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André Gide / Le grand écart des Caves du Vatican
 

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5.1 Le grand écart des Caves du Vatican
Les Caves du Vatican
Que la comtesse Valentine de Saint-Prix cherchât, à travers Arnica, à intéresser la maison Blaphaphas et Cie à la secrète cause de la délivrance du pape, quoi de plus naturel ? et qu'elle eût confiance dans la grande piété des Fleurissoire pour rentrer dans une partie de son avance. Par malheur, les Blafafoires, en raison de la minime somme engagée par eux au début de l'entreprise, ne touchaient que très peu : deux douzièmes sur les revenus avoués et absolument rien sur les autres. C'est ce que la comtesse ignorait, Arnica ayant, de même qu'Amédée, grande pudeur à l'endroit du porte-monnaie.

Nul mieux que Klaus Mann n'a parlé de la sotie de 1914. Les Caves du Vatican 1, c'est "le grand écart d'André Gide, son morceau de bravoure et son geste le plus risqué. [...] L'esprit du farfadet qui s'annonce prudemment dans Isabelle explose soudain, triomphe de tous les obstacles de nature esthétique et morale. [...] Les petits rires étouffés deviennent un éclat de rire, effréné, élémentaire 2."

Même si pour la première fois Gide s'inspire de faits divers, il invente une œuvre aléatoire, une œuvre ludique par excellence. Cette œuvre, ouvertement parodique, est hybride. À la croisée du théâtre et du roman, elle tient à la fois de la farce, de la moralité médiévale et de la comédie baroque, et elle subvertit tant le roman balzacien que le roman-feuilleton ou le roman noir. L'auteur qui répartit, en de savants dosages réalisme et fantaisie, logique et non-sens, maintient le lecteur-spectateur dans une position inconfortable, tantôt invité à jouer le jeu, tantôt à s'en écarter, ballotté entre adhésion et distanciation.

Transplanté dans une famille, dont il est à même de reconstituer l'arbre généalogique - Anthime Armand-Dubois a deux beaux-frères, Amédée Fleurissoire et Julius de Baraglioul, lequel se découvre un jeune demi-frère, Lafcadio, etc. -, le lecteur se voit embarqué dans une intrigue compliquée et efficacement mise en scène. Suivant tour à tour chacun des protagonistes, il va de surprise en surprise. Sur la planète des sots et autres amuseurs 3, il est une bande d'escrocs aux "ramifications ténébreuses" 4. Leur chef, Protos, répand la rumeur suivante: le Saint-Siège a été usurpé; le vrai pape a été enlevé par les francs-maçons, et il faut organiser au plus vite une croisade pour lui porter secours. La pieuse comtesse de Saint-Prix, qui apporte son aide financière, transmet la nouvelle. Ainsi au courant, Amédée Fleurissoire, catholique fervent, part pour Rome, décidé à délivrer le prisonnier, mais il va à sa perte. Il n'est pas armé pour courir cette aventure, et le monde entier se ligue contre lui. Il subit des attaques graduées. Aux piqûres de punaises, de puces et de moustiques s'ajoute le dépucelage forcé. Perverti par Carola et manipulé par Protos, il finit défenestré par Lafcadio.

1. À propos des Caves du Vatican, on peut se reporter aux ouvrages critiques suivants: Bertrand Fillaudeau, L'Univers ludique d'André Gide. Les Soties, Corti, 1985; Alain Goulet, Les Caves du Vatican d'André Gide (étude méthodologique, Larousse, coll. "Thèmes et textes", 1972); "Leçons d'écriture. Les manuscrits des Caves du Vatican", André Gide 10, Minard, 1998, p. 85-116; BAAG n° 128, octobre 2000 et CD-ROM consacré aux Caves du Vatican (2001).
2. Klaus Mann, André Gide et la crise de la pensée moderne, trad. Michel-François Demet, Grasset, 1999, p. 158.
3. Pascal Mercier a recensé, dans la sotie, cent dix personnages fictifs (voir BAA, n° 128, octobre 2000, p. 473).
4. Les Caves du Vatican, Romans, p. 785.

5.2 Le grand écart des Caves du Vatican

Lorsque le spectateur perçoit l'absurdité de ce qui lui est conté, il se met hors jeu et, passant de l'émotion au rire, il goûte l'insolence de cette facétie. Sous l'apparente harmonie, Gide débusque l'insolite, la difformité et la laideur, et, soulignant les contradictions, il porte à son comble la raillerie iconoclaste. Il s'attaque aux bien-pensants de tous ordres, aux obscurantistes de tout poil. Si les francs-maçons obtus ne sont pas épargnés, les catholiques fanatiques sont les premiers visés 5.

Non seulement tous les objets de croyance sont mis à mal, mais, l'imposture se généralisant, tout devient sujet à caution et la partition de la société en deux groupes, d'un côté les crustacés, de l'autre les subtils, se révèle fausse, les uns mimant les autres et les autres les uns, tous finissant par s'entendre ou feignant de s'entendre comme larrons en foire. Le processus d'imitation ne s'arrête pas au renversement des rôles, il n'y a pas seulement inversion, il y a démultiplication des figures. Du trompe-l'œil à la mise en abyme, le vertige croît.

Dans cette mascarade, le meneur de jeu est apparemment Protos jusqu'au moment où son condisciple prend l'avantage. Gide déséquilibre la structure initiale 6 du texte au profit de Lafcadio, qu'il rend présent même quand il n'est pas là, car il lui réserve une place à part. Lafcadio Wluiki n'appartient pas à la galerie des grotesques. Jeune et d'une beauté diabolique, il enchante car il n'a pas son pareil. D'abord il est né hors mariage. Sa mère n'est pas un parangon de vertu, qui blanchit "comme une salade sous une tuile" 7 ; c'est une femme courtisée, qui aime les grandes étendues accessibles à cheval. Il n'a pas grandi auprès de son père mais auprès de plusieurs oncles de nationalités différentes, qui se sont chargés de son éducation.

5. Les Caves du Vatican eurent leurs détracteurs (Claudel ne pardonna jamais à Gide d'avoir attaqué l'Église) et leurs adeptes (notamment les surréalistes, sans oublier les communistes, qui, en 1933, publièrent le livre en feuilleton dans L'Humanité).
6. Alain Goulet, André Gide 10, op. cit., p. 107.
7. Les Caves du Vatican, Romans, p. 737.

Les Caves du Vatican
Oui ! le moustique était là, posé, tout en haut de la moustiquaire. Un peu presbyte, Amédée le distinguait fort bien, fluet jusqu'à l'absurde, campé sur quatre pieds et portant rejetée en arrière la dernière paire de pattes, longue et comme bouclée ; l'insolent ! Amédée se dressa debout sur son lit.

5.3 Le grand écart des Caves du Vatican
Les Caves du Vatican
Je me sentais d'étreinte assez large pour embrasser l'entière humanité ; ou l'étrangler peut-être.

Casimir était une anomalie, une monstruosité. Lafcadio n'est pas une 8, il est toujours prêt à prendre son élan. Le fait d'être 9 se révèle être un privilège. Avec Lafcadio naît le mythe gidien du bâtard, promesse vivante de liberté, absolue disponibilité.

Dans Les Caves du Vatican, Gide revient sur une notion qui a déjà cours dans Le Prométhée mal enchaîné, la notion d'acte gratuit 10, qui exprime le refus à la fois de l'origine et de la finalité, qui est 11. Lafcadio refuse par là même les lois qui régissent la vie en société. Sans aucun scrupule, il joue la vie d'Amédée Fleurissoire, qui partage son compartiment, comme autrefois il jouait au whist, mais cette fois-ci sans tricher: je puis compter jusqu'à douze, sans me presser, avant de voir dans la campagne quelque feu, le tapir est sauvé. Je commence: Une; deux; trois; quatre; (lentement! lentement!) cinq; six; sept; huit; neuf... Dix, un feu 12!... Fleurissoire est donc condamné à être précipité par la portière. Crime immotivé. Doublure de Protos, qui est arrêté à sa place, Lafcadio est l'émanation du Diable - il en a toutes les composantes: volonté de puissance, imposture et cynisme -, mais surtout il illustre le principe actif d'ambiguïté sans lequel, pour Gide, il n'est pas d'œuvre d'art.

8. Isabelle, Romans, p. 672.
9. Les Caves du Vatican, Romans, p. 854.
10. La notion d'"acte gratuit" (voir Roger Bastide, Anatomie d'André Gide, PUF, 1972, p. 73-96), qui se décline dans Paludes comme dans Le Prométhée mal enchaîné, apparaît dégradée dans la dernière fiction d'André Gide, L'Arbitraire, où l'auteur raconte l'histoire d'un comte qui agit inconsidérément. D'abord, il décide de quitter son château avec sa famille; ensuite, il ordonne à chacun de regagner ses appartements; enfin, il retourne sans raison apparente à sa première décision. Ainsi la gratuité est éloge des possibles romanesques.
11. Voir Éric Marty, André Gide, Tournai, La Renaissance du Livre, 1998, p. 78.
12. Les Caves du Vatican, Romans, p. 829.
13. Ibid., p. 833.