Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Louis Guilloux / Expériences fondatrices
 

 précédent | suivant 

La pauvreté

«Après les malheurs du début, mes parents vinrent loger dans trois mansardes (...). L’une servait de cuisine. C’est là aussi que nous couchions, mes deux sœurs et moi, dans des lits que mon père avait fabriqués avec des planches.» Ainsi débute La Maison du Peuple. Les malheurs : une faillite, des dettes, une saisie, un logement qu’il faut quitter, un autre qu’il faut trouver. L’Herbe d’oubli fait large place à cette vie précaire qui est souvent le lot de ceux «qu’on appelle des petites gens, sous prétexte qu’ils font les gros ouvrages» (La Confrontation). Né dans un milieu pauvre - ce qui n’est pas la misère -, Louis Guilloux a connu le silence fatigué des soirs de labeur, l’inquiétude de la nourriture et du logement, l’humiliation infligée, l’exclusion provoquée et que l’on finit par s’imposer à soi-même: une vie volée, expérience dont procèdent les nombreuses pages qui retracent l’enfance d’Angélina, dans le roman éponyme, qui racontent les familles Quéré (La Maison du Peuple), Lhotellier-Nédelec (Le Pain des rêves), Desbois (Le Jeu de Patience).
La condamnation de la pauvreté dépasse la simple dénonciation des conditions matérielles et la revendication élémentaire de justice sociale. Ce qui est en cause, c’est le statut de l’homme. Toute pauvreté matérielle s’accompagne peu ou prou d’indigence culturelle. L’homme ne vit pas que de rôti, sa dignité est dans la pensée. Toute privation de culture est criminelle car elle est un déni d’humanité : motif récurrent de l’œuvre de Louis Guilloux, notamment du Jeu de Patience.«La Maison du Peuple»
La Maison du Peuple raconte la geste populaire, l’épopée des humbles dont le propre père de Louis Guilloux, cordonnier de son état et actif militant socialiste, fut un des héros. Les élections municipales de 1908 à Saint-Brieuc avaient vu triompher une coalition menée par le docteur Boyer, réunissant bourgeois progressistes et militants «ouvriers» dont Louis Guil-loux père (lui-même et son fils répondent au même prénom). Sitôt élu, Boyer dénonça l’alliance, provoquant de nouvelles élections qui laissèrent la gauche hors de combat. Quelques militants réunis autour de Louis Guilloux réorganisent un mouvement populaire qu’ils affilient au parti de Jaurès et mettent sur pied le projet de construire une Maison du Peuple. Un terrain fut trouvé. Les travaux débutèrent. Mais la déclaration de guerre d’août 1914 mit fin au rêve et à son début de réalisation.
Roman d’une autobiographie familiale, La Maison du Peuple s’inscrit dans une fidélité à laquelle jamais Guilloux ne dérogera. La dédicace du roman porte «Á mon père et à ma mère, à leurs camarades et aux miens», manière explicite de se situer dans une lignée familiale, politique, éthique. De naissance et «par fidélité, par préférence», Guilloux s’est toujours défini comme un homme de gauche. Ce qui n’a rien à voir avec un homme de parti.
Derrière une réalité historique et sa transformation romanesque, La Maison du Peuple dénonce les trahisons de carriéristes politiques pour qui les idéaux de gauche ne sont que le marchepied du pouvoir, et déjà s’attaque à la mystique mystificatrice du «chef». A l’opposé, elle défend les valeurs d’un individualisme responsable et généreux.

La guerre

1916 : Louis Guilloux résilie sa bourse et se fait engager comme surveillant au lycée où il était élève. Premier acte d’une révolte qui ne cessera d’animer l’homme et l’écrivain. D’une part, il entend ou lit la propagande officielle qui se rengorge de l’Union sacrée et exalte le courage et l’enthousiasme héroïques de nos chers soldats qui mènent la guerre du droit et de la civilisation contre la barbarie teutonne ! Il assiste aux revues militaires ou aux défilés de départs de troupes qui l’émeuvent, sensible qu’il est - comme tout adolescent - à la mâle beauté des parades guerrières et à l’appel lyrique des combats. D’autre part, il y a ces avis que reçoivent les familles pour annoncer la mort d’un mari, d’un fils... Il y a ces prisonniers allemands tristes qui traversent la ville. Il y a les blessés qu’on amène au lycée dont les dortoirs ont été transformés en hôpital militaire. Il y a les convalescents avec qui on parle malgré l’interdit.
Par ailleurs, il y a la construction de soi-même, d’une pensée qui se libère des poncifs sociaux par les lectures - Rousseau, Romain Rolland, Kipling, Tristan Corbière -, par les rencontres en ville - le critique d’art Waldemar George, le poète Lucien Jacques. Comment tous ces hommes qui «marchent» dans la guerre acceptent-ils ce à quoi on les contraint ? «On les trompait. Mais qui ? Et pourquoi ?», s’interroge le jeune narrateur de Dossier confidentiel. Dans Angélina, le père Esprit dénoncera la «lâcheté» du peuple qui se laisse abuser et «marche pour la patrie et pour une ration de vin». Dans Le Sang noir dont l’action se déroule en 1917, Cripure rêvera de mettre «un brin de persil dans les narines» de conscrits braillards et fiers.

L’école

Une tuberculose osseuse laisse au petit Louis Guilloux une main gauche légèrement déformée et raide. Impropre à reprendre le métier paternel de cordonnier, il entre comme élève boursier au lycée. En dehors des cours d’anglais, l’école n’offre rien de passionnant. Pire, elle sépare. L’enfant ressent l’éloignement qui s’instaure entre lui et ses anciens camarades qui travaillent, lui et ses sœurs, lui et son artisan de père. N’est-il pas passé de «l’autre côté»?
Angélina, Le Sang noir, Le Pain des rêves, Le Jeu de Patience se rejoignent dans une même virulence contre l’institution scolaire. À la base: la réprobation du discours revanchard et de l’apologie de la reconquête de l’Alsace-Lorraine. Mais Guilloux dépasse le moment historique daté et élargit le débat et le combat. La confusion et le mensonge, si utiles au pouvoir, vont bon train à l’école de la République. Le Pain des rêves s’ouvre par la description de deux images d’un livre de classe. Sur l’une: le pitoyable foyer d’un ouvrier ivrogne, sur l’autre: le logis confortable d’un ouvrier sobre. Chez moi, commente le jeune narrateur, on ne buvait pas et on habitait dans la première image!
Égalité: «C’était ça qu’on était chargé d’enseigner à des enfants! (...) les égaux d’Albert, ses petits gars? Albert mangeait tous les jours à sa faim», s’insurge le père Esprit. (Angélina)
Fraternité: quoi qu’il fasse, le petit Lhotellier ne sera qu’un «voyou de la rue du Tonneau», comme le désigne son instituteur. La pauvreté imprime une marque indélébile, sorte d’étoile noire, à quiconque habite le «ghetto» des pauvres. (Le Pain des rêves)
Liberté: qu’en reste-t-il à de jeunes cerveaux dans lesquels «il est bon de développer (...) de saines idées»? «Moule à gaufres», l’école sert à fabriquer des citoyens passifs ou des «chefs, des conducteurs d’hommes» (Le Sang noir, Le Jeu de Patience).