Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Louis Guilloux / Les fruits amers de l’expérience
 

 précédent | suivant 

L’enfance pauvre, les échecs du militantisme paternel déçu, la guerre et son cortège de mensonges et de douleurs: au sortir de l’adolescence, Louis Guilloux est lavé de toute illusion. Palante aura aidé à la prise de conscience que la société, loin d’être la réunion des individus, n’est que l’addition des égoïsmes grégaires et l’organisation de l’exclusion. Le «ghetto» est le corollaire de la société qui est elle-même l’antinomie de l’individu. Toute collectivité entraîne la dilution de l’énergie individuelle dans le magma des enthousiasmes naïfs et de la bonne conscience obtuse, ou dans l’osmose cruelle de l’instinct de puissance. Dans Le Jeu de Patience, Blaise Nédélec assiste à la débandade d’une imposante manifestation en faveur de Sacco et Vanzetti : il s’était mis à pleuvoir. Pour sa part, Meunier ne supporte plus d’entendre répéter que «le prolétariat ne tolérera pas», ce même prolétariat qui, dans Les Batailles perdues, se presse en foule derrière ses pancartes, ses drapeaux, ses slogans, ses chefs, et scande vers le ciel, au-dessus du «moutonnement des têtes» le nom du leader aimé «Blum, Blum, Blum». Puis il rentre se coucher, le prolétariat...
Dans Le Jeu de Patience, une foule enthousiaste acclame l’orateur qui vient de démontrer que la France a la maîtrise de l’air - on la reprendra l’Alsace-Lorraine -, et tous d’applaudir «même Léon, dit le P’tit Janvier, même Félix Marmignon, avec son grand nez» ! Meunier, devant les chômeurs rassemblés pour un Noël, malgré sa compassion et son militantisme actif en leur faveur, s’interroge: «lequel d’entre eux nous ferait marcher à quatre pattes s’il en avait le pouvoir ?».

«Le cavalier de l’apocalypse»

Dans le bureau du narrateur du Jeu de Patience, une grande affiche représente un général dont la monture chevauche des cadavres de femmes et d’enfants, sur un fond de lueurs d’incendie. L’image récurrente accompagne l’évocation de toutes les formes de violence : guerres, fascisme, nazisme, misère sociale, exil aussi bien que méchanceté individuelle. Elle vient aussi se superposer aux utopies et aux idéalismes trompeurs sous couvert de générosité, aux lâchetés qui conduisent à accepter l’inacceptable, à suivre les «chefs», à croire aux «idées» du parti de son choix, à imputer à la conjoncture du moment un état de choses auquel on ne peut rien. Pourtant s’insurge «Coco perdu» : «faut pas non plus toujours tout mettre sur le compte des circonstances. On y est bien pour quelque chose, quand même ?». L’Histoire ne justifie rien de même que «le marxisme n’expliquait pas tout». En attendant, en ce XXe siècle, «la mort se débite dans le monde à la machine. On fabrique des cadavres comme on fabrique des boulons». On ? Les Carnets présentent de singulières anecdotes ou des rapprochements saisissants. Dans le premier volume, un épisode situé en 1934 met en scène une femme qui fait payer à son petit garçon sa turbulence en l’affolant de peur. Le texte suivant indique sèchement: «Demain le Congrès nazi à Nuremberg». «On ne laisse pas vivre» se plaint constamment et amèrement Pablo, réfugié espagnol, dans Le Jeu de Patience. Et soi-même, se laisse-t-on vivre ? Qui, trop souvent hélas, piétine au mieux sa vie privée, sinon chacun chevauchant la monture de ses égoïsmes, de ses lâchetés, de ses illusions. Tous, cavaliers ? «Ma loi sera: la vérité.» (L. Guilloux)