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Louis Guilloux / Georges Palante
 

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La rencontre du maître - la révélation de soi

1916: Louis Guilloux lit dans une cour du lycée, La Fin du voyage de Romain Rolland. Le professeur de philosophie, Georges Palante, s’approche et demande au jeune homme s’il consentirait à lui prêter le volume. Guilloux porta le livre chez le professeur. L’amitié naquit.
Né à Blangy-les-Arras en 1862, agrégé de philosophie, Palante, par choix, fit sa carrière à Saint-Brieuc. Philosophe, il développe sa pensée dans une suite d’ouvrages, Combat pour l’individu, La Sensibilité individualiste, Les Antinomies de la société et de l’individu, Pessimisme et individualisme. La philosophie palantienne appuie sa critique des idéologies sociopolitiques, d’une philosophie de l’Histoire et du progrès sur l’antinomie irréductible entre la société qui exige une intégration croissante de l’individu, et ce même individu qui tend à opposer son moi, sa différence. Plus qu’une condamnation, Palante pose une constatation et propose une solution. Pour éviter les possibles totalitarismes étatiques violents ou les tyrannies grégaires lénifiantes mais bien réelles, il convient de promouvoir un individu responsable dans une société libertaire démocratique. Louis Guilloux ne pouvait que reconnaître chez Palante ce que l’expérience de la Maison du peuple avait déjà montré, que «l’individu reste (...) la source vivante de l’énergie et la mesure de l’idéal».
Dans ses Souvenirs sur Georges Palante et dans L’Herbe d’oubli, Louis Guilloux dit sa dette: lui et Palante avaient des «vues communes sur la vie sociale». «Je considère Palante comme mon premier maître». «Je ne puis imaginer ma personnalité distincte de la sienne». Et dans un dialogue intérieur, il avoue à celui qui fut le modèle de Cripure: «tu es toujours celui à qui je dois le plus».

De Palante à Cripure: Louis Guilloux

Dans le héros du Sang noir les lecteurs reconnurent Georges Palante. L’un et l’autre souffrent d’une acromégalie qui les rend difformes, ont raté leur mariage, ont vu leur thèse refusée en Sorbonne, vivent avec une illettrée, se suicident après qu’un procès verbal de carence ait arrêté le duel qui les opposerait à un adversaire honni - Palante s’est tué le 5 août 1925. Le personnage et son modèle partage le même pessimisme social et individuel, issu d’une lucidité sans failles et d’un refus calme de tous les faux espoirs et de toutes les certitudes fallacieuses dont se berce l’humanité. Louis Guilloux va jusqu’à emprunter des phrases aux écrits de Palante pour les mettre dans la bouche de son Cripure. Et pourtant, le romancier répétait «Cripure n’est pas Palante».
Une lecture attentive de l’ensemble de l’œuvre montre que Raymond (Dossier confidentiel) est un Cripure adolescent, comme Maurice Lacroix (Hyménée) est un Cripure jeune homme. Voici donc, d’un même personnage les trois âges de la vie - Cripure est à la veille de la retraite. Entendant les chants de Russes internés à l’arrière par crainte qu’ils ne propagent la contagion bolchevique, Cripure lève son verre «à la santé des hommes vivants». Au mariage du cousin Pierre, l’oncle de la mariée boit «à la santé des vivants» (Angélina). Cripure n’est pas que Palante. Il est un aboutissement. Il est la grande figure douloureuse que Guilloux portait en lui: celle d’un révolté par amour contemplant le gâchis de la haine qui emporte l’humanité. «Ce personnage, ce n’était pas lui, mais nous, lui et moi» dira Guilloux ajoutant à l’adresse de Palante «tes ennemis ont toujours été les miens». Même ce Lucien Bourcier qui, au terme du roman, condamne Cripure et part rejoindre la Révolution russe de 1917 ?

Des affinités électives

1917 : dans la Bibliothèque municipale déserte du chef-lieu du Département des Côtes-du-Nord, deux jeunes gens se rencontrent. Ils ont 18 et 19 ans. Louis Guilloux et Jean Grenier vont devenir inséparables. Après un premier maître, Guilloux vient de rencontrer l’ami. Si les séparent leurs origines sociales, les rapproche leur Bretagne commune, pays d’«anarchie», de «rêve» et de «révolte» qui constituent le romantisme de Chateaubriand, ce «mal celtique» que Grenier précisera dans sa thèse sur le philosophe breton Jules Lequier (1814-1862). Philosophe soi-même, Grenier est hanté par la question de la liberté humaine qui par antinomie exige la récusation des déterminismes supposés et des impératifs imposés, sociaux, idéologiques, politiques. Comme Guilloux, Grenier ne pouvait qu’être sensible à la pensée de Palante qu’il fréquenta lui aussi. Au Sang noir répond en écho philosophique L’Essai sur l’esprit d’orthodoxie (1938). Guilloux rejettera dans Le Jeu de Patience les explications grossières du marxisme et la philosophie de l’Histoire.
Nommé enseignant à Alger, Grenier eut pour élève Albert Camus qui dut à la lecture des Îles de son professeur, le déclic initiateur d’une œuvre à venir. Il dédia à celui qu’il appelait «mon bon maître» L’Homme révolté, essai d’un palantisme actualisé après les dérives étatiques, les pestes brunes et rouges dont Palante - que cite Camus - craignait la venue. Camus: le second ami de Guilloux qui fit découvrir à l’Algérois la tombe de son père, blessé sur la Marne en 1914, décédé à Saint-Brieuc à l’hôpital militaire et inhumé au carré des soldats de cette ville... Une amitié profonde fit que Guilloux intervint dans la rédaction de La Peste et Camus, dans celle du Jeu de Patience.