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Julien Gracq / Liberté grande
 

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Julien Gracq n’a publié qu’un seul recueil de poésie, Liberté grande, en l’enrichissant dans trois éditions successives, de 1946 à 1969. Le livre se répartit en deux ensembles. La série initiale, qui lui donne son titre, comprend quarante textes brefs, écrits de 1941 à 1943 et publiés partiellement dans des revues favorables au surréalisme, comme Fontaine ou Les Quatre Vents. Un second ensemble est formé par le bref recueil «La terre habitable» (1951), auquel s’ajoutent «La sieste en Flandre hollandaise» (1951), sorte de méditation existentielle qui est un des chefs-d’œuvre de Gracq, puis deux textes isolés, «Gomorrhe» (1957) et «Aubrac» (1963).
Avec sa tension paradoxale, le titre de Liberté grande revendique comme éthique d’écrivain un individualisme à la fois aristocratique et libertaire, en même temps qu’il définit le régime propre à la poésie. À la différence du roman, le poème n’investit pas dans la durée. L’écriture et l’invention coïncident; les courts-circuits, les images éruptives, les collages font du poème un théâtre d’apparitions et d’effondrements. Ces historiettes se souviennent des «faits-glissades» et «faits-précipices» de Nadja et entretiennent l’esprit subversif du surréalisme. Cependant la fantasmagorie urbaine, de même que le décor à dominante hivernale, doit davantage à Rimbaud. Gracq, qui cite en épigraphe le «citoyen d’une métropole crue moderne», compose ici ses Illuminations.
Le texte poétique est une sorte de laboratoire: Gracq y élabore des fables, des formes et des figures qui constituent des matrices pour l’œuvre entière. Fables comme celle de «Truro» où «la croissance de l’aubier minéral rétrécit vers l’intérieur des pièces l’espace disponible»; formes comme le retournement insidieux d’Isabelle en profil perdu d’Élisabeth («Isabelle Élisabeth»); figures comme les «vignettes obsédantes» qu’énumère «Le grand jeu», inventoriant dans le cadre fermé du poème les éléments disparates d’un autoportrait. Deux thèmes ont une portée plus vaste. Celui de la ville comme forme génératrice du moi ne sera pleinement développé que dans La Forme d’une ville (1985): mais le texte liminaire de Liberté grande, «Pour galvaniser l’urbanisme» (1941), en pose les jalons en associant une vision de Paris tel un Vaisseau fantôme, une rêverie sur la «Circeto des hautes glaces» de Rimbaud et l’évocation de la «ville réelle» de Saint-Nazaire, glissant à la mer avec le paquebot qu’elle a construit. D’autre part, ces poèmes écrits en temps de guerre sont hantés par la vision de villes évacuées sous une déflagration imminente, moment où l’apparence «vacille et bascule dans une tout autre image».
Dix ans plus tard, «Les Hautes Terres du Sertalejo» et surtout «La sieste en Flandre hollandaise» marquent une évolution. Le surréalisme s’éloigne, avec ses chausse-trappes et ses ruptures de sens; l’écriture se rapproche de la prose. La ville fait place à la nature; l’extériorisation de soi dans l’éclat des images, à une rêverie placée sous le signe de Bachelard: imagination matérielle, intimité cosmique, poétique de l’espace. Loin de l’histoire c’est pour ce versant végétatif, immémorial, que Gracq revendique les droits de la plante humaine. Ces deux textes de Liberté grande se rejoignent dans l’expérience décrite de façon presque phénoménologique d’un être-au-monde. D’un côté l’imaginaire Sertalejo, archétype du haut plateau: étendu «les paumes ouvertes dans l’herbe glaciale», le poète se sent devenir «un lieu pur d’échange et d’alliance». De l’autre l’univers presque familier de la Flandre hollandaise: le polder forme une enclave où la végétation se referme sur la trace de l’homme «comme la passée d’un doigt dans une fourrure». L’intelligence est absorbée et exsudée par le corps; la pensée «reflue de toutes parts vers la ligne d’arrêt de la pure conscience d’être». L’extase ne débouche ici sur aucune catastrophe: dans la dernière chambre du labyrinthe se forme une «fine bulle de transparence» qui recèle la demeure idéale du moi.
Au long fragment qu’est «La sieste en Flandre hollandaise» répondra bien plus tard Les Eaux étroites (1976), récit court longuement raconté, étirant une mince donnée narrative. Ces données d’échelle et de durée suffisent à dessiner le domaine de la poésie. Gracq n’a jamais écrit un vers: son œuvre s’inscrit dans le devenir moderne d’une forme, qui est le poème en prose, jusqu’au point où, disparaissant, elle se confond avec la littérature.