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Julien Gracq / La Forme d’une ville
 

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Paru en 1985, le livre le plus original de la production tardive de Gracq est consacré à Nantes. Il commence par une citation de Baudelaire que Gracq reprend et détourne: «La Forme d’une ville, on le sait, change plus vite que le cœur d’un mortel.» Ce qui s’est transformé: la physionomie de Nantes, bouleversée par le comblement de l’Erdre et des bras de la Loire, importe en effet moins que ce qui a changé le cœur de l’enfant «en le soumettant tout neuf encore à son climat et ses paysages». C’est parce qu’elle a une forme que la ville a pu être une forme, au sens où ce mot désigne, à propos de chapeaux ou de typographie, «ce qui donne une forme déterminée», et que le livre est à sa manière un roman de formation.
Chez Gracq l’empreinte des lieux détermine des dispositions d’esprit, c’est-à-dire des virtualités d’événements, au lieu de constituer la trace d’actes vécus. L’Ancien Observatoire, par exemple, ou les frondaisons du Jardin des Plantes servent de relais imaginatifs entre les romans que l’enfant lit et ceux que l’adulte écrira. Dans cette ville que continuent de hanter Jacques Vaché et André Breton, et derrière eux Rimbaud, dont Breton avait éprouvé dans le parc de Procé l’emprise imaginaire, il semble que pour Gracq rien n’aura eu lieu: pas un souvenir au sens commun du terme, pas une rencontre, excepté celles de circonstances où il déchiffre après coup son propre paysage mental. La coïncidence met alors le temps en court-circuit dans une attitude convulsive: «Je suis resté l’enfant collé à la vitre du wagon...» De ce fait l’éternel objet du désir s’incarne sans se particulariser dans la ville elle-même, qui répand dans ses rues «la chaleur d’un lit défait», mais qui offre aussi le visage «cru», insoutenable, de la prostitution ou de la provocation érotique.
Si l’image de Nantes est celle d’une «ville évacuée», c’est en raison de la réclusion dans l’internat du lycée, qui éloigne l’enfant de son milieu familial, mais le sépare aussi d’une ville dans laquelle il n’habite pas, et dont «la vie passait au large» en le laissant «échoué sur la grève». La structure s’impose au livre, mais sans laisser place au ressentiment; même les pages consacrées au lycée sont d’une impartialité où le pathétique est tamisé par l’humour. Gracq parle d’ailleurs peu de lui-même. C’est l’expérience concrète de l’enfant qui nous est révélée, non sa vie intérieure: la distribution des espaces, leur hiérarchie, leur attraction ou leur atonie, les lois qui en régissent l’accès, et le pli que reçoit de tout cela la sensibilité. Les pages sur les sorties et le «tropisme des lisières», la consécration de l’Opéra, l’«illumination quiétiste» où la pensée éprouve la suffisance et l’indifférence d’être là, décrivent des expériences fondatrices, qui éclairent de l’intérieur la thématique de l’écrivain.
Cependant le sujet du livre est bien Nantes, reconstruite à partir d’une image mémorielle dont le lycée Clemenceau occupe le centre. Viennent ensuite les «radiales» parcourues au cours des sorties réglementaires; puis les quartiers de la ville, disposés entre ces axes; puis les cours d’eau, Erdre et Loire, et le port; enfin la relation de Nantes avec son arrière-pays, dont se dégage l’idée de «grande ville» coupée de la campagne et dressée contre elle. Les fils se renouent au terme du parcours, et l’on voit apparaître un ensemble d’éléments discontinus qui composent le spectre de la ville en son absence: ce sont à la fois les noms des lieux et les instantanés de «documents d’archives intimes», images mentales où la ville est conservée dans sa forme première. En dépit de ces multiples prises, la ville demeure un être de fuite, infidèle à soi-même; c’est ce qui fait le charme de Nantes: «Ni tout à fait terrestre, ni tout à fait maritime: ni chair, ni poisson - juste ce qu’il faut pour faire une sirène.»