
La rencontre du maître - la révélation de soi
1916: Louis Guilloux lit dans une cour du lycée, La Fin du voyage
de Romain Rolland. Le professeur de philosophie, Georges Palante, sapproche et
demande au jeune homme sil consentirait à lui prêter le volume.
Guilloux porta le livre chez le professeur. Lamitié naquit. De Palante à Cripure: Louis Guilloux Dans le héros du Sang noir les lecteurs reconnurent Georges Palante. Lun et lautre souffrent dune acromégalie qui les rend difformes, ont raté leur mariage, ont vu leur thèse refusée en Sorbonne, vivent avec une illettrée, se suicident après quun procès verbal de carence ait arrêté le duel qui les opposerait à un adversaire honni - Palante sest tué le 5 août 1925. Le personnage et son modèle partage le même pessimisme social et individuel, issu dune lucidité sans failles et dun refus calme de tous les faux espoirs et de toutes les certitudes fallacieuses dont se berce lhumanité. Louis Guilloux va jusquà emprunter des phrases aux écrits de Palante pour les mettre dans la bouche de son Cripure. Et pourtant, le romancier répétait «Cripure nest pas Palante».Une lecture attentive de lensemble de luvre montre que Raymond (Dossier confidentiel) est un Cripure adolescent, comme Maurice Lacroix (Hyménée) est un Cripure jeune homme. Voici donc, dun même personnage les trois âges de la vie - Cripure est à la veille de la retraite. Entendant les chants de Russes internés à larrière par crainte quils ne propagent la contagion bolchevique, Cripure lève son verre «à la santé des hommes vivants». Au mariage du cousin Pierre, loncle de la mariée boit «à la santé des vivants» (Angélina). Cripure nest pas que Palante. Il est un aboutissement. Il est la grande figure douloureuse que Guilloux portait en lui: celle dun révolté par amour contemplant le gâchis de la haine qui emporte lhumanité. «Ce personnage, ce nétait pas lui, mais nous, lui et moi» dira Guilloux ajoutant à ladresse de Palante «tes ennemis ont toujours été les miens». Même ce Lucien Bourcier qui, au terme du roman, condamne Cripure et part rejoindre la Révolution russe de 1917 ?
Des affinités électives 1917 : dans la Bibliothèque municipale déserte du chef-lieu du Département
des Côtes-du-Nord, deux jeunes gens se rencontrent. Ils ont 18 et 19 ans.
Louis Guilloux et Jean Grenier vont devenir inséparables. Après
un premier maître, Guilloux vient de rencontrer lami. Si les séparent
leurs origines sociales, les rapproche leur Bretagne commune, pays d«anarchie»,
de «rêve» et de «révolte» qui constituent le
romantisme de Chateaubriand, ce «mal celtique» que Grenier précisera
dans sa thèse sur le philosophe breton Jules Lequier (1814-1862). Philosophe
soi-même, Grenier est hanté par la question de la liberté
humaine qui par antinomie exige la récusation des déterminismes
supposés et des impératifs imposés, sociaux, idéologiques,
politiques. Comme Guilloux, Grenier ne pouvait quêtre sensible à
la pensée de Palante quil fréquenta lui aussi. Au Sang noir
répond en écho philosophique LEssai sur lesprit dorthodoxie
(1938). Guilloux rejettera dans Le Jeu de Patience les explications grossières
du marxisme et la philosophie de lHistoire. | ||||
|
|