des auteurs
Édouard Glissant / L'évolution d'une pensée |
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«En des temps où l’écriture décidait du privilège de quelques-uns, élus dans des peuples élus, l’écrivain était
libre de s’écarter du monde ou de l’idée qu’on s’en faisait. Or il est vrai qu’aujourd’hui la matière elle-même de son œuvre
est dilatée par cela qui la constitue: l’emmêlement où se prennent les humanités et les choses et les végétations, les roches et les nuages de notre
univers. Solidaire et solitaire, il prend part au débat, du fond de l’œuvre.»
Traité du Tout-Monde
Une pensée engagée
«Agis dans ton lieu, le monde s’y tient. Pense avec le monde, il ressort de ton lieu.»La Cohée du Lamentin Lors de la parution de La Lézarde, quelques critiques dénoncèrent la coloration «rouge progressiste et anticolonialiste» qu’ils croyaient déceler dans le roman. D’autres, plus avisés, perçurent la subtilité d’un sujet politique emporté par un grand souffle lyrique. En fait, toute l’œuvre de Glissant s’articule sur une réflexion politique, clairement explicitée depuis ses premiers textes. Mais elle répugne aux simplifications des slogans et des mots d’ordre. La Lézarde est précisément aux antipodes de la littérature militante alors à la mode.
Reste que Glissant a assumé, souvent avec éclat, son engagement d’intellectuel dans les grandes questions de l’époque. Il a accompagné le travail de la revue Présence africaine qui œuvrait à la libération de l’Afrique. Il a participé aux deux grands Congrès des écrivains et artistes noirs (Paris, 1956 ; Rome, 1959). Il a signé en 1960 le «Manifeste des 121» qui a marqué un moment essentiel du refus de la guerre coloniale en Algérie. En 1961, il est l’un des fondateurs du «Front des Antillais et Guyanais pour l’autonomie», qui réclame une évolution du statut politique des Antilles (vers l’indépendance) et qui est dissous par le gouvernement du général de Gaulle. Glissant et ses amis continuent à alerter l’opinion sur la situation aux Antilles, notamment dans un numéro spécial de la revue Esprit (avril 1962: «Les Antilles avant qu’il ne soit trop tard»). Glissant y signe un article intitulé: «Culture et colonisation».
Quant il revient s’installer en Martinique, en 1965, il fait porter son action sur le plan culturel et pédagogique, par la création de l’Institut martiniquais d’études et de la revue Acoma, qui publie de nombreux articles sur la structure sociale antillaise, les conflits raciaux, le déséquilibre mental et ses racines sociohistoriques. Même esprit d’ouverture et même volonté de compréhension du monde à la direction du Courrier de l’Unesco (1984-1988).
L’analyse de la société antillaise a révélé une situation bloquée, une collectivité dépossédée, une «colonisation réussie» (dans la mesure où l’aliénation est acceptée et où toute velléité de résistance paraît insensée). Glissant propose de réagir en affi rmant la présence au monde des Antilles, en insérant authentiquement le peuple antillais dans l’espace et le temps. Le mot d’ «antillanité», qui prend ses distances avec la négritude, trop préoccupée d’un absolu racial, désigne ce projet. L’antillanité se fonde sur l’inventaire du réel antillais: une culture née du système de la plantation sucrière, caractérisée par l’insularité, l’importance donnée à la couleur de la peau, la créolisation, non seulement de la langue mais des manières de vivre, la mémoire obscure d’un héritage africain, la primauté de l’oralité, la vocation à combiner et métisser… L’antillanité ne s’enferme pas dans l’isolement d’une île mais vise à rassembler tous les archipels de la Caraïbe dans une mosaïque culturelle (puisque l’unité politique de la région semble lointaine).
L’antillanité n’a pas les accents messianiques de la négritude. Elle reste virtuelle: «Dense (inscrite dans les faits) mais menacée (non inscrite dans les consciences)» (Le Discours antillais). C’est la tâche de l’intellectuel, de l’écrivain antillais de raccorder son peuple à son pays: en l’aidant à s’inscrire dans une Histoire dont il a été exclu, en l’ancrant dans une terre qu’il ne possède pas. Un roman comme Le Quatrième Siècle, une pièce comme Monsieur Toussaint participent de ce projet de «vison prophétique du passé».
La revendication de l’antillanité s’efface dans les années 1990. Glissant prend acte de la totalisation du monde et se propose d’en penser les implications: «Là où les systèmes et des idéologies ont défailli, et sans aucunement renoncer au refus ou au combat que tu dois mener dans ton lieu particulier, prolongeons au loin l’imaginaire, par un infini éclatement et une répétition à l’infini des thèmes du métissage, du multilinguisme et de la créolisation» (Traité du Tout-Monde).
L’Un et le Divers
«L’Un magnifie et le Divers acclame.»Traité du Tout-MondeLa pensée d’Édouard Glissant s’est tissée autour de quelques motifs ou mots-repères qui apparaissent dès les premiers textes: «relation», «divers», «opacité», «métissage», «antillanité» (d’ailleurs délaissé au pro-fit de «créolisation»). Une opposition fondamentale articule la réfl exion: celle de l’Un et du Divers. Elle est explicitée notamment dans l’essai Le Même et le Divers, repris dans Le Discours antillais, où elle est présentée comme la manifestation d’un grand changement dans l’ordre de la civilisation, accompagnant la fin de la colonisation. C’est le passage «de l’univers transcendantal du Même, imposé de manière féconde par l’Occident, à l’ensemble diffracté du Divers, conquis de manière non moins féconde par les peuples qui ont arraché aujourd’hui leur droit à la présence au monde».
L’Un (dont le Même est la déclinaison) pose et impose au monde son identité (aux plusieurs sens du mot). Le principe de transcendance multiplie la répétition du même: Dieu a créé l’homme à son image et l’Occident a imposé sa marque à tous les peuples du monde. Le Divers (le mot lui-même est sans doute emprunté à Victor Segalen, que Glissant a beaucoup pratiqué) «signifie l’effort de l’esprit humain vers une relation transversale sans transcendance universaliste». Il affiche la prolifération du multiple, la fécondité de l’errance, l’affirmation de l’égalité, l’ac-ceptation de la différence (qui n’est plus sublimée dans l’univer-sel). La vocation du Divers, c’est la mise en relation, dont les essais des années 1990 (Poétique de la relation ; Traité du Tout-Monde ; Introduction à une poétique du Divers) vont explorer les multiples facettes.
La pensée de Glissant répugne à toute clôture, à tout esp rit de système: «La poétique de la Relation est à jamais conjecturale et ne suppose aucune fixité d’idéologie. Elle contredit aux confortables assurances liées à l’excellence supposée d’une langue. Poétique latente, ouverte, multilingue d’intention, en prise avec tout le possible. La pensée théoricienne, qui vise le fondamental et l’assise, qu’elle apparente au vrai, se dérobe devant ces sentiers incertains.»
La réflexion sur l’Un et le Divers, d’abord ancrée dans l’ana-lyse de la situation antillaise et de la réalité coloniale, s’est ensuite élargie en une pensée du «Tout-Monde». Le Tout-Monde, qui, dans les textes les plus récents, est défini comme chaos-monde (le terme est bien sûr forgé à partir des travaux sur la physique du chaos), n’est ni fusion ni confusion, ni amalgame, ni uniformisation, ni néant informe. Il est le Divers infiniment à l’œuvre dans «le choc, l’intrication, les répulsions, les attirances, les connivences, les oppositions, les conflits entre les cultures des peuples dans la diversité contemporaine». Le tourbillon du monde, l’emmêlement des cultures conduisent à des résultats échappant à la prédiction. Grâce à cette déconstruction-recomposition du chaos-monde, le Divers s’invente perpétuellement.
Relation et opacité
«Nous réclamons pour tous le droit à l’opacité.»Poétique de la Relation Le terme et le thème de la Relation apparaissent très tôt dans la réfl exion de Glissant. C’est une notion qui s’est disséminée à travers toute l’œuvre, même si c’est la publication de la Poétique de la Relation (1990) qui en a fait éclater la fécondité.
Par définition, la Relation est multiple et il est bien des façons de l’aborder. On peut choisir un des chemins que balise Glissant lui-même, en partant de la critique de la racine et de l’enracinement par Gilles Deleuze et Félix Guattari: «La racine est unique, c’est une souche qui prend tout sur elle et tue alentour ; ils lui opposent le rhizome qui est une racine démultipliée, étendue en réseaux dans la terre ou dans l’air, sans qu’aucune souche y intervienne en prédateur irrémédiable. La notion de rhizome maintiendrait donc le fait de l’enracinement, mais récuse l’idée d’une racine totalitaire. La pensée du rhizome serait au principe de ce que j’appelle une poétique de la relation, selon laquelle toute identité s’étend dans un rapport à l’autre.»
L’opposition entre racine et rhizome commande la distinction entre «communautés ataviques», constituées depuis des millénaires, et «cultures composites nées de la créolisation». L’identité-racine des premières se fonde sur un mythe de la création du monde, dont découle «la violence cachée d’une filiation», ce qui autorise à revendiquer la légitimité de la possession d’une terre transformée en territoire ; l’identité-relation des secondes est liée «au vécu conscient et contradictoire des contacts de cultures», elle est vouée à circuler en nomade dans le chaos-monde. «L’identité-racine a donc ensouché la pensée de soi et du territoire, mobilisé la pensée de l’autre et du voyage. […] L’identité-relation exulte la pensée de l’errance et de la totalité.»
La Caraïbe est pour Glissant le lieu où la Relation se manifeste avec le plus d’éclat. Alors que la Méditerranée est une «mer qui concentre» – mer intérieure, cernée par les continents, où l’Antiquité gréco-latine et hébraïque puis l’expansion islamique ont généré la pensée de l’Un – la Caraïbe est lieu de rencontre et de passage, dans «une mer qui diffracte». La créolisation caraïbe est un exemple, peut-être un modèle de ce que peut la Relation.
La Relation se noue dans la rencontre de l’autre, du différent, du divers, qui sont reconnus comme tels. Mais reconnaître n’est pas synonyme de comprendre. «Comprendre» implique l’idée de prendre avec, d’étendre les bras pour saisir et ramener à soi, donc de réduire à la transparence et refondre dans l’Un. La mise en relation suppose au contraire de consentir à l’opacité, c’est-à-dire à la reconnaissance que le monde existe dans les saveurs de la complexité multiple. «Nous appelons donc opacité ce qui protège le Divers.» L’opacité est condition nécessaire de la Relation.
«Le consentement général aux opacités particulières est le plus simple équivalent de la non-barbarie.»
La créolisation
«La créolisation est la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avecpour résultanteune donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments.»Traité du Tout-MondeLa créolisation donne l’exemple de ce qu’Édouard Glissant appelle la Relation. Le mot (encore ressenti comme néologisme puisque les dictionnaires usuels du français ne lui accordent pas d’entrée) est né dans le domaine de la linguistique puis a été récupéré par l’anthropologie. Glissant lui donne une nouvelle extension en en faisant «un
des modes de l’emmêlement», un des processus à l’œuvre dans le Tout-Monde, quand les cultures entrent en contact.
La notion est développée dans Poétique de la Relation (1990), où elle est située par rapport à la «créolité» célébrée par Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant dans leur Éloge de la créolité (1988). Glissant reproche à la théorie de la créolité de ne s’attacher qu’au résultat et au contenu (ce que sont devenus les pays de langue créole), et finalement de viser une essence créole, tandis que la créolisation s’affirme comme acte, comme processus, comme ouverture sur l’imprévisible.
L’archipel caraïbe est le lieu par excellence de la créolisation, rencontre sur un même territoire d’éléments culturels venus d’horizons radicalement divers, qui, en s’imbriquant et en interférant, produisent la nouveauté de la réalité créole.
Le point de départ du processus est l’arrachement au «pays d’avant». Rupture difficile dans tous les cas, mais encore plus pour les Africains déportés par la traite. Ils sont arrivés dépouillés de tout: des repères de la vie quotidienne, de leurs façons de vivre et même de leur langue, puisque dès le bateau négrier on séparait ceux qui parlaient la même langue. Ils n’en ont gardé que des traces, conservées par la mémoire, mais à partir desquelles ils ont pu inventer leur adaptation au monde inconnu sur lequel on les avait débarqués. Ils ont bricolé de nouveaux parlers, qui sont devenus des langages: les créoles. Ils ont fait naître des musiques inouïes, comme le jazz, où ils ont fait moduler à des instruments venus d’Europe les traces de musiques africaines.
La créolisation suppose l’hétérogénéité des éléments qui se rencontrent: pour donner le jazz, il fallait la mise en relation du piano européen et des tambours africains, des valses ou des marches militaires avec des rythmes africains. Pour qu’elle soit réussie, la créolisation doit valoriser également les éléments mis en relation, au contraire de ce qui se pratiquait dans le sinistre creuset de la plantation, où les éléments africains étaient constamment dévalorisés. La négritude antillaise ou l’indigénisme haïtien ont dû rétablir l’équilibre en redonnant sa légitimité à la part d’héritage africain.
L’inventivité est la marque du monde créole. Parce qu’il a d’abord fallu apprendre à vivre dans des pays inconnus, recréer des modes d’habiter, de se nourrir, de s’habiller, de dire le monde… Or chaque île créole de la Caraïbe a trouvé ses réponses sp écifiques: malgré les parentés structurelles, le créole d’Haïti n’est pas celui de la Martinique, ni celui de la Guadeloupe.
Pratique de la rencontre et du mélange, la créolisation est une forme de métissage, mais un «métissage sans limite». Le métissage au sens strict est «fini», en ce sens que l’on peut calculer ses résultats selon les lois de l’hérédité. Alors que la créolisation est imprévisible et se démultiplie à l’infini. D’où l’optimisme de Glissant, qui voit dans la créolisation le laboratoire d’un Tout-Monde qui ne succomberait pas à l’uniformisation par une culture dominante, qui échapperait à la grisaille de la moyenne généralisée.
«Le terme de créolisation s’applique à la situation actuelle du monde, c’est-à-dire à la situation où une ‹totalité terre› enfin réalisée permet qu’à l’intérieur de cette totalité (où il n’est plus aucune autorité organique, où tout est archipel) les éléments culturels les plus éloignés et les plus hétérogènes qu'il se trouve puissent être mis en relation. Cela produit des résultantes imprévisibles.»
Les Batoutos
«Le peuple batouto vous savez personne ne le voit pourtant il existe nous existons. Il existe comme la pluie dont vous n’avez pas le temps de mesurer les gouttes.»Sartorius Parmi les lignes de force de sa poétique de la Relation, Glissant énumère «la dialectique de l’écrit et de l’oral, la pensée du multilinguisme, la balance de l’instant et de la durée, […] la force baroque, l’imaginaire non projetant», mais aussi «le questionnement des genres». Une telle esthétique prône en effet l’indistinction des genres littéraires, conteste leurs frontières ou en invente de nouveaux.
Le roman Sartorius (1999), publié dans la continuité des essais des années 1990, joue sur un tel dépassement des normes. Les détours de la forme romanesque permettent de glisser vers le récit mythique, l’épopée, le poème, la réfl exion philosophique. Son sujet répond à une proposition du philosophe Gilles Deleuze: «Il appartient à la fonction fabulatrice d’inventer un peuple.» Sartorius fait venir un tel peuple au monde de l’écriture: ce sont les Batoutos, peuple imaginé par Édouard Glissant.
«L’an cinq cent ou à peu près avant cette ère que nous vivons, des humains apparaissent dans une région de l’Afrique suffisamment centrale pour être indéterminée, ils y élèvent une ville, Onkolo.
«L’un d’entre eux, Oko, décide aussitôt de partir dans le monde, non pas pour y posséder, mais pour endurer avec tous. Ils ont conçu Éléné ! qui résume pour eux le lieu du Temps où les humanités se rencontreront enfin.» Peuple invisible, les Batoutos ont traversé les cheminements de l’humanité et ils sont encore sans doute parmi nous.
Odono, l’un de ces Batoutos transp ortés en Amérique, y introduit la «trace» du pays d’avant, représentée par un signe, le kwamé d’Oko, arrangement énigmatique de trois traits qu’il saura faire durer et vivre pour manifester invisiblement le passage des Batoutos.
«Ce n’est point par le leurre atavique ni par le lien du sang que tu hérites du bienheureux stigmate de la diversité. Tu nais batouto mais je le deviens aussi. C’est-à-dire au fur et à mesure que cette diversité se réalise. L’héritage ne fonde ni sur le droit du sol ni sur le droit d’aînesse ni sur quelque exclusive de cette sorte. Raison pourquoi les Batoutos nous hantent, invisibles qu’ils sont.»
Les Batoutos incarnent ce que pourrait être un peuple refusant toute position essentialiste ; il ne veut pas conquérir les autres peuples et leur imposer sa vision du monde et il reste ouvert à la diversité. Ce peuple s’origine dans l’Afrique, mais non dans une racine africaine qui aurait fait souche, plutôt dans le déploiement d’une diaspora (celle de la souffrance et du malheur de la traite négrière, par exemple). Les Batoutos sont donc le ferment de la créolisation, les acteurs d’un métissage permanent, produisant le toujours imprévisible dans le chaos-monde.
Le roman construit la fable des Batoutos et en même temps il la donne à voir dans l’emmêlement et le métissage du récit, dans ses ruptures temporelles, ses entrelacs d’histoires, ses sauts de
personnages (Albert Dürer côtoie le Batouto Areko), son jeu entre mythe et relation personnelle (la généalogie de la famille de Sartorius, ami d’Édouard Glissant et trésorier du Parlement des écrivains, s’inscrit dans le roman des Batoutos). Sartorius est une figu-ration, ou déjà une mise en œuvre de cet Éléné ! que recherchent les Batoutos: «Lieu du temps, où tous les lieux et tous les temps, et passés et présents, conjoindront dans une multiplicité sans limites. Nous savons que les Batoutos ne regardent dans l’ave-nir que pour épier ou tâcher de hâter cette venue d’Éléné !, tout de même qu’ils ne considèrent le passé que pour suivre la trace première désignée par Oko.»
Sartorius, ou le chaos-monde heureux !
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