Livre et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Julien Gracq / Préférences
 

 précédent | suivant 

Préférences rassemble en 1961 les essais critiques écrits par Gracq depuis le lendemain de la guerre: le pamphlet La Littérature à l’estomac (1950), l’entretien radiophonique «Les yeux bien ouverts» (1954) et la conférence «Pourquoi la littérature respire mal» (1960). Ceux-ci sont complétés par des articles consacrés à un écrivain (Chateaubriand, Poe, Lautréamont, Rimbaud) ou à un livre: «Béatrix de Bretagne», «Ricochets de conversation» (sur Les Diaboliques, de Barbey d’Aurevilly), «Le printemps de mars», introduction à la traduction de Penthésilée de Kleist, «Spectre du Poisson soluble», ou l’étude sur «Novalis et Henri d’Ofterdingen», qui révèlent ses talents de préfacier. La diversité de ces textes tient aux circonstances: réunis dans un livre, ils manifestent la continuité de la pensée critique de Gracq et la constance de ses goûts.
De La Littérature à l’estomac on a retenu surtout la satire des prix littéraires. Elle ne constitue qu’un aspect de la polémique. Gracq s’en prend au système de promotion de la littérature qui nous «la fait à l’estomac»: système qui fausse le rapport du lecteur à l’œuvre, dont la littérature tire sa légitimité. Sans mettre au jour les fondements économiques et sociologiques de ce système, Gracq développe une explication historique: l’écrasement idéologique provoqué par la guerre, le messianisme des «temps nouveaux», cumulent selon lui leurs effets avec ceux de l’expansion du savoir. Le succès de l’existentialisme a valeur de preuve: l’apparition d’écrivains «vedettes» et «figures de l’actualité» change la nature du rapport littéraire, qui se rapproche de la démocratie parlementaire et de la vulgarisation scientifique. Contre l’irruption de l’économie de marché dans le domaine réservé de la «vraie» littérature, où ne valent que les rapports personnels de «préférence» et d’«intercession», Gracq défend donc la cause de la lecture, dont il fait une affaire d’amour, reprenant un point de vue que Breton avait développé à propos de la peinture. La polémique, qui procède par oppositions polaires, et le radicalisme du refus apparentent le texte aux pamphlets surréalistes. La Littérature à l’estomac étincelle d’une verve froide, à la fois contenue et vibrante, et l’on se prend à regretter qu’un écrivain si doué dans ce genre se soit prématurément retiré de l’arène.
Le texte radiodiffusé qui s’intitule «Les yeux bien ouverts» est écrit dans ce temps de latence qui suit Le Rivage des Syrtes. Gracq y parle de la rêverie, qui ne se distingue pas du travail littéraire; des heures «blanches» de la pure expérience sensible qui seraient «à leur manière le sujet réel de [s]es livres»; des «thèmes inévitables» qui polarisent le «pauvre songe» du poète - le lancement d’un navire, le point de vue du guetteur, l’intrusion dans une chambre vide. Cette réflexion cherche à capter les forces qui ont donné naissance à l’écriture. Les images évoquées sont donc une matrice imaginaire de l’œuvre, non une clé qu’on pourrait lui appliquer.
La conférence «Pourquoi la littérature respire mal» reprend sur un ton moins véhément le fil de la réflexion polémique. C’est peut-être le texte où Gracq se tient le plus près de Spengler. La perte de contact avec le fonds de culture commune, latin et chrétien, l’invasion de la technique et de la réflexivité - c’est le nouveau roman qui est ici en cause -, corollaires d’un épuisement de l’élan vital, le dépérissement de la poésie, sont des symptômes qu’avait décrits Le Déclin de l’Occident. Face à l’emprise des œuvres qui propagent le «sentiment du non»: Sartre et La Nausée toujours en tête, suivis de Malraux et de Robbe-Grillet, il est moins question de combat que de recours; Gracq évoque «le guerrier retiré du monde des Falaises de marbre, qui herborise au bord de l’incendie d’un monde finissant»: telle est sans doute la place où il se voit dans ce panorama de la littérature.
Les essais critiques délimitent le domaine des «préférences»: seul manque Stendhal. La culture de Gracq s’y dessine clairement: prépondérance du dix-neuvième siècle; affinités romantiques, qui expliquent la part faite à l’Allemagne (Novalis, Kleist, Jünger); présence du surréalisme, mais lesté de ses «précurseurs» Lautréamont et Rimbaud. L’éventail est faiblement ouvert; en revanche les sillons tracés sont profonds, constitutifs d’une subjectivité.
S’y déterminent le choix des livres: de tout le théâtre classique Gracq ne retient que Bajazet, dans Balzac que Béatrix; ce sont des ouvrages exotiques dans la production de leurs auteurs, autant que Penthésilée dans celle de Kleist. Le jeu des préférences rapproche ces livres dépareillés: les mêmes vagues battent Béatrix et les Mémoires d’outre-tombe; chez Racine et chez Kleist, Gracq voit briller le même «noyau de nuit» du sadisme féminin. La critique entre aussi en résonance avec la fiction; dans un registre plus intime, elle communique avec l’autobiographie, par le biais de digressions. Les années d’internat sont évoquées dans la lumière du «puéril revers des choses» que projettent Les Chants de Maldoror; la rencontre avec André Breton à Nantes, en épilogue de l’étude sur Béatrix.
On trouvera aussi dans Préférences d’exemplaires études littéraires. Dans «Spectre du Poisson soluble», la lecture thématique s’inspire librement de Bachelard: l’œil glisse à la surface du texte, laissant s’ordonner d’elles-mêmes les «grandes rosaces d’images»; sans forcer le texte par l’interprétation elle le circonvient, ce qui vaut mieux pour cette proie fuyante. «Ricochets de conversation» nous offre un modèle d’étude de style; le court-circuit réalisé entre le mode d’énonciation des Diaboliques et la figure du «Connétable» Barbey d’Aurevilly illustre d’une manière vraiment démonstrative la relation entre «style de vie et style tout court». C’est ici à Proust que l’on songe (notamment aux pages sur Flaubert): même point de vue de lecteur, même vision du détail révélateur, en quoi réside le talent du critique aussi bien que du romancier.