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Julien Gracq / Lettrines, Lettrines II
 

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Depuis 1954 Gracq tient des cahiers, où il jette des notes brèves et recopie des fragments plus élaborés. C’est de ces cahiers qu’il va tirer, après des publications partielles en revue, quatre recueils: Lettrines (1967) et Lettrines II (1974), En lisant en écrivant (1980), enfin Carnets du grand chemin (1992).
Il ne s’agit pas d’un matériau en gestation, et pas davantage d’un journal intime. Le terme trop romantique de «fragments» ne convient pas non plus aux textes recueillis, qu’il vaut mieux qualifier de «notes» ou simplement de «pages». Chaque texte constitue en effet une œuvre de petit format, à la fois finie et ouverte, communiquant avec d’autres textes écrits et lus autant qu’avec l’expérience et la mémoire personnelle: par rapport aux fictions, la différence est plus d’échelle que d’écriture. La note se rapporte non à une généralité comme l’aphorisme, mais à la singularité d’un moment ou d’un état de conscience. Cette singularité est soulignée par le titre de Lettrines: la lettre ornementale solennise l’événement que constitue chaque entrée en matière. Dans le corps du livre elle a pour équivalent l’italique associé à une construction nominale, qui fait percevoir l’impact de l’objet dans la pensée («Clemenceau: ce qui frappe surtout dans cette personnalité aux arêtes tranchantes...»). La discontinuité de la forme a pour contrepartie la continuité de l’activité qui lui donne naissance. La note est l’écriture des «marges» et des «chemins»; elle s’inscrit dans le registre d’un entretien familier avec soi-même, auquel le lecteur est associé de plain-pied.
Le premier Lettrines va d’une allure plus vagabonde que les recueils suivants. Les deux grandes séries que constituent l’évocation des livres et celle des lieux s’y entrecroisent autour d’un noyau proprement autobiographique. En marge de propos essentiels sur le roman ou sa genèse, beaucoup de notes contribuent à une poétique de Gracq, mais par ricochet, comme la remarque opposant les «traqueurs» aux «oiseleurs» dans la chasse du mot juste. Elles côtoient de beaux hommages à des êtres disparus: Marguerite Jamois, Jean-René Huguenin, donnent au livre une densité humaine qu’ensuite on ne retrouvera plus.
L’autobiographie se partage entre l’enfance et la guerre. De celle-ci nous n’aurons que le récit d’un moment d’irréalité vécue, l’épisode de la «nuit des ivrognes»; la comparaison avec Un balcon en forêt, qui forme en quelque sorte une version parallèle, montre bien que c’est le roman qui a puisé dans les sources vives de la mémoire. Il en va autrement pour l’enfance, domaine que les fictions n’avaient pas entamé. L’histoire du boomerang est un texte vraiment révélateur: sur le rapport entre désir et acte, entre original et copie, entre connaissance et expérience, entre passé et présent, il livre les lois d’un caractère. L’attrait de l’ouvrage réside aussi dans le style, qui déploie une étonnante variété de registres. Une alacrité souvent goguenarde alterne avec une sincérité sans apprêt: on ne s’ennuie jamais, et, de tous les volumes de Gracq, c’est sans doute celui qu’on rouvre le plus volontiers.
Lettrines II paraît en 1974. Un matériau du même genre s’y trouve distribué en rubriques, discrètement intitulées «Chemins et rues», «Littérature»: c’est l’indice d’une recomposition de l’œuvre, où bientôt vont émerger des livres d’un type nouveau, comme Les Eaux étroites (dont les éléments proviennent de ces mêmes cahiers) et La Forme d’une ville.
La tonalité du livre est donnée par la section centrale, «Distances»: «La surimpression envahissante de ce qui a été sur ce qui constitue le don mélancolique et pulpeux du vieillissement.» Il y sera question de quelques-uns, proches de l’auteur: une grand-tante, une voisine, préludant à l’évocation du père dans un texte d’une beauté singulière, où tous les liens affectifs sont recréés par la médiation naturelle, mais exclusive, de la «poésie qui monte de la Terre». La vieillesse ferme des portes, mais elle offre le meilleur des points de vue sur les chemins déjà parcourus: cantonnements, chemins de Basse-Normandie pendant la guerre, route des Landes. L’éventail des lieux s’ouvre jusqu’à offrir une carte de la France gracquienne, avec ses points d’attraction comme l’Aubrac ou le Raz, et ses repoussoirs, vallée du Rhône ou Roussillon. Les pages consacrées à l’Amérique, que Gracq découvre en 1970, frappent par la perméabilité avec laquelle le texte accueille toutes sortes de mots indigènes, mais elles rendent un son plus sec parce qu’il leur manque l’accompagnement de livres aimés; le roman américain brille par son absence - hormis Lovecraft, qui est encore un ressortissant de l’Europe gothique, un Edgar Poe mineur. Des notes très variées (on songe à Valéry) sur la littérature, ressortent celles qui s’apparentent au récit autobiographique: l’apprentissage de la poésie au lycée, et surtout une histoire d’amour avec un livre, Le Rouge et le Noir. On y perçoit nettement la relation que Gracq entretient avec les livres: plus qu’un simple environnement, c’est un milieu incubateur qu’il y trouve, et ce milieu s’ouvre de toutes parts sur l’expérience et sur le monde. De ce recueil moins libre et parfois moins inspiré que le précédent émerge une image moyenne de son auteur: c’est le livre qui se rapproche le plus de sa conversation, et des entretiens qu’il a accordés.