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André Gide / Modernité de Paludes
 

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3.1 Modernité de Paludes
Paludes
Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent. Vouloir l'expliquer d'abord c'est en restreindre aussitôt le sens ; car si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. - On dit toujours plus que CELA. - Et ce qui surtout m'y intéresse, c'est ce que j'y ai mis sans le savoir, - cette part d'inconscient, que je voudrais appeler la part de Dieu.

Gide conçoit en même temps Les Nourritures terrestres et Paludes, ouvrages adverses, comme sont contraires le palmier et le sapin, l'Algérie et le Jura suisse, Biskra et La Brévine, le soleil et la glace, mais tous deux livres majeurs. Les lecteurs qui apprécient Paludes ont souvent des difficultés à analyser les raisons de leur engouement et pour toute réponse en récitent un extrait. Paludes est un texte étrange, qui a un pouvoir d'attraction certain, car il est tout à la fois "cela" et "plus que CELA" 1, un; on parle de la perfection de l'art et des progrès de l'industrie 6." Esprit gagné au monde nouveau, Gide ne souscrit cependant pas à toutes ses évolutions. Dans Paludes, lorsque le narrateur annonce à Hubert qu'il a décidé d'emmener Angèle en voyage, il y ajoute le commentaire suivant: "Mais, cher ami, précisément, elles n'en finissent pas, les villes; puis, après elles, c'est la banlieue [...] - tout ce qu'on trouve entre deux villes. Maisons diminuées, espacées, quelque chose de plus laid encore... de la ville en traînasses; des potagers! Et des talus bordent la route. La route! c'est là qu'il faut qu'on aille, et tous, et pas ailleurs 7..." Il déteste les "villes tentaculaires" 8 et les immeubles qui obstruent la vue. À l'homme moderne, qui tient un agenda (comme le narrateur), qui fait des "masses de choses" (Hubert est membre de quatre compagnies industrielles) et se fond dans la masse, s'oppose l'homme bucolique, qui, dans la pure tradition virgilienne, se nomme Tityre. On reconnaît le véritable écrivain à son "idiosyncrasie puissamment coloratrice" 9. Paludes en est la meilleure illustration. Cette œuvre singulière, qui interpelle le lecteur par l'importance de son appareil paratextuel - titre, dédicace, épigraphe, avertissement, envoi, alternative et "Table des phrases les plus remarquables de Paludes" -, désigne à la fois le texte que rédige le narrateur intitulé "Journal de Tityre ou Paludes", et le récit encadrant ce projet d'écriture; il correspond à la fois à l'œuvre enchâssée et à l'œuvre enchâssante. La thématique majeure de l'œuvre en abyme 10 ainsi que la thématique mineure de la chasse aux canards est celle des "Paludes", à la fois lieux giboyeux et marais salants, domaines du saugrenu, hantés par l'écrivain, qui partout met son grain de sel.

1. Paludes, Gallimard, coll. "Folio", 2001, p. 11.
2. Hermann Hesse, "Hommage à André Gide", La NRF, novembre 1951, p. 16.
3. Pour en savoir plus sur Paludes, on peut se reporter avec profit au commentaire de Jean-Pierre Bertrand (Gallimard, "Foliothèque", 2001). Voir aussi Michel Raimond, "Modernité de Paludes", Australian Journal of French Studies, Melbourne, n° 7, p. 189-194.
4. Lettre de Gide à Valéry, du 28 1894.
5. Les Faux-Monnayeurs, Romans, p. 990.
6. Lettres à Angèle (1898-1900), Prétextes suivi de Nouveaux Prétextes, Mercure de France, rééd. 1990, p. 57.
7. Paludes, op. cit. p. 64.
8. Le recueil poétique de Verhaeren paraît aussi en 1895.
9. Journal (1887-1925), t. I, p. 258.
10. L'expression "mise en abyme" apparaît pour la première fois en septembre 1893, dans le Journal de Gide. Il l'emprunte à l'héraldique - "On dit d'un petit Écu qui est au milieu d'un grand, qu'il est mis en abîme" - et désigne "l'œuvre dans l'œuvre". Sur les acceptions diverses de ce concept, voir Lucien Dällenbach, Le Récit spéculaire, Seuil, coll. "Poétique", 1977.

3.2 Modernité de Paludes

Parmi toutes les définitions qui émaillent le texte, il en est une qui apparaît dans un passage retranché par Gide: "Paludes, [...] c'est [...] l'histoire d'une main détachée." 11 En effet Paludes suit l'aventure d'une main qui écrit. Le véritable sujet du livre, c'est l'écriture. Paludes révèle l'intérêt de Gide pour le processus de fabrication de l'œuvre. À la téléologie de la ligne droite, l'écrivain préfère des chemins plus sinueux. La remarque d'Angèle: "...des notes; [...] on y voit ce que l'auteur veut dire bien mieux qu'il ne l'écrira dans la suite" 12 est à rapprocher de celle d'Édouard, qui, dans les Faux-Monnayeurs, dira: "L'histoire de l'œuvre, de sa gestation! Mais ce serait passionnant... plus intéressant que l'œuvre elle-même." 13 Et, dans la célèbre phrase "Chemin bordé d'aristoloches", figurant dans le chapitre "Angèle ou le petit voyage", phrase qui est détachée des précédentes et se détache du reste du texte, on retrouve la métaphore organiciste de l'écriture (les "aristoloches" sont des plantes qui favorisent l'accouchement) et par là même la dynamique du texte in statu nascendi. Mais il y a plus. Paludes est un livre qui inclut sa genèse, qui par endroits se change en récit de genèse - qu'alimentent des résumés d'intrigue, des définitions orales de Paludes et des entretiens du narrateur -, et qui comprend des pièces majeures du dossier génétique 14 du "Journal de Tityre". Sont mis sous les yeux du lecteur un certain nombre de feuillets qui ne correspondent pas à la même phase rédactionnelle. On compte des passages textualisés et des textes en cours d'élaboration. Ce qu'Angèle appelle des "notes" se présente sous des formes diverses: des phrases de style nominal comme "Attentes mornes du poisson" 15, des phrases avec pour sujet "Tityre" ou "il", rédigées au présent omnitemporel comme "Tityre, à l'aube, aperçoit des cônes blancs" 16, des indications métadiscursives où l'énonciateur est présent comme sujet d'écriture parlant de ce qu'il fait; ainsi, "multiplication des lignes (symbole) ", " Trop grande blancheur des trémies (symbole) ", avec les injonctions qu'il se donne, par exemple: "Des poissons passent. Éviter, en parlant d'eux, de les appeler des stupeurs opaques 17." Dans Paludes, pour reprendre une formule de Valéry, c'est "le faire qui est l'ouvrage". Le narrateur-écrivain est lui-même un homme-feuilles; les feuilles sortent de ses poches, de sous son oreiller. Et l'utilisation exclusive de feuilles volantes permet leur agencement de multiples manières. C'est pour cela qu'il n'est pas judicieux de raccrocher linéairement les différents passages du "Journal de Tityre".

11. Voir BAAG n° 117, janvier 1998, p. 63-67.
12. Paludes, op. cit, p. 21.
13. Les Faux-Monnayeurs, Romans, p. 1083.
14. En abyme de Paludes se trouvent également d'autres textes, dont il est difficile de dire le statut exact: des "réflexions et incidences", des extraits d'agenda et des exercices. Il y a également des lettres, des poèmes et des pensées, qui a priori n'ont rien à voir avec le dossier de genèse du "Journal de Tityre". Voir ma communication au Colloque André Gide et la tentation de la modernité, université de Haute-Alsace, Mulhouse, 25-27 octobre 2001.
15. Paludes, op. cit, p. 21.
16. Ibid., p. 23.
17. Ibid., p. 22.

Paludes
Sur ma feuille on lisait simplement ma poétique pensée du Jardin des Plantes : Tityre sourit.
Martin dit : " Qui c'est, Tityre ? "
Je répondis : - " C'est moi.
- Donc tu souris parfois ! reprit-il.
- Mais, cher ami, attends un peu que je t'explique ; - (pour une fois qu'on se laisse aller !...) Tityre, c'est moi et ce n'est pas moi [...] ".

3.3 Modernité de Paludes

Le lecteur a ainsi la possibilité d'entrer dans le laboratoire de l'œuvre, de comprendre l'importance des manuscrits, à la fois en tant que support matériel, espace d'inscription et lieu de mémoire 18. Il découvre des biffures et des variantes, de la variante formelle - par exemple la réécriture de l'incipit de Paludes en vers - à la variante sémantique, où deux états du texte peuvent même être contradictoires 19. Au carrefour de la proposition d'Angèle "Vous devriez mettre cela dans Paludes" et de l'injonction du narrateur "Bon pour Paludes", un nouveau sentier s'ouvre: "Et ne me dites pas que je devrais mettre cela dans Paludes. - D'abord, ça y est déjà 20." Et bien sûr, on se demande de quel Paludes il s'agit. On glisse d'un dossier de genèse à l'autre, de celui de l'œuvre enchâssante à celui de l'œuvre enchâssée. Et s'il y a homologie entre les pratiques d'écriture du narrateur et celles de Gide, si Paludes, livre, "clos, plein, lisse comme un œuf" 21, contient en germe toute la production à venir d'André Gide, c'est aussi une œuvre dont la spécificité tient à sa finalisation hésitante, une œuvre instable, dont la vitalité ne signifie pas achèvement, mais subsistance à travers des formes diverses - dont Polders 22. Les deux phrases célèbres:
"À six heures entra mon grand ami Hubert; il revenait du manège.
Il dit: "Tiens! tu travailles?"
Je répondis: "J'écris Paludes.""
"À six heures entra mon grand ami Gaspard.Il revenait de l'escrime.
Il dit: "Tiens! tu travailles?"
Je répondis: "J'écris Polders."" 23
sont des variantes l'une de l'autre, mais on ne peut dire dans la chronologie des opérations d'écriture laquelle est antérieure à l'autre. L'œuvre n'en finit pas. Elle existe sur le mode dynamique et centrifuge d'une expansion illimitée 24. Grâce aux multiples points de tangence, loin de se boucler sur elle-même, elle vit au gré des orbes anamorphosées. Soixante ans avant Calder, Duchamp, Tinguely ou Vasarely, qui, chacun à leur manière, ont introduit le mouvement dans l'art, Gide crée une œuvre mobile, où l'esprit se perd.

18. Voir Almuth Grésillon, Éléments de critique génétique, PUF, 1994.
19. Voir Paludes, p. 69. Il n'est pas abusif de parler de variantes parce que Martin est une sorte de double du narrateur-écrivain. On trouve ce type de variantes contradictoires dans Ainsi soit-il (Gallimard, coll. "L'imaginaire", 2001, p. 13).
20. Paludes, op. cit. p. 77, p. 31 et p. 118.
21. Ibid., p. 65.
22. Voir la communication de Déborah Heissler au Colloque André Gide et la tentation de la modernité.
23. Paludes, p. 15 et p. 144.
24. Voir Lucien Dällenbach, Le Récit spéculaire, p. 51.

3.4 Modernité de Paludes

Paludes est assorti d'un "Prière de toucher". Bien avant que n'existe l'esthétique de la réception, Gide attend du public la "révélation" de l'œuvre et suscite la pratique du lecteur coauteur. En effet, pour accroître le dynamisme de son texte, il lui ajoute un appendice majeur: la "Table des phrases les plus remarquables de Paludes", ultime page qui se termine par des points de suspension. Comme Pierre Louÿs, dont le manuscrit autographe est conservé à la Bibliothèque nationale de France, chacun peut remplir sa feuille et jouer le jeu. Le lecteur espéré par Gide est si actif, il donne à l'œuvre tant de ressorts qu'il devient créateur à son tour. Ainsi au Paludes primitif, livre pluriel, qui déjà porte en lui infiniment de singuliers, s'ajoute un nombre illimité d'autres Paludes, comme autant d'excroissances. Cela va de Perec, qui pastiche Paludes dans Manderre (1956) 25, à Bertrand Poirot-Delpech, qui invente de nouveaux prolongements à la phrase "J'écris Paludes" (2001), en passant par René Ehni, qui n'écrit pas Polders mais Pintades (1974).

Avec Paludes, Gide congédie le texte classique à direction univoque et crée une œuvre moderne, mobile et modulable, dont la réplique, en abyme du texte, apparaît sous le nom de Rigolateur. À la fin du chapitre intitulé "Le banquet", il est un objet emblématique, un ventilateur. Cet appareil standardisé, qui par ailleurs concentre toute la laideur du monde moderne, est, grâce à son format variable (il y a un petit format "pour littérateurs" et un format supérieur "pour réunions politiques 26") et à son mécanisme toujours remonté, sujet à métamorphoses. Ainsi Hubert, qui brasse de l'air, est un "ventilateur tout craché", un ventilateur qui rigole, un "rigolateur" 27. La plasticité du signifiant créant l'animation et le mobile faisant circuler le sens entre les signifiés, le "rigolateur" en vient à désigner à la fois une œuvre d'art - on passe du portrait symboliste d'Hubert en fleur à la sculpture cinétique d'Hubert en ventilateur - et son maître d'œuvre, l'artiste, "agitateur agité" 28 et "grand perturbateur" (c'est ainsi que Breton désignait Duchamp).

Paludes est une œuvre subversive, aussi saugrenue que certaines sculptures méta-mécaniques de Jean Tinguely, aussi éphémère qu'Arguments topiques de Daniel Buren, dont, après exposition, il ne subsiste que des traces mnésiques.

25. Voir David Bellos, Georges Perec, une vie dans les mots, Seuil, coll. "Biographie", 1994, p. 180 et p. 765.
26. Paludes, op. cit., p. 79.
27. Ibid., p. 97 et p. 98.
28. Journal (1926-1950), t. II, p. 490.