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Julien Gracq / Le Rivage des Syrtes
 

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Les circonstances ont fait du Rivage des Syrtes le livre phare de Julien Gracq et, pour bien des lecteurs, celui auquel son œuvre se résume. De fait il s’agit du projet le plus ambitieux que Gracq ait mené à bien, le seul où il tente «la conjonction d’une grande époque, d’un grand format et d’un grand style». Les acquis de l’œuvre antérieure s’y rassemblent: la technique de narration, l’art de l’orchestration des thèmes, le dialogue oblique avec le surréalisme autour de la question du mythe. L’évolution ultérieure est annoncée par l’amenuisement du récit et la part croissante que prend le paysage; en revanche, l’invention de la Seigneurie d’Orsenna et de son histoire constitue chez Gracq le point culminant du «songe» romanesque.
Le Rivage des Syrtes transpose dans ce monde inventé le processus qui conduit au déclenchement d’une guerre, tel que Gracq avait pu le vivre entre 1936 et 1939; la fiction isole un «esprit-de-l’Histoire» tout en tenant l’actualité à distance. La Seigneurie d’Orsenna, où l’action se déroule, est à l’instar de Venise une république marchande tombée dans le déclin. Aldo, héros et narrateur du roman, se fait envoyer dans le Sud, «sur le front des Syrtes», pour fuir une vie de patricien oisive et vide. Il y découvre une guerre oubliée avec le Farghestan, Orient fabuleux qui s’étend au-delà de la mer. L’attente fascinée suscite des signes puis des actes: la contemplation des cartes, une voile aperçue puis retrouvée dans les ruines de Sagra. Aldo lutte contre le capitaine Marino, qui commande la «forteresse ruineuse» de l’Amirauté et maintient le statu quo au prix d’une tension continuelle. Dans la capitale de la province des Syrtes, Maremma - «Venise des Syrtes» charriant les clichés du symbolisme dans ses eaux décomposées -, Aldo retrouve Vanessa Aldobrandi, princesse héritière d’une faction d’aventuriers et de traîtres. Elle l’emmène dans l’île de Vezzano, d’où l’on aperçoit un volcan qui domine le Farghestan; et dans des termes obscurs qui consonent avec le sermon gnostique qu’Aldo va entendre dans la nuit de Noël, elle l’investit d’une mission. Le destin d’Aldo s’accomplit: une «croisière» de reconnaissance le mène de l’autre côté de la mer, dans une exaltation calme qui semble recomposer le monde et lui restituer un sens perdu. Mais au moment de «toucher» le Farghestan retentissent trois coups de canon, et le navire fait demi-tour.
Le mouvement qui portait le livre en est entravé, comme si l’auteur lui-même avait été touché par la contradiction entre l’élan du désir et les puissances de mort qu’il déchaîne. Il continue cependant sur sa lancée, montrant comment l’opinion s’empare du médiateur qui a «objectivé en volonté» des velléités éparses: par le jeu des versions qui circulent et des fictions de la politique, le processus enclenché conduira de lui-même à des actes de guerre, et à la destruction incidemment annoncée d’Orsenna. Marino est chassé, et, accident ou suicide, disparaît dans la lagune; Aldo va commander aux Syrtes.
Nous n’en saurons pas davantage. Bien plus tard, Gracq nous confiera que le livre «jusqu’au dernier chapitre, marchait au canon vers une bataille navale qui ne fut jamais livrée». Mais c’est dès le repli d’Aldo que le récit était entré dans une phase réflexive, qui comprend deux étapes. La première passe par un dialogue entre Aldo et l’«envoyé» du Farghestan; l’Histoire y est interprétée en termes de «rapports passionnels», comme un jeu mortel de séduction et de défi. La seconde correspond au dernier chapitre, que Gracq rédige après un arrêt de dix-huit mois. Une sorte d’épilogue ramène Aldo à Orsenna. Il revoit son père, politicien caricatural, et décrit longuement l’état des esprits, alors qu’une agitation burlesque, dans le genre de la Troisième République finissante, se mêle à des attentes mystiques du Grand Jour. Il rencontre enfin le vieux Danielo, instigateur caché de son acte, symboliquement son père et son double: mais Danielo est encore un médiateur, le catalyseur d’un devenir dont la raison échappe, et dont ni les analogies organiques, ni les exemples historiques, ni les mythes qui se superposent et s’enchevêtrent dans le texte, ne fournissent la clé.
La poésie des lieux et des instants forme la substance précieuse du texte. Les descriptions sont maintenues au fil du récit: tout paysage est parcouru, ou contemplé dans la posture du guet. Celui même du rivage des Syrtes, à la fois concret et symbolique, est une lande rase et couverte de joncs, «glissant vers le dépouillement absolu». Les villes, Orsenna, Maremma, Sagra en ruine, donnent au récit sa couleur italienne. On y chercherait en vain la trace d’une activité économique. Le négoce est relégué dans le passé; la ville se résume aux masses humaines dans les rues, aux demeures patriciennes et aux casemates du pouvoir: c’est la perspective marginale d’un promeneur, doublé d’un poète de l’Histoire.
Le style accentue l’atmosphère de «déclin de l’Occident» qui imprègne le roman. Bien des pages sont empreintes d’un décorum légèrement archaïsant, sans autre équivalent chez Gracq. L’ampleur de la phrase, les variations modales («il me semblait»), les glacis d’épithètes, les hyperboles, confèrent à l’écriture une dignité théâtrale, que traverse parfois l’ombre d’une ironie. Joint au retour en leitmotiv des images de la veille, du sommeil, de la vacuité, de l’attente, de l’élan, ce style tendu et chatoyant comme une soierie accroît l’autonomie de la fiction, et donne au livre une cohérence plus intime, parce qu’il est lui-même l’emblème d’une culture composite, fragile, mais capable de ruser avec son propre déclin.
Paru en septembre 1951, Le Rivage des Syrtes obtient le prix Goncourt, que son auteur refuse. Gracq en effet se considérait comme engagé par la critique acerbe des prix littéraires à laquelle il venait de se livrer dans La Littérature à l’estomac. Et dès les premières rumeurs il en avertit le jury. Celui-ci passe outre, prenant l’écrivain au piège de son propre combat pour la dignité de l’œuvre littéraire, son refus ne pouvant qu’accroître le bruit autour de l’œuvre. Gracq restera marqué par ce qu’il considère comme un «abus de pouvoir». Il fera le choix, quitte à brider son talent de polémiste, de s’abstenir de toute intervention directe sur la scène littéraire.