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André Gide / Idiosyncrasie
 

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2.1 Idiosyncrasie
Les Nouvelles Nourritures
L'humanité chérit ses langes ; mais elle ne pourra grandir qu'elle ne sache s'en délivrer. L'enfant sevré n'est pas ingrat s'il repousse le sein de sa mère. [...] Dresse-toi nu, vaillant ; fais craquer les gaines ; écarte de toi les tuteurs ; pour croître droit tu n'as plus besoin que de l'élan de ta sève et que de l'appel du soleil.

"Homme! le plus complexe des êtres, et c'est pourquoi le plus dépendant des êtres. De tout ce qui t'a formé, tu dépends 1." Ce passage du Journal de Gide rapporte la question de l'identité à celle de la communauté. Être soi, c'est en premier lieu être chez soi parmi les siens, dans son milieu d'origine. À moitié orphelin - à onze ans, il perd son père, qui était professeur de droit romain à l'université -, André Gide est élevé par des femmes et en particulier par Juliette Rondeaux, sa mère. Riche, vertueuse et cultivée, Mme Gide 2 dispense à son fils un enseignement intellectuel, moral et religieux - elle est protestante et lui inculque la morale de l'effort - qui forge son identité. Elle le veut conforme à sa classe sociale et digne de son nom. Si André ne respecte pas les règles maternelles, Juliette se met en colère et commence ses récriminations par: "Toi un Gide..."

Au nom de la différence, l'enfant refuse cet assujettissement. "Je ne suis pas pareil aux autres 3!": ce constat initialement douloureux n'a plus rien d'un schaudern 4, mais il se change en joie éclairée le jour inaugural de l'année 1884, où un canari descendant du ciel "à la manière du Saint-Esprit" et venant à se poser sur sa casquette, Gide dit en pensée à sa mère: "N'as-tu donc pas compris que je suis élu 5?" C'est-à-dire: "Chaque artiste n'est-il pas forcément une exception à toutes règles? un cas unique et qui ne se retrouvera plus? ou une non-valeur, si quelqu'un était déjà comme lui 6?"

Très tôt, Gide a le sentiment de sa vocation 7, il a la révélation de son idiosyncrasie. Ce concept darwinien, qui a émigré dans la critique littéraire via Taine ou Brunetière, Gide se l'approprie et le définit dans Paludes: "Nous ne valons que par ce qui nous distingue des autres; l'idiosyncrasie est notre maladie de valeur; - ou en d'autres termes: ce qui importe en nous, c'est ce que nous seuls possédons, ce qu'on ne peut trouver en aucun autre 8."

1. Journal (1887-1925), t. I, p. 191.
2. Voir Martine Sagaert, "L'Image de la mère dans la prose narrative française entre 1890 et les années 20", ANRT, Lille, 1992 (microfiches), et "Mme Gide, les petits comptes d'une grande bourgeoise", Historama, octobre 1988, p. 76-81.
3. Si le grain ne meurt. Souvenirs et voyages, p. 166.
4. C'est au Second Faust de Goethe que Gide emprunte ce terme. Il le traduit par "tremblement".
5. Si le grain ne meurt, op. cit., p. 202-203.
6. Correspondance avec sa mère, p. 504.
7. Non seulement il y a chez Gide interaction entre la vie et l'œuvre, mais il y a "rétroaction", c'est-à-dire "influence du livre sur celui qui l'écrit, et pendant cette écriture même" - Journal (1887-1925), t. I, p. 171.
8. Paludes, Gallimard, coll. "Folio", 2001, p. 82.

2.2 Idiosyncrasie

Pour accomplir sa destinée, Gide doit aller outre-mère. En 1893, il embarque avec son ami le peintre Paul-Albert Laurens pour la Tunisie et l'Algérie 9. L'Afrique du Nord devient la patrie mythique de sa guérison et de sa libération. Il y soigne sa tuberculose et il passe outre les interdits.

Le passage de l'engendrement maternel à la naissance à soi, dont le Journal porte les traces et que transcrit Si le grain ne meurt, s'exprime dans toute l'œuvre de Gide, tant poétique (Les Nourritures terrestres) que fictionnelle (L'Immoraliste). Cette renaissance, qui est acceptation de sa différence, passe par la rencontre avec l'Autre. Dans L'Immoraliste, en une sorte de rituel, la mère au châle est remplacée par l'enfant au châle. Le châle étendu à terre permet le repos et, posé sur les épaules, il protège du froid. Marceline, la femme aimée - qui présente des ressemblances avec Madeleine, la cousine que Gide épouse à la mort de sa mère - est attentionnée, protectrice et étouffante. Si Michel enlève son châle, elle veut le lui porter. S'il le remet, elle lui demande s'il a froid. À la première occasion, il s'échappe: "Elle avait à sortir vers dix heures; j'en profitai. Le petit Bachir, qui manquait rarement de venir le matin, prit mon châle; je me sentais alerte, le cœur léger 10." Et la promenade, interrompue par la mère de Bachir, reprendra avec Ashour. Larguer les amarres familiales, c'est faire du châle le "prétexte à lier connaissance avec celui qui [...] le porterait 11", c'est connaître avec le jeune inconnu des joies charnelles.

9. Voir André Gide et l'Algérie, Centres culturels français en Algérie, 1993, et BAAG n° 102, avril 1994.
10. L'Immoraliste, Gallimard, coll. "Folio", 1972, p. 43.
11. Ibid., p. 46.

Feuilles de route
Obsessions d'Orient, du désert, de son ardeur et de son vide, de l'ombre des jardins de palmes, des vêtements blancs et larges - obsessions où les sens s'affolent, les nerfs s'exaspèrent, et qui m'ont, au début de chaque nuit, fait croire le sommeil impossible.

2.3 Idiosyncrasie
Les Nourritures terrestres
Que l'importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée.

Gide revient d'Afrique du Nord avec un "secret de ressuscité" 12. Par-delà l'homosexualité, il a la révélation de sa force vitale, d'un appétit de voir et de sentir, qui regimbe devant toute option, qui donne à ses pensées libre jeu et lui permet de déborder sa mesure.

Aux antipodes de Maurice Barrès et de tous les écrivains dont la création "sentait furieusement le factice et le renfermé" 13, Gide prône le déracinement, mais il sait les dangers que court l'âme quand elle est une "auberge ouverte au carrefour" 14. En 1897, peu après les Nourritures terrestres, il écrit Saül, son antidote. De même que le vieux roi Saül meurt "complètement supprimé" 15 par ses désirs, de même, dans le Journal de 1916, en cette année de crise mystique, on assiste à une sorte de vaporisation du moi dans la jouissance, proche de la folie. Même si le nomadisme peut faire voisiner le ciel et l'enfer, et être quelquefois signe d'égarement, la délivrance est au bout de la quête, parturition lente, du corps rechigné à la nudité désirée, de la culpabilité à l'innocence, du mensonge à l'authenticité.

L'aventure africaine - l'Afrique noire sera l'autre composante de cet espace édénique - engendre le mythe gidien de l'Orient. La joie de ce qui existe, avec toute la générosité qui en résulte, a partie liée avec la clarté de l'aube. À la clé de l'œuvre de Gide, il y a cette illumination libératrice, réitérée au soleil levant.

12. Si le grain ne meurt, op. cit., p. 293.
13. Les Nourritures terrestres, "Préface de l'édition de 1927", Romans, p. 249.
14. Ibid., p. 185.
15. Saül, acte V, scène V, Théâtre, Gallimard, 1942, p. 149.