Angélina, La Maison du Peuple, Les Batailles perdues
Angélina fut écrit «pour ma mère» dira
Guilloux comme La Maison du Peuple, «pour mon père».
Angélina est la fille du père Esprit et dAnne-Marie. Après
deux garçons, on ne lattendait pas, mais avec quel amour fut-elle accueillie.
Pourtant, la famille senfonce dans la pauvreté. Le métier de lamier
ne vaut plus rien. Les artisans libres disparaissent, happés par lindustrialisation
qui fait deux des prolétaires. Mais une lueur despoir clôt le roman : Angélina épouse un jeune cordonnier François, habité
par une volonté militante.
Ce même François, dont le patronyme est Quéré dans
La Maison du Peuple, est un acteur marquant du combat socialiste dans
sa petite ville. Comme ses camarades, il suit le docteur Rêbal, orateur
brillant et fougueux. «Cest un chef» dit un militant. Mais le chef
nhésitera pas à trahir les siens au profit de sa carrière
politique. Abusés, ouvriers et artisans abandonnent le combat. Seuls, autour
de Quéré, quelques-uns reprennent le flambeau. Cest deux-mêmes,
par eux-mêmes que viendra le salut. Ils construiront une Maison pour le
peuple: lieu syndical et culturel tout à la fois. Autogestionnaire, libertaire: tel est en grande part lidéal de Quéré et des siens.
«Cest la lutte finale...». Bien sûr, mais depuis le temps, ne
devrait-elle pas sarrêter, victorieuse ? Les Batailles perdues,
roman du Front populaire, reprend ce thème de la duperie des chefs et de
lirresponsabilité des masses. Le prolétariat défile, clame
quil «ne tolérera pas». Puis soûlé de slogans,
abasourdi par les discours en langue de bois des «fonctionnaires de lidéal»,
il rentre se coucher et apprend à «savoir terminer une grève».
Que na-t-il entendu les leçons de La Maison du Peuple !
Dossier confidentiel, Hyménée et Le Sang noir
Moins connues, Dossier confidentiel et Hyménée,
loin dêtre des uvres secondaires, sont des récits importants
dans la gestation du «grand» roman que sera Le Sang noir. Lanalogie
de leur personnage principal, Raymond et Maurice Lacroix conduisent directement
à Cripure, plonge dans les arcanes de la psyché humaine. Léchec
de la sexualité et le sentiment de culpabilité qui ronge le cur,
minent inexorablement les élans les plus purs et les plus nobles sentiments.
Psychanalyse et Jansénisme : Louis Guilloux se situe entre Pascal et Freud
dont il avait entendu dabord parler par Palante. Il va jusquà faire intervenir
la psychanalyse dans son refus dengager une uvre littéraire, sauf
à accepter tous les mensonges. Au cours dun entretien avec des élèves
en 1967, il déclarera: «Si lon est engagé, il faut nier que
le complexe ddipe existe» (Europe, n° 839, mars 1999). Or il existe,
à preuves Dossier confidentiel, Hyménée et
Le Sang noir.
Léchec de la sexualité dans luvre romanesque de Guilloux
peut être rapproché de lutopie originelle dun monde pur et heureux
lié à celui des artisans, survivance que détruisent la cupidité
et la soif du pouvoir, clefs de la chute capitaliste ou totalitaire. Voilà
qui montre la richesse dune uvre qui embrasse la totalité de la
condition humaine : psychologique, sociopolitique, métaphysique. Emporté
dans un tourbillon déchecs acceptés voire voulus par complexe de
culpabilité, Cripure rejette toutes les compromissions grégaires
quaccentue la situation de guerre qui nest quune exaspération de la
norme sociale. Il leur oppose donc, et en même temps propose aux hommes
de se délivrer, dêtre enfin lucides et daccéder enfin à
un altruisme sincère.
Le Pain des rêves - 1942 : le Silence des vaincus.
Que faire en ces temps dOccupation, surtout quand lAllemagne paraît devoir
triompher ? Baisser les bras et le cur ? Jamais. Résister ? Peu facile
quand on est Louis Guilloux. Trop connu et très repérable. Il reste
à écrire. Étrange roman que Le Pain des rêves
dont la rédaction fut entreprise avant 1939, partagé en deux parties
très distinctes : «Le grand-père» ; «La cousine Zabelle».
Laction se situe avant 1914. Première partie : Les Lhotellier habitent
dans la rue du Tonneau, la plus miséreuse du quartier pauvre. Cest un
«ghetto» que les autres évitent de fréquenter, même
les simples ouvriers. Contre les habitants du «ghetto», des «voyous»,
tous sunissent dans le
mépris ou lindifférence. Et ceux du «ghetto» en sortent
avec méfiance, en tâchant de ne pas se faire remarquer. Les Lhotellier : la mère Mado, ses enfants, et le grand-père. Le mari est parti : plus de famille. Le grand-père, tailleur, travaille sans cesse mais gagne
très peu. Les vertus du travail: un mensonge ; sa réalité : lexploitation. Lécole : elle embrigade les jeunes esprits au nom de
la patrie et distille le mensonge à propos dune prétendue Révolution.
Et partout règne une inexorable violence : «Des histoires comme ça
cétait bon (...) quand on nétait encore que des sauvages. Mais
où cest-il quil avait vu quon fusillait des gens pour leurs idées ?»
Deuxième partie : la cousine Zabelle mène la belle vie entre son
amant, le Moco, la troublante Marcelle, et son mari Michel... Au terme de sa découverte
du monde adulte, le jeune Lhotellier néprouve quun désir: retrouver
son «ghetto» et demeurer fidèle à son «vieux paria»
de grand-père. Travail, famille, patrie: des mensonges. Gens de lombre
et de tous les ghettos, unissez-vous.
Le Jeu de Patience
Le Jeu de Patience (Prix Renaudot en 1949) se présente sous laspect
dun fort volume de 811 pages mettant en scène quelque 300 personnages.
Les épisodes mêlent et entrecroisent lhistoire de Saint-Brieuc,
lhistoire du monde, du début du XXe siècle à laprès
Seconde guerre mondiale. Sans souci de la chronologie, le récit se fait
au fil des visites que reçoit le narrateur. Le tour de force du romancier
tient à ce que le lecteur ne perde jamais le fil des histoires individuelles
ni celui de lHistoire. Pourquoi cette volonté de complexité narrative ?
Le Jeu de Patience est le livre de la maturité et de la maîtrise,
lhomme et lécrivain se confondant ainsi dans cette chronique désordonnée
à laquelle le narrateur donne le titre de «mémoires dun responsable».
Dans ce roman aboutissent les uvres précédentes et leurs thèmes
de prédilection - injustice, violence, mensonge, trahison mais aussi culture,
simplicité, bonté - au point que le récit de La Maison
du Peuple sy trouve repris, que Cripure, Babinot, Lucien Bourcier, le député
Faurel y réapparaissent (Le Sang noir), quun certain Loïc
Nédélec y deviendra lauteur du Pain des Rêves...
A la fois journal dun homme de cinquante ans et «annales» du siècle,
roman de souffrances et dendurance (de patience, si lon se reporte à
létymologie), Le Jeu de Patience est le fruit amer de lexpérience
de soi et du monde. Après louverture de La Maison du Peuple, les
concerti du Sang noir et du Pain des Rêves, la grande symphonie
du Jeu de Patience orchestre tous les aspects de lécriture de
Louis Guilloux qui, repris avec ampleur (Les Batailles perdues), ou en
sonate (La Confrontation) sachèvent dans le lamento de Coco perdu,
sorte de «Leçon des Ténèbres» et prélude
à lespoir malgré tout.