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Julien Gracq / La Presqu’île
 

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Le volume paru en 1970 rassemble trois textes: «La Route», fragment du roman entrepris vers 1953 et resté inachevé; la longue nouvelle qui donne son titre au recueil; et un récit plus bref, «Le Roi Cophetua». Là s’arrête l’œuvre romanesque de Gracq. Objective, la limite est aussi intérieure; chacun de ces textes à sa manière reconnaît une frontière.
On ressent dans «La Route» le poids du livre. Parti d’un bel élan, le texte demeure suspendu, sans aboutir ni retourner à son point de départ. Nous sommes dans une «période intermédiaire» de l’Histoire; on devine un empire disloqué, de grandes invasions. L’histoire du Rivage des Syrtes semble ici se poursuivre, toujours à la première personne, après la catastrophe. La route est à la fois direction et vestige. L’intention humaine y compose avec les forces naturelles du sol et de la végétation, et sa persistance à l’état de trace permet de mesurer le «retour à la sauvagerie». Suivant ce fil, le texte digresse peu à peu: de la route aux pays traversés, aux hameaux abandonnés qu’elle longe, puis au «dépôt humain très mélangé» qui croise dans ses marges, enfin aux femmes à propos desquelles il esquisse - oubliant le thème du chapitre - une singulière utopie du rapport entre les sexes. C’est cette jonction à la fois motivée et obscure de la route à la femme qui fait boiter le texte et témoigne des problèmes de «tonalité» que Gracq dit avoir rencontrés.
«La Presqu’île» prolonge en revanche la veine «réaliste» du Balcon en forêt. La limite atteinte est ici celle de la fiction: un pas de plus et l’on bascule dans l’essai autobiographique. L’intrigue en effet se réduit à une épure: Simon attend Irmgard au train de 12 h 53; comme elle n’arrive pas, il va reconnaître les lieux où il compte l’amener. Il fait le tour de La Presqu’île jusqu’au port de Kergrit, où il vient occuper la chambre de l’Hôtel des Bains. Puis il revient pour le train de 19 h 53, mais retardé par ses rêveries il se tient un peu loin: «Comment la rejoindre? pensait-il, désorienté.» Simon, qui retrouve les lieux de ses vacances d’enfant, est un double de l’auteur: c’est La Presqu’île de Guérande qu’il parcourt, entre Savenay (la gare de Brévenay) et Piriac-sur-Mer (Kergrit). Les lieux sont reconnaissables mais leurs noms transposés les inscrivent dans l’aire celte et les font participer d’un ordre mythique: ainsi le Marais Gât, qui est la Brière.
«La Presqu’île» est le récit du temps vécu de l’intérieur: orienté par l’échéance finale, il ne cesse d’être comprimé par le sentiment d’urgence (je vais être en retard) ou au contraire dilaté par l’euphorie de l’anticipation (j’ai tout le temps). Ce rythme se conjugue à la fois avec les mouvements (rouler, s’arrêter, marcher, se garer, repartir) et avec l’alternance des humeurs: le sentiment d’aise, qui reste la note dominante, est coupé de «menus précipices» dépressifs. Un décalage fondamental («L’émotion ne coïncidait jamais avec sa cause: c’était avant ou après - avant plutôt qu’après») commande la relation amoureuse, avec la femme et avec la mer: Simon trompe l’une avec l’autre. Le «tour du propriétaire» qu’il accomplit est pour lui seul. En retour la dispersion du désir peuple le récit de créatures féminines apparues à la frange de l’œil, dans un cadre cerné par l’obscurité, et d’objets érotisés par la métaphore, comme la torche de la raffinerie, avec sa «somptueuse écharpe de suie bouillonnée».
Sur le plan littéraire, ce texte doit être apprécié par rapport au nouveau roman (que Gracq considère comme un sous-produit sartrien). Par son minimalisme et sa linéarité rigoureuse, par la mise en œuvre très souple des perspectives et des voix dans un cadre réaliste maintenu, il s’inscrit en faux contre les romans asservis à une technique artificielle - ceux notamment de Robbe-Grillet. Gracq ne renonce en rien au roman, mais il ne croit pas à un renouvellement du genre par la combinatoire ou par les formes.
«Le Roi Cophetua» regarde vers le passé plus que vers l’avenir. C’est un texte étrange, dans lequel Gracq semble près de se pasticher lui-même, mais qui ne témoigne pas d’un épuisement de la veine créatrice.
Au centre du récit figure une femme qui se donne: «Simplement ainsi» - ces deux mots sont repris comme un leitmotiv. Cette femme sans nom est la servante-maîtresse de Jacques Nueil, un dandy aviateur et compositeur d’avant-garde. Nous sommes à la Toussaint de 1917, au moment où la guerre débouche sur les premières images de la révolution russe. Nueil, qui sert dans une escadrille de bombardement, a donné rendez-vous au narrateur dans sa maison de campagne au nord de Paris, la Fougeraie. Mais il est absent, et le texte nous laisse entendre qu’il ne reviendra plus. La soirée se passe à l’attendre, dans cette «demeure-musée» semblable à un théâtre où le décor se serait substitué aux acteurs. Les personnages s’y soumettent: la femme revêt pour le dîner les ornements rituels du service. Après une tentative de sortie assez vaine, le narrateur attend, gagné par une sorte d’envoûtement, le moment où cette femme, toujours vue en profil perdu, le conduit dans sa chambre: mais au matin du jour des Morts, c’est lui qui s’enfuit «dans une hâte panique», avant que le rituel ne se referme «irréparablement» sur lui. On reconnaît dans ce canevas une variante de l’histoire de Perceval. La fiction est montée comme un piège pour amener le narrateur à prendre la place du roi, qui est celle du mort. La femme est tentatrice, médiatrice, mystagogue, mais c’est l’absent qui compose le mystère et semble en observer le déroulement. Ces secrets sont contenus dans des images: une gravure de Goya, La mala noche, qui donne des clés de l’érotisme gracquien; et le tableau, inspiré de Burne-Jones, qui représente en une «annonciation sordide» le roi Cophetua et la mendiante dont il est amoureux. L’envoûtement est fixé dans ce cadre, où il cherche à nous faire entrer mais dont il ne peut s’échapper. Cette ultime nouvelle est semblable à une conjuration: on y retrouve les traces du Graal, les rapports en triangle, l’attente, et bien d’autres échos de l’œuvre. Mais elle revient sur ce passé pour s’en défaire: c’est à ce prix que Gracq pourra entreprendre des livres où le romancier parle en son propre nom.