
Le second livre de Gracq a été composé en deux temps. Le
bref prologue est écrit à lautomne 1940, dans un camp de prisonniers
en Silésie. Libéré pour cause de maladie au début
de 1941, Gracq revient à Angers et rédige le roman pendant lannée
1942, en même temps que les poèmes de Liberté grande.
Le livre ne paraîtra quaprès la Libération, en 1945.Cest dans le prologue que lécrivain dit «je» pour la première fois, et quon entend le timbre de son style: «Jévoque, dans ces journées glissantes, fuyantes de larrière-automne, avec une prédilection particulière les avenues de cette petite plage, dans le déclin de la saison soudain singulièrement envahies par le silence.»Il se représente comme le «voleur de momies» qui revient sur les lieux du drame et parcourt un «théâtre vide» que va repeupler la fiction. Le récit souvre, avec un sensible décalage de ton, sur le «Journal de Gérard»; aux deux tiers du livre celui-ci sinterrompt et le fil est repris par un narrateur anonyme, dont la voix ne coïncide pas avec celle du prologue. Laction se déroule durant la saison de lHôtel des Vagues, dans le décor somme toute réaliste dune côte bretonne. Elle met en scène un groupe destivants, dont se détachent le narrateur, Gérard, «jeune universitaire plein davenir»- cest un double ironique de lauteur -, et la blonde Christel, «princesse lointaine» ou «Atala fort convenable», figure féminine assez stéréotypée mais complémentaire de Gérard et à qui Gracq délègue nombre de souvenirs personnels (linternat, le goût de lopéra). Au second plan apparaissent un adolescent «compliqué à dessein», Jacques, et un jeune couple, Henri et Irène, que déferont bientôt les affinités électives. Cest dans ce petit monde que survient le beau ténébreux: Allan est le visage, et presque lange, de la tentation. Au-delà de la séduction, dont il nest pas avare, il attire par lénigme de sa présence et de son désuvrement. Énigme transparente pour le lecteur: on comprend vite quil a conclu un pacte de suicide avec la femme fatale qui lui sert de compagne épisodique, Dolorès; mais laveu savamment suspendu de ce secret donne sa trame au récit. Le sujet du livre nest pas Allan lui-même, mais la question dont il est porteur; la fiction permet de comprendre les effets que produit sur un groupe fermé la présence dun être porteur dabsolu. Ce nest pas la mort qui est désirée, mais la surhumanité momentanée que confère lengagement pris avec elle. Par lentremise du journal de Gérard, le texte multiplie les réflexions autour de ce schéma: sur la passion «fille de la foule», sur la théâtralité, sur les rituels de sacrifice (comme la tauromachie). Limpulsion héroïque nest pas première, elle ne fait quinvestir un rôle tragique en réponse aux attentes de la foule: le tentateur est dabord celui qui cède à cette tentation, avant dêtre pris au piège de son jeu et de mourir poussé vers la sortie. De là vient une profonde ambiguïté, dont le titre est lemblème: Allan, «prince de la vie», est en même temps le dernier rejeton dune lignée littéraire - nouvel Amadis, nouveau Nerval, mais résurgence aussi de types plus vulgaires comme LHomme à lHispano, de Pierre Frondaie. Le double suicide est inspiré dun poème de Vigny, qui lui-même brode sur la mort romantique de Kleist et de Henriette Vogel. Mais le destin dAllan revient aussi sur les suicidés du surréalisme, Jacques Vaché et Jacques Rigaut; il semble répondre par la négative à lenquête quavait lancée en 1925 La Révolution surréaliste, «Le suicide est-il une solution?». Cependant Gracq accorde à son héros un sursis assez long pour que soient portés au-delà deux-mêmes ceux qui auront su prendre part au jeu. Adultère bourgeois (Irène), dérive onirique dans la vie réelle (Henri), don de soi (Christel), retrait derrière lécran du romancier (Gérard), chacun rencontre sa vérité. Lexaltation épique de la quête se nourrit du rôle tragique, dont elle est indissociable. Et en contrepoint de la mascarade littéraire se dégagent des figures parfaites: le Christ des jours dEmmaüs, entre Résurrection et Ascension, et, sur un autre plan, les poètes: Rimbaud, le Chateaubriand de La Vie de Rancé; à lhorizon de cette lignée, on devine sans quelle soit nommée la figure dAndré Breton. Cette ambiguïté nest pas entièrement maîtrisée par la synthèse de luvre dart. Un matériau surabondant de réflexions et dimages a été réparti entre les personnages, dans des dialogues parfois démesurés et dune curieuse incongruité de ton. Linterruption du journal de Gérard, techniquement commandée par une ultime scène à faire entre Allan et Christel, appauvrit le texte et fait paraître le dénouement plus artificiel. Enfin, le rapport avec la littérature, dans Un beau ténébreux, reste encore enchevêtré: toute la matière des textes critiques sy trouve en germe, mais elle interfère avec la question même de luvre romanesque: quel héros, et quel langage, pour quel roman? Car ce deuxième livre est aussi pour Gracq un laboratoire du roman; il constitue linterrogation la plus radicale à laquelle il se soit livré sur lentreprise décrire, ses moyens et son sens. | ||||
|
|