Cripure. Puisque «faire souffrir, voir souffrir : cest la grande passion des hommes - la mienne aussi peut être hélas» avoue le narrateur du Jeu de Patience- donc Louis Guilloux -, puisqu«hélas, nous sommes incarnés», il est inepte, voire criminel, despérer en un ici-bas de félicité et de justice. Mieux vaut comme lhéroïne dAnouilh, Antigone, «tordre le cou» aux fallacieux espoirs des généreux naïfs ou aux promesses flatteuses des «fonctionnaires de lidéal» que sont les politiques (Les Batailles perdues). La condition humaine est celle de Sisyphe : tout est, chaque jour, à recommencer, et dabord la lutte contre soi-même. Il nest pas jusquaux prétendues avancées dont il ne faille se méfier. «Grands dieux! Nous avons enfin des lois sociales, en un mot il est désormais mieux possible de contrôler les pauvres gens!», sinsurge Guilloux qui aurait pu écrire aussi bien que son ami Camus: «Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou». | ||||
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