9.1 Écrire jusqu'à la dernière aurore
" Reconnaissance ", Le Figaro, 21 novembre 1947
Si vraiment j'ai représenté quelque chose, je crois que c'est l'esprit
de libre examen, d'indépendance et même d'insubordination, de protestation contre ce que le cœur et la raison se refusent à approuver.
Tandis que l'œuvre de Gide est encore en chantier, l'attribution du prix Nobel en 1947 la change en monument. L'écrivain couronné, celui qui revêt en Angleterre, cette même année 1947, la toge et la toque professorales et reçoit les insignes de docteur honoris causa de l'université d'Oxford, n'abandonne pas pour autant ses coiffures si personnelles, "petit galurin de voyage", bonnet de soie et autre béret. Sacré, il ne veut pas être embaumé. Canonisé, il ne veut pas perdre sa liberté. Il ne cesse de faire entendre sa voix discordante. Il ne cesse de répéter qu'il est "du côté de ceux qui ne font point partie d'un parti, ou du moins, qui, même s'enrôlant [...], gardent conscience pure, esprit libre et parler franc" et qu'il ne faut pas abandonner la lutte "de l'individu contre l'oppression menaçante, les mots d'ordre, les jugements dictés, les opinions imposées; lutte de la culture contre la barbarie" 1.
Malgré les séquelles de la guerre 2, sous le "ciel désastré" par les régimes fasciste et communiste, tandis que "le destin même de l'humanité sur la terre se pose à l'état de problème" 3, Gide ne désespère pas. Et une fois encore, comme au temps des Nouvelles Nourritures 4, il se tourne vers la jeunesse: "Je voudrais dire aux jeunes gens que l'absence de foi désoriente: pour que ce monde rime à quelque chose, il ne tient qu'à vous. Il ne tient qu'à l'homme, et c'est de l'homme qu'il faut partir. Le monde, ce monde absurde, cessera d'être absurde, il ne tient qu'à vous. Le monde sera ce que vous le ferez 5."
Si Gide-Anchise 6 passe le relais à la jeune génération, Gide-Noé 7 regagne son arche. Il se retire et se tient seul à la barre, continuant à développer simultanément toutes les polarités de son esprit 8. Mais son état de santé déficient lui rappelle qu'il est en sursis, que la mort rôde, qu'un jour elle mettra "des gants fourrés" 9 pour le prendre.
Il est des jours où la fatigue est telle que l'écrivain tombe dans un anéantissement inexprimable ou que seul un cri pourrait traduire, des jours où la pensée et la "machine organique" se fondent dans une même désespérance. Lorsque son cœur lui donne un répit, et qu'avec l'aide de la spasmalgine il se sent "d'attaque et à la hauteur" 10, il reprend son stylo. Que fait-il de ce "temps de rabiot"? Qu'écrit-il en post-scriptum 11?
1."Le Voyage en Orient de Hermann Hesse", in Études 1947, Essais critiques, p. 798, et "Reconnaissance", texte envoyé par Gide à l'annonce du prix Nobel, publié dans Le Figaro du 21 novembre 1947 et repris dans Éric Marty, André Gide, qui êtes-vous?, La Manufacture, 1987, p. 322.
2. Voir Martine Sagaert, "Notice", Journal, t. II, p. 1114-1120.
3. "Saint-Saturnin de Jean Schlumberger", Essais critiques, p. 794-795.
4. "J'ai vécu; maintenant c'est ton tour. C'est en toi désormais que se prolongera ma jeunesse. Je te passe pouvoir. [...] Je reporte sur toi mon espoir" (Les Nouvelles Nourritures, Romans, p. 299).
5. "Souvenirs littéraires et problèmes actuels", Souvenirs et voyages, p. 922-923.
6. Dans "À Naples", Gide fait référence à la fin du chant II de L'Énéide: "Énée vient d'échapper au désastre du sac de Troie; il importe pour lui de ne point perdre espoir; il doit partir à neuf, mais il emporte avec lui son vieux père dont il prend charge sur les épaules. [...] J'ai moi-même l'âge, aujourd'hui, que pouvait avoir le vieil Anchise, et peut-être quelques années de plus" (Souvenirs et voyages, p. 982).
7. "J'imagine volontiers Noé, dans son arche, écrivant L'Éthique ou le Discours de la méthode, tout comme si les flots adverses ne recouvraient pas l'univers" (Ainsi soit-il, Gallimard, coll. "L'Imaginaire", 2001, p. 100).
8. Klaus Mann, André Gide et la crise de la pensée moderne, p. 268.
9. Les Nouvelles Nourritures, Romans, p. 295.
10. Correspondance André Gide - Roger Martin du Gard, t. II, p. 485.
11. Journal, t. II, p. 1067.
9.2 Écrire jusqu'à la dernière aurore
Œdipe
Bien qu'à chacun de nous, mes enfants, ce sphinx particulier pose une question différente, persuadez-vous qu'à chacune de ses questions, la réponse reste pareille ; [...] et que cette réponse unique, c'est : l'Homme ; et que cet homme unique, pour un chacun de nous, c'est : Soi.
En 1949, Gide publie séparément sous le titre "Adagio" un extrait du Journal, écrit à la clinique de Nice, dans un état de faiblesse qui augmente la probabilité de sa disparition. Dans ce texte, qui est le dernier rendez-vous avec sa femme, morte depuis onze ans, il n'apporte "aucun éclaircissement à ce qui reste le grand mystère" 12, mais, méditant une fois encore sur la mort, il dit que, contrairement à Madeleine, il ne conçoit pas d'avenir eschatologique, que l'hypothèse de l'au-delà lui est "inacceptable... instinctivement et intellectuellement!" 13. Pour Gide, il n'est pas de survie, mais il est une survivance particulière, hic et nunc: "Je crois au monde spirituel, et tout le reste ne m'est rien. Mais ce monde spirituel, je crois qu'il n'a d'existence que par nous, qu'en nous; qu'il dépend de nous, de ce support que lui procure notre corps. [...] Je crois qu'il n'y a pas là deux mondes séparés, le spirituel et le matériel, et qu'il est vain de les opposer. Ce sont deux aspects d'un même et unique univers 14"
En 1950, en publiant son Journal 1942-1949, dans la collection "Blanche", Gide met publiquement un terme à une forme littéraire qu'il veut abandonner depuis plusieurs années, sans jamais s'y résoudre. En réalité, la fin canonique fige le Journal dans une posture monumentale tout en ouvrant une brèche sur des chantiers à venir. Après l'entrée du 10 juin 1949, où il cite deux vers de Hugo, extraits du poème "Mangeront-ils?", Gide ajoute spécialement pour l'impression le commentaire manuscrit suivant: "Ces dernières [biffé] lignes insignifiantes datent du 12 juin 1949. Tout m'invite à croire qu'elles seront les dernières de ce Journal." Il signe: "André Gide" et il date: "25 janvier 1950". Les lignes imprimées concernant les sonorités hugoliennes délimitent une première clôture que les lignes manuscrites subséquentes repoussent jusqu'au 12 juin 1949, date avalisée par celle du 25 janvier 1950 15. Par cette dynamique des clôtures, non seulement Gide attire l'attention sur le Journal à son estuaire 16 et met l'accent sur sa fin problématique, mais il laisse deviner que la dernière entrée du Journal imprimé n'est pas la dernière entrée du cahier manuscrit. En fait, par six fois les bornes du Journal se déplacent - 14 juin 1949, 29 juin 1949, 10 mars 1950, 4 août 1950, 21 novembre 1950 -, comme le montre l'édition posthume du Journal 1926-1950 17.
12. Journal, t. II, p. 1076.
13. Roger Martin du Gard, Notes sur André Gide, Œuvres complètes, Gallimard, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", 1955, t. II, p. 1423.
14. Journal, t. II, p. 1077.
15. Voir iconographie.
16. Voir Martine Sagaert, "Notice", Journal, t. II, p. 1126-1128.
17. Voir Journal 1926-1950, éd. Martine Sagaert, Gallimard, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", 1997. La majeure partie des carnets manuscrits du Journal se trouve à la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet et le manuscrit d'Ainsi soit-il fait partie des archives de Mme Catherine Gide.
Ainsi soit-il
Une bonne plume est pour moitié dans le plaisir que je prends à écrire.
9.3 Écrire jusqu'à la dernière aurore
Et en même temps qu'il poursuit l'écriture du Journal, Gide envisage une autre œuvre, qui naît en abyme, dès 1947. Écrire encore, c'est expliciter ce passage des Feuillets d'automne: "Je saurai dire: "Ainsi soit-il", à quoi que ce soit qui m'advienne, fût-ce à ne plus être, à disparaître après avoir été 18."
En d'autres termes: "Ce qui n'est pas, c'est ce qui ne pouvait pas être 19." Le renoncement n'est pas une résignation lugubre. "Il y a l'inévitable et il y a le modifiable 20." Comme Montaigne, Gide pense qu'il faut apprendre à souffrir ce qu'on ne peut éviter 21, mais qu'il est possible à tout moment de sauver le meilleur. Ainsi soit-il: la formule, apparemment conclusive, est en fait introductive. Comme la phrase: "À présent, il est trop tard; les jeux sont faits, rien ne va plus" 22, elle marque le commencement, le coup d'envoi.
Tel un "cavalier qui change de cheval en pleine course" 23, et qui préfère à la ligne droite n'importe quel chemin qui bifurque - c'est là encore en terme d'espace qu'il résout des problèmes d'ordre temporel -, Gide écrit entre juillet 1950 et février 1951 Ainsi soit-il ou Les jeux sont faits, sur deux cahiers grand format.
La mention calendaire "Chitré, 24 juillet 1950" 24 - qui n'apparaissait pas dans l'édition posthume de 1952, mais qui a été rétablie dans l'édition Pléiade de 2001, conformément à la dactylographie corrigée par l'auteur - est le point initial d'un chemin qui mène à la date du 14 février 1951 25, quelques jours avant sa mort. Gide ne mentionne aucune autre date. Il s'en explique: "Je sens bien que si je recommence à inscrire des dates en regard de ce que je prétends écrire d'une manière continue, je verse aussitôt dans un ancien travers 26."
18. "Feuillets d'automne", Journal, t. II, p. 1042.
19. Journal, t. 11, p. 36.
20. Ibid., p. 1048.
21. Montaigne, Les Essais, livre III, ch. XIII, Le Livre de Poche, p. 336.
22. Journal, t. II, p. 971.
23. Ibid., p. 1085.
24. Ainsi soit-il ou Les jeux sont faits, éd. Martine Sagaert, Gallimard, coll. "L'imaginaire", 2001, p. 13.
25. Ibid., p. 125.
26. Inédit.Voir Souvenirs et voyages, variante bt, p. 1421.
Feuillets d'automne
Comme on demandait à Catherine, un peu sottement ce me semble :
" Où préfères-tu être ? À Saint-Clair (où elle était alors) ou à Paris ? ",
elle laissa paraître d'abord un grand étonnement : à peine pouvait-elle comprendre que pareille question méritât d'être posée ; puis finit par répondre ingénument : " Mais, à Saint-Clair, puisque j'y suis. " (Elle ne devait avoir alors guère plus de cinq ans.) Et soudain je reconnaissais
en elle le fonds même de ma propre nature et le secret de mon bonheur ; un Ainsi soit-il qui se marquait également dans la grande difficulté,
sinon l'impossibilité (chez cette enfant comme chez moi) de fournir
et d'alimenter des regrets.
9.4 Écrire jusqu'à la dernière aurore
Ainsi soit-il
Ma propre position dans le ciel, par rapport au soleil, ne doit pas me faire trouver l'aurore moins belle.
Ainsi soit-il se démarque en effet de la forme du Journal. On y trouve peu d'éléments d'agenda. Il faut se reporter aux Cahiers de la Petite Dame pour avoir une idée de la vie quotidienne de Gide entre juillet 1950 et février 1951. Toutefois, il est dans le texte un événement majeur, qui sert de repère temporel: l'adaptation des Caves du Vatican, des répétitions à la représentation au Théâtre-Français. Comme Gide l'écrit à Jean Malaquais: "La pièce, dont je suis fort satisfait, doit affronter le public le 13 décembre [1950]. Je crois qu'elle ne passera pas sans protestations et scandale; mais cela me fouette le sang et je m'en sens comme rajeuni 27."
Dans Ainsi soit-il, Gide fait allusion à ce travail de longue haleine et d'une écriture toute différente 28 lorsqu'il note: "Tout se passe à ravir 29." Écrire encore, c'est remplacer l'itinéraire fléché, imposé par le calendrier, avec au bout la date incertaine de la mort, par la date fixée et rassurante de la représentation des Caves. C'est aussi, dans ce parcours sauvage, qui permet de faire sa promenade sans trop savoir d'avance où elle mène, prendre les sentiers de traverse du temps 30, et en particulier rebrousser chemin au hasard de la remémoration, remplacer les balises calendaires par les balises mémorielles, donner au présent l'étendue du temps traversé.
En laissant "flotter les rênes" 31, en écrivant à "plume abattue", non seulement Gide lâche du lest, donne du jeu, mais il se donne un nouveau jeu, il tente de nouvelles combinaisons, il conduit une expérimentation, qui déborde tous les cadres et, de contraste en rupture, produit un nouveau sens.
Gide, qui tient "toutes les cartes de son jeu, voire les plus médiocres, pour atouts" 32, commence par abattre les cartes de la mort. La première histoire morbide est à caractère autobiographique: alors qu'il était adolescent, il a vu un enfant se faire écraser.
"À l'âge que j'avais, je crois que cette horreur m'a fait beaucoup douter du bon Dieu. Par la suite on a beaucoup travaillé au replâtrage en moi de la divinité-providence. Et de moi-même j'étais, tant bien que mal, parvenu à la restaurer 33."
27. Correspondance Gide-Malaquais, p. 213.
28. Voir Jean Claude, "Les Caves du Vatican à la Comédie-Française. Variations autour d'un dénouement" in Gide aux miroirs, Le roman du XXe siècle, Mélanges offerts à Alain Goulet, Presses Universitaires de Caen, 2002, p. 83 et suiv.
29. Ainsi soit-il, p. 95.
30. Voir Journal, t. II, p. 1085.
31. Ainsi soit-il, p. 22.
32. Journal, t. II, p. 93.
33. Ainsi soit-il, p. 14.
9.5 Écrire jusqu'à la dernière aurore
Gide ne cherche pas tant à révéler un traumatisme originel qu'à redonner à la mort sa place originelle, qu'à la replacer au début de son itinéraire personnel. Ensuite, comme par catharsis, il lui faut dévider d'autres histoires horribles. Parmi celles qui font froid dans le dos, il en rapporte une qui circulait au temps des procès de Moscou: "Des gardes-frontières avaient mission de tirer sur tous ceux qui cherchaient à franchir la ligne où prenait fin la zone libre. Un de ces gardes voit, ô stupeur, accourir certain soir quantité de petits lapins: "Par pitié laissez-nous passer! - Mais qu'est-ce qui vous prend, mes petits amis? - Eh bien, voici: nous avons appris en confidence que l'on s'apprête à zigouiller bientôt dans le pays toutes les girafes." Le garde se penche en riant: "Mes petits, vous savez bien pourtant que vous n'êtes pas des girafes! - Oui, reprend le délégué lapin, tremblant d'effroi. Oui, certes... Mais comment le prouver 34?""
Progressivement, passant de l'intime au public, de l'intime au fait divers et du fait divers au conte, le ton devient plus enjoué. L'image de l'enfant écrasé sous ses yeux par un camion est chassée par celle de la fillette jalouse, la "criminelle en herbe" 35, qui croyait avoir tué son petit frère en lardant de coups d'aiguilles les choux du potager. Gide se prend au jeu. Il multiplie les histoires et s'invente un auditoire. Parmi les dog stories, celle-ci: "Dans un café, restent affrontés devant un échiquier un homme et un chien. Celui-ci, du bout de sa patte, pousse une pièce. Un quidam s'approche, émerveillé: "Mais c'est qu'il joue vraiment, votre chien! Il est d'une intelligence..." Le partenaire l'interrompt: "Non; tout de même n'exagérez pas: il vient de perdre les deux dernières 36.""
D'une histoire l'autre, le rire l'emporte. De fil en aiguille donc, la mort s'éloigne, et, comme Shéhérazade, Gide repousse l'échéance. Mais il ne peut éviter, pour reprendre une image venue des Essais de Montaigne, de payer le loyer dû à la vieillesse 37. Il sait qu'il est difficile de bien vieillir et qu'il est "plus d'une façon de trébucher" 38. Il médite sur cette phrase, qui est biffée dans le manuscrit: "L'homme doit-il, avant de couler, être semblable à un vaisseau qui sentirait ses planches se disjoindre?"
Gide regarde la vérité en face. "Les exemples abondent des vieillesses déshonorantes." Et il lui faut dire "l'abdication pitoyable" 39 de certains vieillards pour mieux écarter de son jeu l'image du vieillard démissionnaire. L'anorexique est obsédé par la face hideuse du boulimique.
34. Ainsi soit-il, p. 48.
35. Ibid., p. 132.
36. Ibid., p. 46.
37. Voir note 21.
38. "À Naples", Souvenirs et voyages, p. 985.
39. Voir Souvenirs et voyages, variante ah, p. 1420.
9.6 Écrire jusqu'à la dernière aurore
Parmi les pathologies du vieillissement, Gide redoute surtout l'amnésie. Il se prend pour sujet d'expérience et, comme un clinicien, il note la baisse de ses capacités mnésiques. Des anomalies et des dysfonctionnements qu'il diagnostique, il tire le meilleur parti. Ces défauts donnent lieu à de nouvelles méditations.
Gide arrive à la fin de sa course, comme un voyageur sans bagages, délesté de tout ce qui aurait pu l'encombrer. Mais sa foi en la puissance du verbe n'est pas ébranlée. Lorsque les barrières disparaissent, comme autrefois, au temps des proverbes chinois et des formules secrètes ("Hossalaps allalip derfous" 40), opère toujours la magie primitive des mots. Aux portes du sommeil, aux portes de la mort, le voyant les traduit dans sa langue.
L'écriture en acte, dans son "jaillissement artésien", a le pouvoir d'écarter l'image du "vieillard hirsute et hagard" et de la remplacer par celle du vieillard lucide, qui, ouvrant les vannes du passé, revoit, avec une "vivacité quasi fulgurante" 41, deux souvenirs d'Afrique, qui ont partie liée: lors du voyage au Congo avec Marc Allégret, la découverte de la forêt équatoriale, et, lors de la traversée du Cameroun, la rencontre avec le jeune Mala. Et par là même l'auto-portrait initial avec "ces yeux pochés, ces joues creuses, ces traits ravagés, ce regard éteint..." cède la place au portrait de l'"admirable enfant" 42. Ainsi le vieil homme goûte "à neuf des instants de parfaite félicité" 43. Après l'"Apollon saharien 44" du Journal, Mala, nouvelle divinité syncrétique, dispense le rire et la joie et redonne vie et sens au mot grec orégomaï, "désirer", qui au début d'Ainsi soit-il n'existait qu'accompagné d'un privatif 45.
Sur une feuille à part, six jours avant sa mort, Gide écrit: "13 février 1951. Non! Je ne puis affirmer qu'avec la fin de ce cahier, du cahier, tout sera clos; que c'en sera fait. Peut-être aurai-je le désir de rajouter encore quelque chose. De rajouter je ne sais quoi. De rajouter. Peut-être. Au dernier instant de rajouter encore quelque chose... J'ai sommeil, il est vrai; mais je n'ai pas envie de dormir. Il me semble que je pourrais être encore plus fatigué. Il est je ne sais quelle heure de la nuit ou du matin. Ai-je encore quelque chose à dire? Encore à dire je ne sais quoi. Ma propre position dans le ciel, par rapport au soleil, ne doit pas me faire trouver l'aurore moins belle 46."
Résurgence du Journal - à cause des indications de dates et d'heures mais aussi d'une note manuscrite expliquant que cette page n'a aucun rapport avec celles qui précèdent -, ce passage, qui suit l'excipit "Dieu sera ce que nous le ferons" 47, est également la deuxième fin d'Ainsi soit-il. Clôture définitive après toutes les clôtures provisoires? Ou refus de toute clôture?
40. Ainsi soit-il, p. 60.
41. Ibid., p. 85.
42. Ibid., p. 90.
43. Ibid., p. 22.
44. Journal, t. I, p. 410.
45. Ainsi soit-il, p. 15.
46. Ibid., p. 125.
47. Ibid., p. 124.
9.7 Écrire jusqu'à la dernière aurore
Au terme de son chemin de mots, Gide refuse de prêter main forte au néant. Il a gagné sa partie, la plume à la main. Il faut se reporter au manuscrit pour voir conjointement la fragilité de l'homme et la force de l'écrivain. Le trouble de l'écriture - l'agraphie, le tremblé du tracé, le lié et le bégaiement des mots - contraste avec la clarté de la pensée. Tracé ultime, fil tendu entre le presque-fini et le encore-possible, du dernier ajout à la dernière biffure.
Gide a vécu et il passe pouvoir. "Le dosage insuffisant du gris-bleu du manteau de Catherine a été miraculeusement racheté, par la suite, par l'apport inattendu de la toque. Tout cela d'un goût exquis, évidemment 48."
Ces lignes dernières renvoient à la dédicace initiale: "À ma fille Catherine Jean-Lambert". Elles rapprochent l'esthète, qui sait naturellement l'ajustement parfait des couleurs, et l'écrivain authentique dont la préoccupation demeure le parfait-écrire. Elles relient le père et la fille, qui partagent un même "optimisme spontané" 49.
Dans le manuscrit, après "évidemment", une autre phrase s'amorce, le mot "goût" est réitéré puis biffé. Désir fou, une fois encore, de faire coïncider instant mortel et écriture. Seule la forme poétique permet la relation harmonique des contraires. Toute l'œuvre de Gide débouche sur cette composition abstraite, qui abrite quelque chose d'essentiel, quelque chose qui échappe aux tentatives de compréhension totale, sur ce poème en prose gris-bleu, ultime manifestation de la beauté pérenne.
On pourrait suivre le conseil de Jean Lescure: "Il faudrait lire un auteur à l'envers. Ses premiers livres les derniers, ses derniers les premiers. Singulière méthode. Qu'il faut examiner 50" On pourrait commencer par Ainsi soit-il ou Les jeux sont faits, œuvre ultime, œuvre gidienne par excellence. Œuvre d'un "écrivain né" qui, à l'article de la mort, puise dans l'écriture une force nouvelle. Œuvre bousculatoire, qui explore une "région tabou 51", la vieillesse. Œuvre solaire par sa puissance de rayonnement 52. Œuvre active, virulente, salubre.
Œuvre d'un écrivain toujours vivant.
48.
Ainsi soit-il, p. 125.
49.
Journal, t. II, p. 171.
50. Jean Lescure, "Introduction à la poétique de Bachelard", in Gaston Bachelard, L'Intuition de l'instant, Le Livre de Poche, p. 121.
51. Gide écrit: "Notre culture méditerranéenne a dressé dans notre esprit des garde-fous, dont nous avons le plus grand mal à secouer enfin les barrières. [...] Il y a des régions humaines qu'il n'est pas décent d'exposer sur la scène; mais qui n'en existent pas moins. Ces régions tabou varient d'époque en époque" (Préface à La Faim, de Knut Hamsun, Le Livre de Poche, p. 7-8).
52. Roger Martin du Gard, Œuvres complètes, t.II, Notes sur André Gide, p. 1421.
Ce chapitre a été partiellement publié dans BAAG, n° 134, avril 2002, p. 193-206 (conférence prononcée à la Bibliothèque Nationale de France le 29 mars 2001).