
Lessai que Julien Gracq publie au début de 1948 a été écrit
en quelques mois, dans un élan dadmiration et de sympathie. Il a une pleine
valeur dengagement, au moment où Breton, très isolé à
son retour en France, sefforce de relancer le mouvement surréaliste. Il
constitue aussi chez Gracq le point culminant de la médiation critique,
où le portrait de Breton en conquérant de la vraie vie se double
dun autoportrait en profil perdu. Cependant ladhésion de Gracq est celle
dun lecteur, non dun membre du groupe; sur ce plan rien dessentiel ne sépare
lessai sur Breton des textes consacrés à Chateaubriand ou à
Balzac.Comme lindique le sous-titre, Gracq ne se propose pas de faire lhistoire du surréalisme. Certes le groupe est évoqué, mais en tant que «milieu», comme un ensemble peu différencié. Gracq na pas une ligne pour Aragon et Éluard - passés il est vrai dans le camp stalinien -, pas davantage pour Artaud, Desnos ou Max Ernst. Il néglige les débats internes et externes qui font la trame de lhistoire du surréalisme; il écarte dun revers de main le marxisme, considéré comme un appendice du système hégélien. Cest à «laction par la plume» que lintérêt de Gracq sattache; il en tire la structure et le style de son discours critique. Lessai se construit comme une suite darabesques autour de thèmes correspondant aux citations qui forment le titre des chapitres. «Tout ce qui doit faire aigrette au bout de mes doigts» sinspire de la méthode de Bachelard pour étudier les figures de lélectromagnétisme, mais en les situant dans lhistoire de limaginaire du xixe siècle et en faisant ressortir la parenté du surréalisme avec le romantisme allemand. Le magnétisme conduit Gracq de la polarisation à la dialectique, et de Hegel à Freud; dans un cas comme dans lautre, lamalgame entre philosophie et poésie, qui reproduit la démarche de Breton, sexerce au détriment de la première. Le chapitre intitulé «Battant comme une porte» est consacré aux livres de Breton. Gracq voit dans les Manifestes et dans Nadja la «tentative insolite de superposer vive à lenregistrement de la vie quotidienne lécriture progressive dun destin». Il retrouve dans litinéraire de Breton le thème épique de la quête, Toison dor ou Graal, dont lenjeu, transposé au monde social, serait une sortie en force de la condition humaine. Cette aventure métaphysique, qui rend dérisoires les constats de lexistentialisme, prend la forme dune «folie de la poésie». À la fois «mémoire affective dune manière de vivre perdue» et outil propre à briser les limites, communiquant dun côté avec la grande hystérie, de lautre avec la révolution, la poésie est le fondement dun mythe nouveau, que lartiste moderne incarne en même temps quil le construit: est poète celui qui crée sa propre légende. Tous les fils que lauteur a tenus viennent se nouer dans le dernier chapitre, consacré au style de Breton. Gracq fait voir dans le style à la fois un instrument de découverte et le moyen dune communication «aussi saisissante quune main posée sur lépaule». Il en repère les deux procédés essentiels: le mouvement de la phrase «déferlante», et une énergétique du mot que manifeste lemploi de litalique. Au passage il évalue lenjeu de lautomatisme et les modalités de son incorporation dans une écriture consciente. Une «même longueur donde» véhicule le style dans lécriture et dans la vie: lessai revient ainsi à lexpérience fondatrice de la lecture. Lessai de Gracq est le fruit dune conjoncture assez rare, et il occupe une place à part. Par rapport au surréalisme, Gracq se trouvait à la fois dedans et dehors; il avait approché Breton plus intimement peut-être par ses livres que dans la vie, mais il le connaissait et laimait. Le commentaire se déploie dans cet espace ambigu et vibrant, où Gracq se trouve mieux que jamais à son affaire. | ||||
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