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André Gide / Expérimentations narratives
 

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4.1 Expérimentations narratives
Journal, septembre-octobre 1909
Ces différents livres ont cohabité [...] dans mon esprit. Ils ne se suivent que sur le papier et par grande impossibilité de se laisser écrire ensemble. Quel que soit le livre que j'écris, je ne m'y donne jamais tout entier, et le sujet qui me réclame le plus instamment, sitôt après, se développe cependant à l'autre extrémité de moi-même.

Si la postérité considère Paludes comme un roman d'avant-garde, un nouveau roman avant la lettre 1, Gide en vient à remplacer la dénomination de "roman", qui caractérisait initialement son texte, par celle de "sotie", le rangeant en 1914 aux côtés des Caves du Vatican. Avec Paludes, il n'est qu'au début de sa recherche esthétique. Il lui faut passer par différentes expériences narratives avant de pouvoir réaliser le roman dont il rêve. Ainsi il écrit L'immoraliste (1902), La Porte étroite (1909) et Isabelle (1911), qu'il considère d'abord comme des romans puis comme des "récits", auxquels s'ajoute La Symphonie pastorale (1919). Cette nouvelle taxinomie, qui distingue "récits" et "soties", met en valeur la spécificité des Faux-monnayeurs, qualifié par son auteur de premier et unique roman, œuvre singulière où "tout verser sans réserve" 2, questions de métier et problèmes éthiques, œuvre unique, figurative et abstraite, touffue et épurée.

Avant que l'écrivain n'ait acquis la maturité nécessaire pour créer un "microcosme complet, étrange tout entier, où pourtant toute la complexité de la vie se retrouve" 3, pour produire le roman de facture nouvelle qu'il porte en lui, cette œuvre déconcentrée 4, soumise à une diversité de points de vue et de personnages, il lui faut tirer de l'abondance et de l'imbroglio de sa pensée des œuvres plus courtes, centrées sur l'histoire d'un ou deux individus et réduites à un point de vue unique.

Dans L'immoraliste, Michel conte à vive voix sa propre histoire. Dans La Porte étroite, Jérôme relate l'histoire d'Alissa, la jeune fille qu'il aime. Dans Isabelle, Gérard rapporte une histoire dont il a été le témoin. Dans La Symphonie pastorale, le pasteur projette de consigner par écrit "tout ce qui concerne la formation et le développement" 5 de Gertrude, la jeune aveugle dont il s'occupe. Tous se révèlent dans l'acte même de raconter. Michel, Jérôme et Gérard connaissent le dénouement de leur histoire quand ils en entreprennent le récit. Lorsque le pasteur commence son journal, il croit relater une aventure sans inconnu, mais progressivement l'écart se comblant entre passé et présent, la narration rétrospective cède le pas à l'écriture du jour, avec tout l'inattendu qui en résulte. Le récit d'éducation annoncé se change en journal d'une imposture. Quand Gertrude recouvre la vue, elle démasque le pasteur, qui n'a d'autre visage que celui du péché: non seulement il a habillé Éros des mérites d'Agapé, mais il a semé autour de lui le malheur et la mort.

1. Dans les années cinquante, il ne s'agit plus de raconter l'aventure d'un héros mais "l'aventure d'une écriture" (J. Ricardou). Les auteurs qui sont dans la mouvance du nouveau roman se réclament de Gide, et Nathalie Sarraute classe Paludes parmi les œuvres les plus importantes de notre temps.
2. Journal des Faux-Monnayeurs, Gallimard, 1927, rééd. 1980, p. 30.
3. Lettres à Angèle (1898-1900), Prétextes, p. 44.
4. Projet de préface pour Isabelle in Romans, p. 1561.
5. Romans, p. 877.

Maurice Blanchot, " Gide et la littérature d'expérience ", La Part du feu
On reconnaît dans ces remarques [d'André Gide] le souci de faire servir la littérature à une expérience véritable : expérience de soi-même, expérience de ses pensées, non pour les garder et les confirmer, moins encore pour en persuader les autres, mais pour les écarter, les tenir à distance, les " essayer " en les confiant à une existence autre, c'est-à-dire pour les altérer, leur donner tort.

4.2 Expérimentations narratives

L'imbrication subtile de la narration à la première personne et du journal peut permettre aussi à l'auteur d'adjoindre à l'éclairage central un éclairage latéral. Dans La Porte étroite, le journal intime d'Alissa, communiqué à la fin du récit, non seulement complète les lettres de la jeune fille et explicite son comportement, mais il corrige l'interprétation de Jérôme. En fait, Alissa avait exagéré sa vertu 6; froideur et dédain dissimulaient un amour ardent.

Dans ses récits 7, Gide expérimente plusieurs formes de subjectivité narrative et étudie diverses techniques d'éclairage. Si le premier titre, L'Illusion pathétique, retient le lecteur "de chercher le sujet du livre ailleurs que dans la déception même de Gérard" 8, le titre définitif fait de la représentation d'Isabelle une priorité. Soumise à plusieurs perspectives, qui la mettent diversement en lumière, elle n'apparaît jamais de face, mais de biais, "de profil fuyant" 9.

Avant de regrouper dans un seul roman ce qui aurait pu donner matière à plusieurs récits, Gide conçoit des textes jumeaux, dont la mise en regard est porteuse de sens. Ainsi L'immoraliste et La Porte étroite ont grandi ensemble dans son esprit, "l'excès de l'un trouvant dans l'excès de l'autre une permission secrète et tous deux se maintenant en équilibre" 10. La cohabitation des extrêmes est l'un des aspects de la complexité gidienne, qui, loin de s'épuiser dans des récits antagonistes, se développe en autant de possibles fictionnels.

C'est ainsi que Gide doit d'abord écrire Isabelle pour "pouvoir [se] permettre Les Caves" 11. L'"invraisemblable collection de fantoches" 12, animée par le récit de Gérard, préfigure les grotesques des Caves du Vatican, qui ne sont plus dans les coulisses, mais occupent le devant de la scène. Et envahie par leurs répliques, la narration en JE d'Isabelle disparaît au profit d'une narration en IL, qui à son tour est loin d'être univoque et se colore d'autant de discours singuliers qu'il est de personnages principaux, nommés Anthime Armand-Dubois, Julius de Baraglioul, Amédée Fleurissoire ou Lafcadio, sans compter la voix protéiforme du "Mille-pattes".

6. La Porte étroite, Romans, p. 593.
7. Voir Élaine Cancalon, "Techniques et personnages dans les récits d'André Gide", Archives des Lettres modernes, n° 2, 1970. Voir aussi "Isabelle, réussite ignorée", BAAG n° 88-89, avril-juillet 1990. Voir enfin Claude Martin, édition critique de La Symphonie pastorale (indiquée en bibliographie) et Marc Dambre, La Symphonie pastorale, "Foliothèque", 1991.
8. Lettre de Gide à Jean-Marc Bernard, in Romans, p. 1561.
9. Isabelle, Romans, p. 1561.
10. Journal (1887-1925), t. 1, p. 712.
11. Lettre de Gide à Beaunier, in Journal (1887-1925), t. 1, p. 808.
12. Brouillon d'Isabelle. Voir aussi Romans, p. 1562.