
Le dernier livre à ce jour de Julien Gracq, paru en 1992, aurait pu sappeler
«Lettrines III». Il recueille des notes dont les plus anciennes, comme
le beau texte sur Londres, «Souvenirs dune ville inconnue», sont contemporaines
de Lettrines II. Les deux livres sont dailleurs proches par leur substance,
leur rythme et leur style. Cependant les Carnets du grand chemin semblent
moins prolonger luvre que la surplomber, et en renvoyer un écho
assombri.Les premières pages nous emmènent en pays de connaissance, dans une sorte de concentré du paysage gracquien. Laccentuation des traits de style y fait résonner sans cesse, à propos de modestes lieux du Massif central ou de Sologne, la note fondamentale de luvre: celle du Rivage des Syrtes. On déchiffre et à la lettre on voit les hôtels de Lucerne à travers le palais Aldobrandi, ou le cirque de Montpellier-le-Vieux à travers le donjon naturel de lîle de Vezzano. Cette ostentation ne va pas sans ironie, et à cet égard la réinvention du Gers par le truchement des Trois Mousquetaires semble offrir une dernière floraison, trop belle pour y croire, de laura romanesque pour laquelle le cur de Gracq a tant battu. Ces paysages nous parlent aussi, de façon presque allégorique, de la condition présente de lécrivain. Le refus hautain mais anxieux dune déchéance identifiée à la banalisation du monde moderne transcende chez Gracq la mélancolie de lâge, en même temps quil sen nourrit. De même quErnst Jünger est destiné à emporter dans la tombe, avec lordre Pour le mérite dont il est le dernier titulaire, deux siècles de grandeur militaire prussienne, de même Gracq rassemble autour de lui des images de cette nature ancienne quil sest donnée par son uvre: villages de Sologne que continue de hanter «le fantôme dune activité noble et violente», «Édens résiduels», petites villes de livres dheures, routes au long desquelles on croit poursuivre «le règne enfin établi dun élément pur». Les fragments autobiographiques sont moins chargés de hantises. On y observera, à côté de la relation pleine de bonhomie des années de militantisme dans un parti communiste plus provincial que révolutionnaire, lapparition discrète des femmes de la famille: la mère, laïeule, les petites voisines, autour dun enfant que lon nourrit «dun petit uf de Barbarie approprié à [sa] taille et servi dans un petit coquetier». On pressent limportance chez lécrivain «casanier» quest Julien Gracq dun univers domestique dont les figures tutélaires, sous lapprêt dune coiffe «tuyautée, empesée, immaculée», sont montrées dans leur gloire. Luvre émeut donc par la persistance de ses rêves. Linflexion la plus originale de ces Carnets est en cela donnée par une présence jusque-là peu insistante, et qui résonne désormais avec une majesté crépusculaire: celle du latin. Ce sont les poètes, Properce et le Virgile de la descente aux enfers - Gracq cite ce dernier deux fois sans le traduire -; mais surtout ce qui revient du cur de lenfance, ce sont les hymnes liturgiques, le Vexilla regis ou le Pange lingua, auxquels est dédiée une page magnifique. Une profonde imprégnation catholique se découvre chez cet incroyant sans tourments qui, comme écrivain, na cessé dêtre sensible à laura de la parole du Christ, de goûter la «sensualité liturgique» de Baudelaire et de trouver le diable des inquisiteurs plus convaincant que le ça des psychanalystes. Gracq conclut néanmoins son livre par une longue réflexion sur le jugement littéraire que lécrivain attend de ses pairs, et qui dans les débuts constitue une véritable admission dans un ordre de lesprit. Ainsi ont fait Balzac pour Stendhal, Barrès pour Mauriac, et Breton lui-même pour lauteur du Château dArgol, dans une lettre conservée comme un «brevet de qualification». Que la trajectoire de luvre publiée de Julien Gracq peut-être sachève à ce point nous invite à en saluer pour prendre congé, autant que la fidélité à soi-même, le constant souci de sa destination. | ||||
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