
1.1 Gide vivant Sans André Gide, qui l'avait fait entrer au panthéon des lettres, personne ne lirait plus Charles-Louis Philippe, l'écrivain du peuple, personne ne connaîtrait La Mère et l'Enfant, qui un jour de mai 1911 - date inaugurale du comptoir d'édition de La Nouvelle Revue française, appelé à un avenir glorieux - prit place à la devanture des librairies, entre Isabelle, de Gide, et L'Otage, de Claudel. Si, au petit cimetière de Cérilly, l'inscription gravée sur le mausolée sculpté par Bourdelle s'efface avec le temps, l'oraison que Gide avait écrite pour son ami se trouve dans son Journal. "Un grand écrivain satisfait à plus d'une exigence, répond à plus d'un doute, nourrit des appétits divers. Je n'admire que médiocrement ceux qui ne supportent point qu'on les contourne, ceux qu'on déforme à les regarder de biais. [...] Il porte en lui de quoi désorienter et surprendre, c'est-à-dire de quoi durer 1." Stèle de Philippe, stèle de 1909. Stèle de Gide, stèle anthume? Lorsqu'il meurt, le 19 février 1951, Gide tombe dans les filets d'autrui. Tandis que ses amis entonnent un panégyrique, ses ennemis tressent des couronnes d'épines. Lorsque les "esprits de l'extrême" se réunissent contre lui, il est la proie des résumés et des "raccourcis limitatifs" 2. Malgré qu'ils en aient, il est l'écrivain de référence. Jean-Paul Sartre l'écrit sans ambages dans Les Temps modernes: "Toute la pensée française [...], qu'elle le voulût ou non, quelles que fussent par ailleurs ses autres coordonnées, Marx, Hegel, Kierkegaard, devait se définir aussi par rapport à Gide" 3.
1. Journal (1887-1925), t. I, p. 623. ![]() 1.2 Gide vivant L'affaire de l'écrivain, "c'est de construire la demeure; pour ce qui est du locataire, c'est au lecteur de le fournir" 6. Autant de lecteurs, autant de locataires. Il y a les adeptes des "très courageux" Voyages. Retour de l'URSS etRetouches à mon Retour de l'URSS, qui disent "ce que des générations entières mettront parfois plus d'un demi-siècle à découvrir" 7. Voyage au Congo et Retour du Tchad continuent "à nous tenir en alerte sur le présent, à nous montrer à quel point nous (Européens et Français) sommes en dette à l'égard du continent africain" et restent "à bien des égards une grille de lecture valide pour nombre d'événements contemporains" 8. Il y a les inconditionnels de Paludes 9 qui, à l'instar de Jorge Semprun ou de Bertrand Poirot-Delpech, le relisent une fois l'an et y trouvent à chaque fois "du nouveau, de l'inaperçu" 10. Il y a les amoureux du Journal 11, qui en font leur os de seiche. Telle la critique russe Natalia Brodskaya, qui connaît si intimement les toiles de Félix Vallotton qu'elle appelle le peintre "mon Félix", certains habitués de l'œuvre gidienne parlent familièrement de son auteur. Françoise Giroud de dire: "Il nous a secoués, le père Gide, quand nous étions petits!" Et Jean-Louis Ezine de renchérir: "Tonton Gide est revenu et c'est la même magie qui recommence 12." Les lecteurs qui sollicitent ses textes y trouvent des raisons d'espérer, de penser: "Il fait glorieux 13." Les jours lugubres, il leur arrive de noter, comme Hervé Guibert: "Gide (Les Nourritures terrestres) me fait du bien 14." Si le Gide ne meurt 15, il éveille un écho en nous. Cette appropriation active fait subir au signataire de Corydon une cure de jouvence. Ainsi, celui qui écrit dans son autobiographie: "Au nom de quel Dieu, de quel idéal me défendez-vous de vivre selon ma nature?" 16 devient le "gourou de l'amour libre", "l'annonciateur de mai 1968 et de la Gay Pride" 17. Gide a légué aux générations futures une œuvre riche, complexe, intentionnellement inépuisable. Il a autant d'avenir qu'elle, car avec elle il marche à l'amble. Elle est aléatoire, il est imprévisible. Et il revient toujours à l'improviste. On le trouve même dans les fictions contemporaines. Il faut croire Michel Braudeau, qui s'est trouvé, il n'y a pas si longtemps, "avec André Gide sur le pas de la porte" 18. 6. Caractères, Divers, Gallimard, 1931, p. 17. | ||||
|
|