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Édouard Glissant / Thématiques
 

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«Je ne sais pas à quel âge, dans mon très jeune temps, j’ai rêvé d’avoir développé un texte qui s’enroulait innocemment mais dans une drue manière de triomphe sur lui-même, jusqu’à engendrer au fur et à mesure ses propres sens. La répétition en était le fil, avec cette imperceptible déviance qui fait avancer. Dans ce que j’écris, toujours j’ai poursuivi ce texte. Je m’ennuie encore de ne pas retrouver l’enhalement tant tourbillonnant qu’il créait, qui semblait fouiller dans une brousse et dévaler des volcans. Mais j’en rapporte comme une ombre parfois, qui relie entre elles les quelques roches de mots que j’entasse au large d’un tel paysage, oui, une brousse, sommée d’un volcan.»
La Cohée du Lamentin


Le paysage
«Un arbre est tout un pays, et si nous demandons quel est ce pays, aussitôt nous plongeons à l’obscur indéracinable du temps, que nous peinons à débroussailler, nous blessant aux branches, gardant sur nos jambes et nos bras des cicatrices ineffaçables.»Mahagony Reprises, variations, amplifications, expansions donnent à quelques motifs récurrents un pouvoir de suggestion et de rayonnement qui les charge de valeurs sp écifiques. Ils deviennent emblématiques du travail de Glissant.
L’attention au paysage est une de ces constantes. Elle est la conséquence nécessaire de la poétique de la diversité. Contre l’abstraction de l’universel, la relation au pays particulier et la connaissance qu’elle permet donnent aux hommes le pouvoir de se constituer. «Tout homme est créé pour dire la vérité de sa terre.» Cette phrase de La Lézarde a essaimé ses variantes tout au long d’une œuvre où Édouard Glissant se révèle comme «ce défricheur de paysages» que saluaient Jean Bernabé et Raphaël Confiant.
L’Intention poétique réunit, sous l’intitulé «Purs paysages», deux essais sur l’œuvre de Pierre Reverdy et René Char, où s’énonce le principe que «la défense du paysage est le premier acte du poète» et que «la solidarité avec le paysage est d’office militante». Dès le premier roman, La Lézarde, la rivière éponyme est plus que le décor de l’action. Elle en porte l’énergie poétique. Elle est impliquée dans l’histoire qui se construit en en suivant le cours. Grâce à elle, les personnages du roman, le narrateur, le lecteur apprennent peu à peu que «l’homme importe quand il connaît dans sa propre histoire (dans ses passions et dans ses joies) la saveur d’un pays».
Chacun des ouvrages d’Édouard Glissant approfondit sa relation au pays réel. Le programme en avait été posé dès L’In-tention poétique: «Passionnément vivre le paysage, le dégager l’indistinct, le fouiller, l’allumer parmi nous. Savoir ce qu’en nous il signifie. Porter à la terre ce clair savoir.» Il faut sans doute commencer par nettoyer le paysage du vernis des mots qui l’ont recouvert. Glissant est plusieurs fois revenu sur son propre aveuglement quand il utilisait le mot «été» (dans La Lézarde par exemple) pour évoquer le feu, la chaleur, l’ardeur, mais le mot «été» ne saurait avoir de sens dans son pays natal, qui ne connaît que la «saison unique», là où carême et hivernage distinguent à peine les deux versants de l’année.
Si l’écrivain est celui qui restitue «la parole du paysage», l’écrivain des Amériques se sent étranger dans l’esp ace intimiste de l’Europe, celui par exemple de la source et du pré, du jardin bordé d’une rivière³: l’espace littéraire américain a quelque chose d’ouvert, de violent, d’éclaté, d’irrué (Glissant aime ce néologisme qui renvoie à la violence de la terre et des volcans).
«Les cyprès mangés d’épiphytes, plantés droit dans l’eau d’un bayou de Louisiane ; les fougères géantes plombant l’à-pic de la route de la Tracée en Martinique ; la marée de végétation, à Tikal au Guatemala, d’où lèvent les trirèmes des pyramides des temples, avec leurs volées de marches comme autant de rames à l’espère ; la vigie pathétique des palmiers, au large des mornes de Santiago de Cuba ; les ouvertures des traces entre les cannes, qui partout à la ronde vous emprisonnent ; les failles rauques des ravines enfouies ou des grands canyons à l’abandon du ciel ; la jaunissure des mangles, friselant le bleu émeraude de la mer auprès de la ville de Pointe-à-Pitre en Guadeloupe ; les fûts insondables de la pluie guyanaise balisant de toujours son chaos de forêt ; les fleuves débordés charroyant la terre, Mississippi et Amazone, et aussi bien les minuscules rivières étreintes sous leurs roches à sec ; et les chutes d’eau figées dans leur infinie violence, el Salto del Angel, ou secrètes infimes sous la rouille du temps: les paysages des Amériques sont ouverture, démesure, une manière d’irruption dans les espaces. Les histoires des peuples s’y crochent et y découpent des monuments que l’énergie montée de terre bouge et change infiniment» (Poétique du Tout-Monde).
Tel est bien le paysage littéraire d’Édouard Glissant, baroque, répétitif (comme la parole du conteur), démesuré, chaotique. Par cela même, il est impossible de l’enfermer dans un seul pays. «Les pays que j’habite s’étoilent en archipels» (Traité du Tout-Monde).

Les langues
«Je te parle dans ta langue et c’est dans la mienne que je te comprends»Édouard Glissant, L’Intention poétique, repris dans Poétique de la relation Pourquoi n’écrivez-vous pas dans votre langue maternelle, le créole ? La question (ou le reproche) a souvent été adressée à Édouard Glissant. Dès les premières pages de L’Intention poétique, il a pris soin de clarifier sa relation à la langue française et de revendiquer «[sa] manière de fréquenter passionnément cette langue». Le créole est sans doute tout aussi pleinement sa langue, mais sa situation de langue dominée empêche encore son usage satisfaisant comme langue d’écriture littéraire. Plusieurs sections du Discours antillais analysent son statut et les freins qui retardent son épanouissement et sa fixation comme langue de plein exercice. La pratique écrite du créole verse parfois dans un folklorisme naïf. L’écriture française de Glissant doit se lire comme un exorcisme tentant de conjurer le déni du créole et, plus profondément, de retrouver la parole primordiale, le cri perdu des premiers marrons. «Qu’est-ce donc que le langage ? Ce cri que j’ai élu ? Non pas seulement le cri, mais l’absence qui au cri palpite. [Le texte continue par l’évoca-tion de celui-là, le marron primordial, «qui toute une nuit monta dans la falaise d’acacias» et qui là «poussa son cri qui aussitôt se perdit dans l’immensité de ce minuscule esp ace».] Cri au monde poussé du plus haut morne et que le monde n’entendit, submergé là en la vague douceâtre où la mer englue l’homme – Et c’est à cette absence ce silence et ce rentrement que je noue dans la gorge mon langage, qui ainsi débute par un manque: Et mon langage, raide et obscur ou vivant ou crispé, est ce manque d’abord, ensuite volonté de muer le cri en parole devant la mer» (L’Intention poétique).
Refusant la transparence de la langue standardisée, Glissant choisit de déconstruire le français pour rendre sensible l’occultation du créole. En affrontant et détournant ses codes, il donne l’exemple d’un affranchissement de l’aliénation linguistique dont la communauté antillaise a été victime. Si le créole parfois fait irruption dans son écriture, c’est dans le choc de sa présence littérale, soulignant la tangence aux Antilles du créole et du français, et non dans quelque douteuse créolisation du français.
La Poétique de la relation et les essais des années 1990 prennent acte de la domination de quelques langues réputées universelles et de la disparition rapide de beaucoup de langues du monde. Glissant reformule alors sa réflexion sur la complexité des problèmes langagiers, en affirmant bien sûr que tout peuple a le droit de vivre et de créer dans sa langue pour rendre visible son rapport au monde. La défense des langues est donc un impératif de la survie du Divers. Un précepte, qui réapparaît encore dans La Cohée du Lamentin, affirme ce droit des langues: «Nous ne sauverons pas une langue en laissant périr les autres.» Impossible donc de s’enfermer dans un solipsisme langagier. Une formule, souvent reprise dans de multiples interventions, pose le désir d’ouverture en principe fondamental: «Nous savons que nous écrivons en présence de toutes les langues du monde» (Introduction à une poétique du Divers). Écrire en présence de toutes les langues du monde ne signifie pas les connaître toutes. Il s’agit d’écrire en s’arrachant au piège du monolinguisme, en proposant des ouvertures linguistiques qui rendent sensible la co-présence des autres langues.

La trace
«La trace est à la route comme la révolte à l’injonction, la jubilation au garrot»Traité du Tout-Monde « Trace » : le mot a d’abord chez Glissant une valeur géographique, renvoyant au paysage martiniquais. Par exemple dans Tout-Monde : « Comme est beau l’enlacement de végétation qui multiplie sans fin dans les détours de la Trace en Martinique, entre Balata et Morne Rouge. » Devenu toponyme, comme l’indique la majuscule, le terme garde le sens ancien de « chemin », qui s’est maintenu dans le langage antillais, en s’enrichissant de connotations exubérantes : la trace pénètre au cœur de la végétation primaire, mais elle peut aussi ouvrir des chemins dans le foisonnement des champs de cannes.
À la fin de La Case du commandeur, Marie Celat est emmenée en ambulance à l’hôpital psychiatrique. Elle a le temps d’apercevoir le paysage, « l’endroit où la route plongeait (montant cependant) aux vertiges sans fond de la forêt et dans son humidité primordiale : dans cela qui s’est noué, a traversé notre corps avec l’épais tumulte d’une cavalerie. C’est la Trace du Temps d’Avant, dit-elle ». Sa parole révélatoire associe les deux valeurs que prend la trace dans le monde de Glissant : chemin et mémoire. Les traces dans la forêt gardent le souvenir de leur percée (par les premiers marrons ?) mais aussi quelque chose d’encore plus ancien.
De La Case du commandeur à Tout-Monde, l’idée s’est imposée que « la trace est ce qui est resté dans la tête dans le corps après la Traite sur les Eaux Immenses, que la trace court entre les bois de la mémoire et les boucans du pays nouveau » (Tout-Monde). Cette trace du pays d’avant a fécondé certains éléments rencontrés dans le pays nouveau pour produire en musique le jazz, ou la biguine ou la salsa ou le reggae, ou pour reconstruire des langages qui seront les créoles, ou pour inventer la religion du vaudou avec les traces des dieux africains.
La trace introduit à un mode de penser tout opposé à l’es-prit de système. La pensée de la trace est ouverture, divagation, errance, exactement le contraire de la pensée de l’être. «On ne suit pas la trace pour déboucher dans les confortables chemins, elle voue à sa vérité qui est d’exploser, de déliter en tout la norme séductrice» (Introduction à une poétique du Divers). Comme la trace invite à quitter le grand chemin trop bien pavé ou goudronné, la pensée de la trace refuse la clôture du concept. Au contraire, elle confirme le concept «comme élan, le relate: en fait le récitatif, le pose en relation, lui chante relativité» (Traité du Tout-Monde).
Le développement sur la pensée de la trace dans l’Introduc-tion à une poétique du Divers, qui esquisse un parallèle avec la poétique de la Relation (la pensée de la trace «donne sur ces temps diffractés que les humanités d’aujourd’hui multiplient entre elles, par heurts et merveilles»), se termine par cette belle clausule: «Telle est l’errance violente du poème.» Ce qui invite à découvrir dans la pensée de la trace un principe d’écriture.
Or c’est bien ce qui se rencontre dans les textes d’Édouard Glissant. Son usage de la langue française s’écarte des grands chemins battus pour ouvrir de nouvelles tracées langagières. Sur le plan de la syntaxe comme du lexique, il mêle à son français les traces d’autres langues, principalement du créole. Son emploi du mot «trace» lui-même hérite des valeurs que le mot «tras» peut avoir en créole. Mais c’est surtout le mode de déploiement de l’œuvre qui témoigne d’une esthétique de la trace. Les thèmes, les formules, les personnages sont sans cesse repris. Un tel ressassement, dans son jeu de variations et de discontinuités, maintient le fil d’un chemin souterrain, d’une trace.

La folie
«Dans l’ambigu dramatique d’une société coloniale qui ne présente plus les formes extérieures extrêmes et tranchées de la domination, le délire verbal n’est pas la «maladie» de quelques-uns, c’est la tentation de tous.»Le Discours antillais Dans les premières pages de La Case du commandeur, une scène de rue, ou plutôt d’autoroute, en Martinique, «entre les panneaux qui marquent Trinité 17 km et Gros-Morne 9 km»: «À la croisée cet homme, frappé d’un songe de vent, se souvient. Il saute sur un pied, il casse la tête en arrière, il crie: Odono ! Odono ! Les voitures klaxonnent, les passants rient sans s’arrêter. L’homme, sorcier de midi, entrevoit par pans.» Évoquée ou reprise par plusieurs autres textes de Glissant (dans Le Discours antillais: «Combien dénombrons-nous de ces errants, qui aux carrefours moulinent ainsi le tragique de nos déracinements»), cette scène donne l’image d’un personnage que toutes les sociétés connaissent bien: le fou, c’est-à-dire celui qui est situé en marge, rejeté, enfermé, mais aussi celui qui peut voir (ou entrevoir) ce que les autres ne voient pas, qui peut dire ce qu’on ne peut pas dire.
Ce même roman s’ouvre et se ferme par des parodies de coupures de presse, la première relatant le cas d’une folle («Elle roulait les yeux et brusquement elle fixait votre figure et vos mains, vous ne saviez pas où vous mettre») qui effraye le voisinage, la seconde célébrant l’excellence du système psychiatrique en Martinique. Cette folle, le lecteur le découvre, n’est autre que Marie Celat, dite Mycéa, dont la figure fascinante traverse toute l’œuvre de Glissant, depuis La Lézarde où elle épouse Mathieu Béluse, jus-qu’à La Folie Celat par exemple, ce jeu scénique que Glissant qualifie de «poétrie». On comprend que la folie de Marie Celat est sans doute liée à son malheur personnel, à la mort violente de ses deux fils, mais peut-être aussi à la trace en elle d’un passé insu que le roman tente de restituer dans son travail d’anamnèse. La folie de Mycéa s’inscrit dans son histoire personnelle mais elle renvoie aussi à la situation antillaise. Beaucoup peuvent se reconnaître dans sa folie, comme ce personnage de Tout-Monde qui vient assurer à l’auteur de l’histoire de Marie Celat: «Mycéa, c’est moi».
Le Discours antillais consacre un long développement au «délire verbal» dans la société martiniquaise. L’hypothèse développée par cette argumentation sociologique est que l’aliénation est telle, la colonisation en ce sens si «réussie» que la collectivité martiniquaise en tant qu’ensemble complexe partageant un mode original de relation au monde se déliterait en une collection d’individus dominés, «qui n’entretiendraient que cette relation de dépendance à l’autre». Cette aliénation est vécue dans l’im-possibilité de résoudre la contradiction entre ce qu’on est et ce qu’on croit être, sauf par le saut dans le «délire verbal coutumier» (commun à toute une société, par opposition au délire pathologique individuel). L’analyse s’appuie sur plusieurs productions délirantes, comme celles d’Évariste Suffrin, travailleur agricole qui a fondé au Lamentin une secte au caractère mystico-religieux sous le nom de Dogme de Cham.
Si la folie antillaise dit un effort tragique de réappropriation de soi et de son histoire, Le Discours antillais suggère une sortie de l’aliénation par «la clarification politique de la situation (une communauté responsable ayant renoué avec la mémoire historique, ayant reconquis des structures de production adaptées, ayant établi de nouveaux liens avec son milieu et entre les individualités qui la composent, et maîtresse de son avenir)».
Mais les romans entreprennent aussi ce travail. Ils énoncent la parole impossible de la folie, qui fait détour dans le délire. Dans la poétrie, Marie Celat crie son désir:
«Je ne prétends pas vérité de parole.
«Je veux crier.
«Je veux accoucher des mots dans ma gorge, que vous n’avez pas un seul entendus. Cherchez bien au fond de vous, là où tout est hérissé, si harassé, alors vous tressaillez, de cela même que vous n’entendez pas.»
La poésie de Glissant aussi est «volonté de muer le cri en parole».

L’archipel
«Nous nous apercevons de ce qu’il y avait de continental, d’épais et qui pesait sur nous, dans les somptueuses pensées du système qui jusqu’à ce jour ont régil’Histoire des humanités et qui ne sont plus adéquates à nos éclatements, à nos histoires ni à nos non moins somptueuses errances. La pensée de l’archipel, des archipels, nous ouvre ces mers.»Traité du Tout-Monde «Quelle est cette sp lendeur ? D’un bord à l’autre de la parole établissant ses paysages ?»
Pour le poème «Le grand midi», dans Le Sel noir, où elle est posée, cette question est sans doute purement rhétorique. La réponse était déjà donnée dans une strophe précédente:
«Cette île, puis ces îles tout-unies, ô nommez-les.
«Criez-les. Je ne veux en la mer qu’un pli d’argiles qui épient. Toute une écume terrassée.»
Une mer peuplée d’îles: tel est le lieu où se plaît l’imaginaire du poète. Ce que la langue appelle un archipel. Lieu paradoxal, qui conjoint l’isolement de l’île et la mise en relation de l’ensem-ble. Mais lieu qui s’accorde parfaitement à la poétique de la Relation. «L’avantage d’une île est qu’on peut en faire le tour, mais un avantage encore plus précieux est que ce tour est infinissable.» Car la plupart des îles du monde sont reliées en archipels. Chaque île appelle à la relation avec d’autres îles.
Le Traité du Tout-Monde érige «l’archipel» en opérateur conceptuel. D’ailleurs le mot s’enrichit de dérivés: «archipélique», «archipéliser». L’archipel oppose sa pluralité, «ses diversités dans l’étendue», à l’esprit de système et sa rigueur unitaire:
«La pensée archipélique convient à l’allure de nos mondes. Elle en emprunte l’ambigu, le fragile, le dérivé. Elle consent à la pratique du détour, qui n’est pas fuite ni renoncement. Elle reconnaît la portée des imaginaires de la Trace, qu’elle ratifie.»
L’archipel est d’abord un lieu de la géographie: les réalités de l’archipel caraïbe ont proposé à Glissant le cadre et la matrice de sa pensée du divers. Puis l’image de l’archipel s’est accordée à la conscience de la métamorphose du monde: «Les régions du monde deviennent des îles, des isthmes, des presqu’îles, des avancées, terres de mélange et de passage, et qui pourtant demeurent.» Même la Méditerranée, où se sont développés les grands monothéismes et la pensée de l’Un (maintenant en proie aux crises et aux guerres où s’affrontent leurs incarnations trop humaines), «s’archipélise à nouveau, redevenant ce qu’elle était peut-être avant de se trouver en prise à l’Histoire». Dans la mondialité féconde du Tout-Monde, «aujourd’hui le monde entier s’archipé-lise et se créolise».
L’archipel devient la forme même du monde. Rien d’éton-nant si l’œuvre de Glissant qui veut en rendre compte se soit développée comme une œuvre en archipel. La pluralité et le disp a-rate y sont affichés comme principes constituants mais tous les livres font relation les uns avec les autres, débordent les uns sur les autres. Chaque livre-île se distingue de tous les autres par son projet ou son écriture, irréductible dans sa singularité, mais il tient aux autres par des rappels ou des reprises. Les mêmes vagues viennent battre leurs rivages.
Dans le Traité du Tout-Monde, le fragment intitulé «Le nom de Mathieu» donne un exemple de nomadisme insulaire avec l’usage que l’écrivain fait des noms: «Ces noms que j’habite s’organisent en archipels. Ils hésitent aux bords de je ne sais quelle densité, qui est peut-être une cassure, ils rusent avec n’importe quelle interpellation qu’infiniment, ils dérivent et se rencontrent sans que j’y pense.» Ainsi le nom de Mathieu: nom de baptême de l’écrivain, repris dans la fiction pour l’accorder à un personnage majeur des romans, Mathieu Béluse, «greffé, pour finir ou pour recommencer, en Mathieu Glissant», l’enfant dernier-né de l’écrivain.