Paroles de breton

«Le ciel breton est lun des plus admirables que lon puisse contempler,
justement par la couleur et le mouvement des nuages, leur variété,
leur sourire. Par ce goût despace et de liberté quils transportent
avec eux depuis le grand large où ils sont nés.» (
Ma Bretagne)
«On a beau être prévenu et sattendre à découvrir
des merveilles, rien de ce qui soffrait à notre vue déjà
même avant lembarcadère doù une vedette allait dans quelques
instants partir pour Bréhat, rien ne pouvait me laisser prévoir
le saisissement dont je fus pris. Pour une merveille, cen était une grande
en effet. Silencieux, souriant de bonheur, Charles, le bras tendu, la main ouverte,
me désignait le tableau: Bréhat, lîle rose, lîle
des fleurs, lune des plus heureuses peut-être des îles répandues
le long des côtes, elle-même entourée dîlots : lîle
Modez, lîle Béniguet, lîle Verte... En plein soleil. Une
incomparable splendeur, par létendue, la couleur, linfini de la mer.»
(id.)
«Cest ainsi que Bréhat devait rester lun des plus chauds souvenirs
de mon adolescence et le premier de mes hauts lieux de Bretagne. Mais il y en
eut bientôt dautres. Et, pour commencer, le Menez-Bré, à
quelques kilomètres derrière Guingamp, lun des sommets de nos vieilles
montagnes usées, lande solitaire, au milieu de laquelle se dresse une petite
chapelle dédiée à saint Hervé. De ce lieu pelé
la vue sétend à linfini de la mer.» (id.)
«Toutes les histoires que je veux conter seraient les branches et les feuilles
dun arbre, un vieux chêne breton, dont les racines plongeraient bien profondément
dans le noir humus doù les branches et les feuilles tireraient leur vigueur,
leur éclat, leur fraîcheur, leur splendeur dans (la) lumière.»
(
LHerbe doubli)
Un «goût despace...
«Hier soir, en rentrant de chez Billy, je regardais les illuminations de
lexposition, depuis les quais, la foule massée sur un pont, les taxis
allant et venant. Brusquement, il ma semblé que le plus profond silence
sabattait sur toute cette vie. Sentiment dimmobilité, vide absolu. Silence
parfait. Jai eu peur.» (Carnets, 1925)«Prendre pour thème
sa propre enfance cela nest-il pas comparable à ce qui fait que certains
auteurs écrivent des romans historiques ? Dans beaucoup de cas cela part
dun refus de lépoque, du fait de se sentir (ou dêtre) exilé.»
(id., 1938)
Les dates de ces notations précèdent La Maison du Peuple,
récit de lenfance de lauteur, ou sintercalent entre Le Sang noir,
dont le déroulement se situe à la fin de ladolescence du romancier,
et Le Pain des rêves qui marque un retour à lenfance. Les
Batailles perdues est le roman historique du Front populaire.
Lexpérience du vide ressenti par Louis Guilloux, sera revécue par
Maître Cantoni dans Les Batailles perdues. Le vertige gîte
au tréfonds des personnages de Guilloux, exilés dans le cachot de
lunivers. Tous de sagiter dans la ferveur des croyances ou la fureur des passions; que faire dun trop-plein que nous ne savons nommer ? Si les références
implicites à Pascal sont évidentes, Guilloux recourt explicitement
au romantisme qui nest «rien dautre que le refus de se plier au monde,
un pari pour un »ailleurs« comme chez Villiers de lIsle-Adam, comme
chez Tristan Corbière» (LHerbe doubli). Tourment de linfini,
irrépressible désir d«être» qui à linstar
du personnage de Chateaubriand, René, jettent les hommes dans lHistoire
et les artistes dans la Quête...
...et de liberté» (Ma Bretagne)
«Sil est vrai quil existe une sensibilité bretonne, un caractère
proprement breton, un »destin« même, particulier aux hommes de
cette race, il me semble que de bons exemples sont ceux de Corbière, de
Villiers de lIsle-Adam, de Jules Lequier - tous les trois »asociaux«
comme on dirait aujourdhui, en lutte constante contre le monde, et contre la
vie (...), sans compromis avec le monde.» (Ma Bretagne)
Cest à Jules Lequier que Jean Grenier consacra sa thèse de doctorat.
Lequier devenu Turnier est le sujet de thèse de Cripure, dans Le Sang
noir. Lequier et Palante furent aux yeux de Grenier et de Guilloux deux philosophes
de la liberté et deux incarnations dun romantisme propre à la Bretagne
qui «favorise - dit Grenier - un anarchisme latent chez les gens incultes,
conscient chez ceux qui pensent». Et celui-ci ajoute : «Le goût
dune indépendance absolue se retrouve dans les esprits aussi divers que
Pélage, que Chateaubriand, Lamennais, Renan, etc.». Chateaubriand
qui exprime une idée identique dans Les Mémoires de ma vie,
alla jusquà célébrer les «hérésies»
qui, seules, garantissent la liberté. Jean Grenier se dressa dans un essai
célèbre contre «lesprit dortho-doxie» (1938). Guilloux
qui récuse toute idéologie et tout embrigadement de la pensée
par la simple appartenance à un parti quel quil soit ne cessait de rappeler
le mot de Chateaubriand pour qui l«invasion» des idées serait
pire que celle des Barbares... Il faut penser à son compte. Ami de Louis
Guilloux, Jean Guéhenno ne dit pas autre chose: «Il se pourrait quil
y ait en nous Bretons, quelque horreur (...) dobéir. Nous voulons être
les maîtres de notre foi». Donc, dune fidélité à
soi-même, à la révolte que nourrit le délicieux tourment
de linfini. Espace et liberté.
La leçon de la mer
«Il y a la joie, la liberté et il y a aussi lantithèse. Malgré
tout ce quon dit de la pollution aujourdhui, la mer est non souillée.
Elle est ouverte. Elle est locéan »in-troublé«, elle
est non polluée. Elle est la pureté. La terre, cest linverse,
nest-ce pas. Lidée de la mer, cest tout de même lidée
de linfini dans le temps, dans lespoir, dans tout ce quon voudra, et labandon
du fumier de la terre.» Ainsi sexprime Louis Guilloux dans Plein chant.
Ouverture - mais vers quel Ailleurs ? -, espoir, la mer est lidée primitive
et primordiale qui remplace chez le Breton Guilloux le ciel pur du Grec Platon.
Cest pourquoi la joie de la mer est de descendre, cest-à-dire dabandonner
la terre quelle retrouvera quand le flux la contraindra à monter vers
le «fumier» du monde. Extraordinaire contradiction quelle nous montre
puisque pour elle, descendre, cest monter vers lidéal et que monter,
cest descendre vers limpur et le souillé. «Faut-il réussir ? (...) Tous les grands enseignements de la pensée ont besoin de léchec»,
affirmait Guilloux qui poursuivait ainsi: «Il ne faut pas entrer à
lAcadémie française ; il ne faut pas être riche et ainsi
de suite, ou alors, cest quon a limité ses ambitions à des ambitions
purement terrestres». En un mot, il faut abandonner le «fumier de la
terre» et toutes les pseudo-valeurs de la réussite sociale et du pouvoir.
Cripure ne poursuit pas dautre but, tant bien que mal...
Faut-il se retirer totalement du monde ? Autrui existe. Le devoir est aussi de
larguer les amarres de légoïsme pour aborder lautre. Mais loin des
slogans, à lécart des pouvoirs, il faut savoir se retirer comme
la mer et se tenir au large pour mener sa barque en toute liberté.