Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Édouard Glissant / L'oeuvre poétique
 

 précédent | suivant 

«Je bâtis à roches mon langage. J’écris, certes, au sentiment de je ne sais plus quel scribe, comme un instituteur de Fort-de-France (ou de Fort-Lamy ?) mais c’est à la lettre mon langage qui m’institue.»
L’Intention poétique


Une poésie éclatée
«La poésie ne nous sauvera pas. Son rôle : c’est dévoiler ce qu’on ne voit pas…»Tout-Monde Protéiforme, l’œuvre d’Édouard Glissant, comme on l’a vu, ne s’enferme pas dans la distinction canonique des genres. Il les laisse librement se contaminer, ouvrant au souffle poétique le champ du roman comme de l’essai. Pourtant, la publication du volume des Poèmes complets (1994) témoigne de sa fidélité à la forme du poème, qui a été celle des premières publications (celles de jeunesse dans la revue ronéotée et confidentielle du groupe Franc-Jeu au Lamentin, puis celles de Paris dans Les Temps modernes, en 1948, et dans le Mercure de France, en 1949). Mais l’œuvre est refondue, corrigée, augmentée, bref réécrite dans les Poèmes complets, dont la section inaugurale, Le Sang rivé, originellement publiée en 1961 pour rassembler des poèmes écrits entre 1947 et 1954, s’ouvre sur un texte-programme (dont l’ori-ginal a été évidemment transformé en 1994)  :
«Non pas l’œuvre tendue, sourde, monotone autant que la mer qu’on sculpte sans fin – mais des éclats, accordés à l’effervescence de la terre – et qui ouvrent au cœur, par-dessus le souci et les affres, une stridence de plages – toujours démis, toujours repris, et hors d’achèvement – non des œuvres mais la matière elle-même dans quoi l’ouvrage chemine – tous, liés à quelque projet qui bientôt les rejeta – premiers cris, rumeurs naïves, formes lassées – témoins, incommodes pourtant, de ce projet – qui, de se rencontrer imparfaits se trouvent solidaires parfaitement – et peuvent ici convaincre de s’arrêter à l’incertain – cela qui tremble, vacille et sans cesse devient – comme une terre qu’on ravage – épars.»
Le premier recueil publié, Un champ d’îles (1953), annonçant dans son titre le thème récurrent de la fécondité de l’archipel, a plaqué quelques accords et imposé l’autorité de ses amples cadences  :
«Voyez comme la parole a perdu de ses fouailles, de ses noirceurs. Où sont les îles ? Qui amoncelle des boutures ?… Il y aura des crispations, et les chants ivres des haies. Des sourires, la main qui offre, le temps clair. Et quelle présence encore, je le demande ? Cependant je cherche, lourd et brûlant.»
La Terre inquiète (1955) esquisse quelques-uns des thèmes dominants de l’œuvre, que les essais développent parallèlement, comme la réflexion sur le paysage et le rythme des saisons  :
«Pays, lorsqu’au soleil s’établissent les pluies,
Où les forges de l’eau brasent un arc-en-ciel
L’homme projette après l’orage, sur le Sel.
Son ombre taciturne et son espoir sans bruit.»
Les Indes, poème de l’une et de l’autre terre (1956), l’un des sommets de l’œuvre, développe le sujet épique du départ pour un inconnu (qui sera l’Amérique) des grands conquérants mais aussi de ceux qu’on embarqua dans les circuits de la traite  : méditation sur l’aventure humaine et le désir toujours renaissant des Indes à découvrir, Le Sel noir (1960) propose comme un inventaire du monde, de Carthage à l’Afrique et aux îles, dont le projet se rassemble peut-être dans ce vers  : «Je me lève, et j’étreins l’innommé pays.» Les poèmes de Boises (1979), dont certains sont écrits en marge de l’œuvre romanesque, proposent une forme plus dense («textes fermés», reconnaît lui-même le poète), presque minérale, ce qu’annonçait le sous-titre de l’édition originale : «Histoire naturelle d’une aridité». Le créole affleure dans la tournure même de la syntaxe, multipliant ruptures et ellipses. On peut parfois reconnaître la forme lapidaire de la devinette créole. C’est ainsi que le poème «Demains», qui conclut le recueil et qui revient à l’image-mère de la Lézarde, peut se lire comme un manifeste poétique :
«Il n’est pas d’arrière-pays. Tu ne saurais
te retirer derrière ta face.
C’est pourquoi dérouler ce tarir et descendre
dans tant d’absences, pour sinuer jusqu’à
renaître, noir dans le roc.»
Pays rêvé, pays réel (1985), Fastes (1991), Les Grands Chaos, ensemble donné en conclusion au recueil des Poèmes complets (1994), doivent se lire dans la continuité des essais et dans la logique de la «poétique de la relation», comme un déploiement poétique du Tout-Monde :
«Les Grands Chaos sont sur la Place ! Ainsi les Cafres
Les Bectres les Pelées les Cinabres les Maronis
Astrides et Saramacas, Bonis, Gens de Gros-Morne
Austrasiens fous, les sept hivernants d’Eget, les Marrons
Des vieux nuages d’Australie,
Nomades en banquise et velants de toute Éthiopie
Seule silenciée, à vos genoux désassemblée.»

Du cri à la parole
«L’éclair du cri, l’opacité ardue de la parole.»L’Intention poétique La parole de Glissant naît d’une scène primitive, rejouée d’un bout à l’autre de l’œuvre : le cri primordial échappé du bateau négrier, poussé dans l’épaisseur du morne par le premier marron, dont l’écho se prolonge :
«Cri au monde poussé du plus haut morne et que le monde n’entendit, submergé là en vague douceâtre où la mer englue l’homme ; – Et c’est à cette absence ce silence et ce rentrement que je noue dans la gorge mon langage, qui ainsi débute par un manque : Et mon langage, raide et obscur ou vivant ou crispé, est ce manque d’abord, ensuite volonté de muer le cri en parole devant la mer.»
Comment transmuer le cri en parole, puisque le cri s’épuise dans l’éclair de sa profération alors que la parole entend durer dans l’accumulation de ses strates, par le dévoilement de relations multiples et l’ouverture sur le devenir ? La poésie moderne (depuis Edgar Poe et Baudelaire) s’est placée du côté de l’éclair et de l’abrupt, de la fragmentation ou de la brièveté révélatoire, en opposition avec la forme poétique que la tradition occidentale place à l’origine de la littérature : l’épopée qui, elle, ne répugne pas à l’étalement de la narration. Mais les grandes épopées classiques, de l’Iliade à la Chanson de Roland, aussi bien que celles nées hors d’Europe, comme la geste africaine de Soundyata ou le Popol Vuh des Amérindiens, ont été reçues comme des textes fondateurs, célébrant le genèse de communautés (celles que Glissant appelle «ataviques») qui ont perpétué leur identité dans la filiation des générations.
Glissant s’est proposé un autre mode de l’épique, qui soit «le chant rédempteur de la défaite ou de la victoire ambiguë». C’est sans doute le projet qui anime le poème Les Indes, où il célèbre la grande «geste» des Temps modernes, quand, en 1492, «les Grands Découvreurs s’élancent sur l’Atlantique, à la recherche des Indes». Cela avait déjà été le thème de Saint-John Perse, dans Vents par exemple. Mais Glissant introduit dans son poème l’«épopée obscure» des voyages négriers :
«On a cloué un peuple aux bateaux de haut bord, on a vendu, loué, troqué la chair. Et la vieillesse pour le menu, les hommes aux moissons de sucre, et la femme pour le prix de son enfant. Il n’est plus de mystère ni d’audace : les Indes sont marché de mort ; le vent le clame maintenant, droit sur la proue !»
Le poème de Glissant se refuse à s’enfermer dans la déploration de ce passé, il annonce aussi la venue de la Femme Liberté et, dans son dernier chant («La Relation»), il revient au point de départ, à Gênes, où l’appel de nouvelles Indes résonne sur les quais. Comme si le voyage vers l’Ouest ne visait pas à fonder un Empire mais à ouvrir tout le champ du Divers.
Glissant rêve d’un épique qui ne serait ni élection glorieuse d’une communauté, ni fixation d’une généalogie, ni scellement d’un destin, mais action d’ouverture et de dépassement vers l’imprévisible : «L’épique est Problématique : son thème est du futur, son avènement (sa vérité réalisée) ne pourra qu’ouvrir sur une insoupçonnée diffraction.» La seule épopée possible est donc celle de la Relation. Le thème se développe dans la série des «Poétiques», qui est l’accompagnement nécessaire des textes reconnus comme «poèmes».