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Édouard Glissant / Images matricielles
 

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«Car pour ce qui est de l’histoire, notre histoire, il nous reste à la déterrer ou à l’élever, en nous et parmi nous.»
Tout-Monde


Le bateau négrier
«Cette barque ronde, si profonde, est votre mère, qui vous expulse. Enceinte épouvantablement d’autant de morts que de vivants en sursis.»Mahagony Parmi les images qui circulent à travers toute l’œuvre de Glissant comme autant de balises, de points nodaux, de figurations de la pensée, celle du bateau négrier joue un rôle primordial. L’évocation de ce vaisseau de mort revient comme une hantise. Car c’est par lui que s’est opéré l’arrachement au pays premier, à l’Afrique. Il a contraint à la plongée dans l’inconnu et a précipité dans l’exil. Il est le ventre monstrueux dont sont nées les communautés noires d’Amérique.
Les Indes, poème épique de l’invention moderne de l’Améri-que, donne évidemment une place essentielle au bateau négrier. Reprenant la formule épique de l’énumération (voir le «catalogue des vaisseaux» dans l’Iliade), le poème, dans son chant 4, inscrit le dénombrement non des navires mais des déportés, qui souvent choisirent de mourir sur l’océan, qui sont «passés directement du ventre du négrier au ventre violet des fonds de mer» :
«[…] Et Un qu’on mène sur le pont, une fois la semaine, que ses jambes ne pourrissent. Un qui ne veut marcher, immobile en sa mort déjà, qu’on fait danser sur la tôle de feu. Un qui attend l’inanition, il se refuse à avaler le pain mouillé de salaison ; mais on lui offre de ce pain ou du fer rouge sur la fl amme, qu’il choisisse. Un enfin qui à la fin avale sa langue, s’étouffe, immobile dans sa bave rouge. Cela se nomme d’un nom savant dont je ne puis me souvenir, mais dont les fonds marins depuis ce temps ont connaissance, sans nul doute.»
La déploration reste stérile si elle ne se prolonge pas en réfl exion. La Poétique de la relation propose en ouverture un texte, «La barque ouverte», qui est une mise en perspective mythique de l’expérience fondatrice de la déportation. Au point de départ, il y a la descente dans les ténèbres : «La première ténèbre fut de l’arrache-ment au pays quotidien, aux dieux protecteurs, à la communauté tutélaire. Mais cela n’est rien encore. L’exil se supporte, même quand il foudroie. La deuxième nuit fut de tortures, de la dégénérescence d’être provenue de tant d’incroyables géhennes. Supposez deux cents personnes entassées dans un espace qui à peine en eût pu contenir le tiers. Supposez le vomi, les chairs à vif, les poux en sarabande, les morts affalés, les agonisants croupis. […]»
De ce gouffre, de ce non-monde où ont été précipités les hommes vendus, émerge la violence d’un cri, où, plus tard, on devinera les prémices d’une parole. Car le ventre du bateau est un gouffre-matrice, générateur d’une clameur qui se prolongera. Débarqués dans l’inconnu d’un pays nouveau, les déportés doivent s’inventer par la découverte de cet inconnu, dans la rencontre avec l’opacité du pays et des êtres qu’il porte. «L’inconnu-absolu, qui était la projection du gouffre […] à la fin est devenu connaissance.» Les descendants de ceux qui survécurent à l’ex-périence du gouffre ont gardé de leur descente à l’abîme le sens de la connaissance par la relation, dans le défrichement de l’in-connu, dans le jeu des rencontres avec des opacités acceptées.
«De même que l’arrachement primordial ne s’accentuait d’aucun défi, ainsi la prescience et le vécu de la relation ne se mêlent-ils d’aucune jactance. Les peuples qui ont fréquenté le gouffre ne se vantent pas d’être élus. Ils ne croient pas enfanter la puissance des modernités. Ils vivent la relation, qu’ils défrichent, à mesure que l’oubli du gouffre leur vient et qu’aussi bien leur mémoire se renforce.»

La plantation
Après la traversée, la solitude, et la colère des requins, s’ouvre bientôt un champ de terres somptueuses, de misère et d’incendies, et de sang noir précipité.Les Indes Comme le bateau négrier, la plantation a été la terrible matrice où se sont formées les sociétés créoles. C’est un lieu refermé sur lui-même ; les limites en sont strictement marquées, et il est impossible d’en sortir, sauf permission expresse ou exception rituelle (comme pour le Carnaval) ; la plantation vit sur elle-même, en autarcie (elle a sa chapelle ou son église, son lieu de distribution des vivres ou sa boutique, son infirmerie ou son hospice). La société y est organisée selon le principe de la pyramide : à la base, la grande masse des esclaves, ou celle des travailleurs après l’abolition de l’esclavage en 1848 ; eux ou leurs ancêtres ont été transplantés de l’Afrique et de l’Inde ; vient ensuite un étage de cadres moyens (commandeurs, économes, géreurs et intendants), d’abord engagés venus d’Europe, peu à peu remplacés par une minorité d’hommes de couleur ; au sommet, la caste blanche des maîtres (les békés, comme on les nomme aux Antilles). Le système de l’esclavage induit une grande stagnation, un refus de l’innovation dans les techniques de production. Les esclaves, qui ne sont en rien intéressés à la bonne marche de la plantation, se préoccupent seulement d’assurer leur survie, en bricolant ou jardinant en marge du système. Après l’abolition, leurs descendants préfèreront les petits métiers (les «djobs») et pratiqueront des cultures de subsistance sur les parcelles des jardins créoles.
Univers d’oppression, voire de déshumanisation, le système de la plantation s’est effondré sans se prolonger en une organisation sociale qui en aurait pris la suite. Mais il a chargé de son poids la mémoire collective, nourri les nombreuses évocations proposées par la littérature et le cinéma (Glissant cite La Rue Cases-Nègres, le roman comme le film, comme exemple de cette représentation de la plantation). La plantation est souvent présente dans l’œuvre de Glissant, notamment dans Le Quatrième Siècle. Mais aussi à travers les cicatrices laissées sur le corps social. Comme celle que constate un des personnages de La Lézarde : «J’ai vu un enfant de quatre ans : il dirigeait un attelage de bœufs, au travers d’un champ stérile. Bœufs squelettiques, sillons sans rigueur, laboureur sans joie. Un enfant près des bœufs, et son père cloué à la charrue! La forêt alentour n’était que splendeurs.»
La plantation a suscité sa négation : le marronnage, refus radical, dont la trace est omniprésente. Le Discours antillais évoque une de ces fuites que l’on croirait celle du «marron primordial», qui tire son être de son évasion et qui doit se fondre dans le paysage pour assurer son salut : «Il devinait les poursuivants, chiens et chasseurs, dans le lointain des bois où ils s’étaient égarés. […] Il était devenu indistinct des branches et des boues, de la terre et des souches.» Or l’on s’aperçoit en fin de chapitre que l’événement est situé dans les années 1970. Permanence du marronnage, qui est une attitude multiforme. Si relativement peu d’esclaves réussirent à s’enfuir pour s’installer à l’écart et cultiver une parcelle arrachée à la forêt, ceux qui restèrent sur les plantations pratiquèrent l’esquive ou le détour en inventant pour leur compte des formes de contes, proverbes ou chansons, qui ne disent pas leur situation quotidienne ou concrète mais l’expri-ment de manière symbolique. La ruse est le moteur des contes produits sur la plantation. Paradoxalement, c’est l’enfermement de la plantation qui a produit le métissage culturel, la rencontre des cultures comme laboratoire d’un monde pluriel en gestation. Les langages créoles en sont une des résultantes. C’est dans la nuit des cases qu’ont germé les musiques – jazz, calypso, reggae – qui libéraient les rythmes des corps et les mots étouffés. Ces musiques «sont le cri de la Plantation, transfiguré en parole du monde».

Monsieur Toussaint
Et l’histoire ferma, sur ce guerrier trahi, la trappe oublieuse d’un hiver. Qu’il meure, ô qu’il meure, et que la forêt grandisse.Les Indes Toussaint-Louverture est célébré comme le libérateur des Noirs, le héros fondateur de la nation haïtienne. Ancien esclave, chef de guerre pendant les événements révolutionnaires de Saint-Domingue, rallié à la République française quand celle-ci abolit l’esclavage (et elle le nomme alors général) Toussaint-Louverture est opposé au rétablissement de l’esclavage par Bonaparte. Il est finalement capturé et emprisonné dans le Jura. Il avait retenu l’attention d’Aimé Césaire, qui en magnifie la figure dans son Cahier d’un retour au pays natal et qui lui consacre en 1961 un important essai historique. Reprenant les idées émises par l’his-torien C.L.R. James dans ses Jacobins noirs (la traduction française date de 1949), Césaire présente le héros comme dépassé par les événements, refusant de faire le saut de l’indépendance, pressentant peut-être que sa présence empêcherait la réconciliation des Noirs et des Mulâtres : il choisit alors de se sacrifier et de trouver dans la mort la conclusion de son action politique.
En portant au théâtre le personnage de Toussaint-Louver-ture, Édouard Glissant semble se préoccuper moins de la leçon politique donnée par le destin de Toussaint que des repères historiques fournis par son histoire. Dans une première version, écrite en 1959 et publiée en 1961, il composait surtout une évocation de l’atmosphère révolutionnaire de Saint-Domingue (future Haïti) de 1788 à 1803, année de la mort de Toussaint-Louverture au fort de Joux, dans le Jura. Il entendait ainsi réparer le raturage de la mémoire collective antillaise, aider à démêler les embrouillements d’un passé subi, qui n’est pas encore histoire pour la conscience antillaise mais dont il faut débrouiller le sens pour pouvoir se projeter dans un futur. Glissant appelait «vision prophétique du passé» cette volonté d’éprouver dans son épaisseur une histoire mutilée ou occultée.
Glissant a repris et profondément reman ié le texte de 1961, pour une version scénique représentée en 1977. Tout en refusant une créolisation systématique de la langue des personnages, il introduit d’importantes séquences d’incantations ou mélopées en créole.
La pièce de Glissant opère un renversement radical par rapport aux images glorieuses du «libérateur de Saint-Domingue». Il le montre dans sa cellule du fort de Joux, malade, soumis aux vexations et insultes des geôliers, pathétique dans son attente de la mort. Mais comme l’indiquent les didascalies, la scène se passe à Saint-Domingue en même temps que dans la cellule. Il n’y a pas solution de continuité entre l’espace de la prison et celui du pays natal. Des personnages apparaissent, que Toussaint est seul à voir, certains déjà morts ou empruntés à la légende : Maman Dio, prêtresse du vaudou, Mackandal, nègre marron qui portait le feu sur les plantations, Macaïa, chef révolté, Delgrès, héros de la révolte des Noirs de Guadeloupe, Moyse, lieutenant de Toussaint que celui-ci avait fait fusiller, Bayon-Libertat, ancien maître de Toussaint. Toute l’histoire de Toussaint est interrogée dans la dialectique des dialogues et ses contradictions sont montrées : il est à la fois révolutionnaire et conservateur, libérateur et autocrate, en rupture avec l’ordre des esclavagistes blancs tout en intégrant leur vision du monde.
Toussaint meurt, non pas dans une transfiguration glorieuse, mais en héros problématique, dans le consentement au sacrifice, en se renouant à l’histoire d’Haïti, en retrouvant la langue créole (c’est la première fois dans la pièce) pour achever sa dernière réplique :
«Qui était-ce, Mackandal ?… Il fait chaud. Je brûle… La neige du bûcher, toute la chaleur qui dort au fond de leur hiver ! Me voici, mes compagnons. Arrêtez, soutenez l’assaut de Toussaint, si vous l’osez ! Je viens, Macaïa, par-dessus l’océan une fois encore, commandant Delgrès, j’allume le bouchon de poudre, l’honneur me revient, oui, la récolte saute dans le ciel, les ignames, le tabac, oho Maman Dio, cette richesse va dans la mer, elle est pour tous, pour tous ! Mon nom est Toussaint-Louverture. Ne prenons pas de repos que nous n’ayons vaincu nos ennemis ! Man lé la libèté pou Sin-Doming ! Ogun, Ogun !»