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des auteurs

Louis Guilloux / Œuvres
 

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Angélina, La Maison du Peuple, Les Batailles perdues

Angélina fut écrit «pour ma mère» dira Guilloux comme La Maison du Peuple, «pour mon père». Angélina est la fille du père Esprit et d’Anne-Marie. Après deux garçons, on ne l’attendait pas, mais avec quel amour fut-elle accueillie. Pourtant, la famille s’enfonce dans la pauvreté. Le métier de lamier ne vaut plus rien. Les artisans libres disparaissent, happés par l’industrialisation qui fait d’eux des prolétaires. Mais une lueur d’espoir clôt le roman : Angélina épouse un jeune cordonnier François, habité par une volonté militante.
Ce même François, dont le patronyme est Quéré dans La Maison du Peuple, est un acteur marquant du combat socialiste dans sa petite ville. Comme ses camarades, il suit le docteur Rêbal, orateur brillant et fougueux. «C’est un chef» dit un militant. Mais le chef n’hésitera pas à trahir les siens au profit de sa carrière politique. Abusés, ouvriers et artisans abandonnent le combat. Seuls, autour de Quéré, quelques-uns reprennent le flambeau. C’est d’eux-mêmes, par eux-mêmes que viendra le salut. Ils construiront une Maison pour le peuple: lieu syndical et culturel tout à la fois. Autogestionnaire, libertaire: tel est en grande part l’idéal de Quéré et des siens.
«C’est la lutte finale...». Bien sûr, mais depuis le temps, ne devrait-elle pas s’arrêter, victorieuse ? Les Batailles perdues, roman du Front populaire, reprend ce thème de la duperie des chefs et de l’irresponsabilité des masses. Le prolétariat défile, clame qu’il «ne tolérera pas». Puis soûlé de slogans, abasourdi par les discours en langue de bois des «fonctionnaires de l’idéal», il rentre se coucher et apprend à «savoir terminer une grève». Que n’a-t-il entendu les leçons de La Maison du Peuple !

Dossier confidentiel, Hyménée et Le Sang noir

Moins connues, Dossier confidentiel et Hyménée, loin d’être des œuvres secondaires, sont des récits importants dans la gestation du «grand» roman que sera Le Sang noir. L’analogie de leur personnage principal, Raymond et Maurice Lacroix conduisent directement à Cripure, plonge dans les arcanes de la psyché humaine. L’échec de la sexualité et le sentiment de culpabilité qui ronge le cœur, minent inexorablement les élans les plus purs et les plus nobles sentiments. Psychanalyse et Jansénisme : Louis Guilloux se situe entre Pascal et Freud dont il avait entendu d’abord parler par Palante. Il va jusqu’à faire intervenir la psychanalyse dans son refus d’engager une œuvre littéraire, sauf à accepter tous les mensonges. Au cours d’un entretien avec des élèves en 1967, il déclarera: «Si l’on est engagé, il faut nier que le complexe d’Œdipe existe» (Europe, n° 839, mars 1999). Or il existe, à preuves Dossier confidentiel, Hyménée et Le Sang noir.
L’échec de la sexualité dans l’œuvre romanesque de Guilloux peut être rapproché de l’utopie originelle d’un monde pur et heureux lié à celui des artisans, survivance que détruisent la cupidité et la soif du pouvoir, clefs de la chute capitaliste ou totalitaire. Voilà qui montre la richesse d’une œuvre qui embrasse la totalité de la condition humaine : psychologique, sociopolitique, métaphysique. Emporté dans un tourbillon d’échecs acceptés voire voulus par complexe de culpabilité, Cripure rejette toutes les compromissions grégaires qu’accentue la situation de guerre qui n’est qu’une exaspération de la norme sociale. Il leur oppose donc, et en même temps propose aux hommes de se délivrer, d’être enfin lucides et d’accéder enfin à un altruisme sincère.

Le Pain des rêves - 1942 : le Silence des vaincus.

Que faire en ces temps d’Occupation, surtout quand l’Allemagne paraît devoir triompher ? Baisser les bras et le cœur ? Jamais. Résister ? Peu facile quand on est Louis Guilloux. Trop connu et très repérable. Il reste à écrire. Étrange roman que Le Pain des rêves dont la rédaction fut entreprise avant 1939, partagé en deux parties très distinctes : «Le grand-père» ; «La cousine Zabelle». L’action se situe avant 1914. Première partie : Les Lhotellier habitent dans la rue du Tonneau, la plus miséreuse du quartier pauvre. C’est un «ghetto» que les autres évitent de fréquenter, même les simples ouvriers. Contre les habitants du «ghetto», des «voyous», tous s’unissent dans le
mépris ou l’indifférence. Et ceux du «ghetto» en sortent avec méfiance, en tâchant de ne pas se faire remarquer. Les Lhotellier : la mère Mado, ses enfants, et le grand-père. Le mari est parti : plus de famille. Le grand-père, tailleur, travaille sans cesse mais gagne très peu. Les vertus du travail: un mensonge ; sa réalité : l’exploitation. L’école : elle embrigade les jeunes esprits au nom de la patrie et distille le mensonge à propos d’une prétendue Révolution. Et partout règne une inexorable violence : «Des histoires comme ça c’était bon (...) quand on n’était encore que des sauvages. Mais où c’est-il qu’il avait vu qu’on fusillait des gens pour leurs idées ?»
Deuxième partie : la cousine Zabelle mène la belle vie entre son amant, le Moco, la troublante Marcelle, et son mari Michel... Au terme de sa découverte du monde adulte, le jeune Lhotellier n’éprouve qu’un désir: retrouver son «ghetto» et demeurer fidèle à son «vieux paria» de grand-père. Travail, famille, patrie: des mensonges. Gens de l’ombre et de tous les ghettos, unissez-vous.

Le Jeu de Patience

Le Jeu de Patience (Prix Renaudot en 1949) se présente sous l’aspect d’un fort volume de 811 pages mettant en scène quelque 300 personnages. Les épisodes mêlent et entrecroisent l’histoire de Saint-Brieuc, l’histoire du monde, du début du XXe siècle à l’après Seconde guerre mondiale. Sans souci de la chronologie, le récit se fait au fil des visites que reçoit le narrateur. Le tour de force du romancier tient à ce que le lecteur ne perde jamais le fil des histoires individuelles ni celui de l’Histoire. Pourquoi cette volonté de complexité narrative ?
Le Jeu de Patience est le livre de la maturité et de la maîtrise, l’homme et l’écrivain se confondant ainsi dans cette chronique désordonnée à laquelle le narrateur donne le titre de «mémoires d’un responsable». Dans ce roman aboutissent les œuvres précédentes et leurs thèmes de prédilection - injustice, violence, mensonge, trahison mais aussi culture, simplicité, bonté - au point que le récit de La Maison du Peuple s’y trouve repris, que Cripure, Babinot, Lucien Bourcier, le député Faurel y réapparaissent (Le Sang noir), qu’un certain Loïc Nédélec y deviendra l’auteur du Pain des Rêves...
A la fois journal d’un homme de cinquante ans et «annales» du siècle, roman de souffrances et d’endurance (de patience, si l’on se reporte à l’étymologie), Le Jeu de Patience est le fruit amer de l’expérience de soi et du monde. Après l’ouverture de La Maison du Peuple, les concerti du Sang noir et du Pain des Rêves, la grande symphonie du Jeu de Patience orchestre tous les aspects de l’écriture de Louis Guilloux qui, repris avec ampleur (Les Batailles perdues), ou en sonate (La Confrontation) s’achèvent dans le lamento de Coco perdu, sorte de «Leçon des Ténèbres» et prélude à l’espoir malgré tout.