
Julien Gracq a rédigé Au château dArgol pendant lété
1937. Gallimard ayant refusé le manuscrit, Gracq ne sollicite pas dautre
éditeur jusquà ce quune rencontre fortuite lamène à
le proposer à José Corti, libraire-éditeur proche des surréalistes.
Corti accepte et le livre paraît en décembre 1938.Au château dArgol se dresse au seuil de luvre de Gracq, dont la coupure de la guerre et de la captivité le sépare, comme un portique orgueilleux, dun style plus archaïque. Cest pourtant une uvre de jeunesse où règnent le désir de sexpliquer et lémerveillement de lécrivain qui découvre ses pouvoirs. Au premier regard le livre se présente comme une «histoire extraordinaire» dans le genre dEdgar Poe, mais dans laquelle les ressorts du fantastique seraient détournés vers des préoccupations dordre esthétique ou moral. Lintrigue rassemble dans un manoir breton, entre mer et forêt, un trio héroïque: une paire de jeunes gens, Albert et Herminien, et une femme, Heide, qui passe de lun à lautre, et quils brisent lun après lautre avant de se rejoindre, toute médiation disparue, dans un coup de couteau. Plus quà la femme, vite réduite au rôle dobjet malgré ses prestiges, le livre sintéresse à «lunion nécessaire» des deux hommes, chacun étant à lautre «le fantôme à la fois de son double et de son contraire»: Albert et Herminien sopposent comme le lumineux et le sombre, lesprit et la matière, la spéculation et laction. Le récit est un drame de lincarnation et de la réversibilité; la contagion dune blessure sexuelle se propage, du baiser «pris» par Heide à Albert au viol de Heide et à la plaie dHerminien, frappé par son cheval. Sur la gravure découverte dans la chambre dHerminien et qui représente le mystère du Graal, le sang glorieux du Graal et le sang pourri du roi blessé, Amfortas, se confondent, refermant le cycle sur lui-même sans que soit résolue ni dépassée (malgré linsistante référence à Hegel) la question du «sacré»; cest en effet le nom que donne Gracq à cette surhumanité ou surréalité immanente, mais noire, au regard de laquelle le salut se confond avec la damnation. Le premier livre de Gracq est plus abstrait, plus violent et plus révélateur que les ouvrages ultérieurs. Les chapitres se suivent sans transition, chacun nommant un événement ou un lieu («Le bain», «La chapelle des abîmes», «La forêt»). Le décor est traité avec un mélange dintensité sensorielle et didéalisation forcenée. Lanthropomorphisme y règne sans partage, les solitudes ne cessent dinterpréter les mouvements du cur. Quant au château, dun luxe et dune sauvagerie également extravagants, cest à la fois un manoir breton et un palais idéal dans le genre de William Beckford, mais quun architecte moderniste aurait agencé selon la seule logique des jeux de lumière. La narration pénètre les pensées des héros sans les expliquer ni les juger. Comme il ny a aucun dialogue, cest elle qui donne au livre son ton unique, la «coulée unie et sans rupture» dune magnifique emphase. Les épithètes convenues du sublime, souvent groupées par paires ou développées en périphrases, soutiennent la hardiesse de la phrase, tantôt abrupte, tantôt aventurée dans de vastes porte-à-faux. Cest, pour le style, la manière de Lautréamont; derrière, on reconnaît celle de Poe, et à travers cette ironie vibre parfois linnocence dun romanesque pur (comme cette phrase qui enchantait Mandiargues: «Ils se dévêtirent parmi les tombes»). L«Avis au lecteur» qui précède le récit lui est postérieur de plusieurs mois. Fruit de la relecture et du calcul, il a rempli son office puisquil a durablement orienté la réception non seulement dArgol mais de luvre romanesque de Gracq. Son propos se ramène à trois thèses. La première revendique «lapparentement visible» du livre à une «école littéraire» où lon reconnaît le surréalisme sans quil soit nommé: de lui provient la «lumière nouvelle» dont louvrage se propose déclairer la question du salut. La deuxième mentionne Wagner comme «défricheur» de cette même perspective, et présente Argol comme une «version démoniaque» de Parsifal. La troisième concerne le mode de lecture: Gracq récuse toute interprétation symbolique de son récit, tout en assumant le statut parodique dune écriture dont les figures «nous enchantent par leur complète familiarité». Cependant ces éléments, dont Gracq semble faire des clés du livre, lui sont assez extérieurs. Le surréalisme sert surtout de médiation vers le romantisme et le roman noir. La référence à Parsifal fournit au récit un emblème plus quun modèle générateur: les éléments de la légende, redistribués et brouillés, ne se rassemblent que dans la description dune gravure. Le livre enfin ne vise en rien à subvertir la littérature: bien au contraire la considération des «signes consacrés» sous lesquels il doit vaincre inspire à lécrivain «un sentiment tout à la fois détourdissement créateur, de mélancolie et de gloire». Au château dArgol a emporté demblée ladhésion dAndré Breton, qui a vu dans le livre un «aboutissement» du surréalisme, le moment où celui-ci «se retourne librement sur lui-même, pour se confronter avec les grandes expériences sensibles du passé». Cette reconnaissance littéraire décisive se prolongera bientôt en amitié. | ||||
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