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Guy Debord /Traces, influences
 

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4.3.a Traces, influences Théoriques

Les écrits théoriques de Debord, et notamment La Société du spectacle, ont été parmi les plus lus par tous ceux qui se sont impliqués, superficiellement ou radicalement, dans les événements de Mai-68, et ce à une échelle européenne. Les textes les plus importants ont d’ailleurs été traduits très rapidement dans la plupart des langues européennes, et continuent aujourd’hui de l’être, avec des traductions souvent meilleures que les premières. La Société du spectacle a ainsi connu pas moins de quatre traductions en italien, ainsi que des traductions en anglais, allemand, portugais, espagnol, néerlandais, japonais, etc.
Avec la disparition d’un horizon révolutionnaire et le reflux des luttes libertaires au cours des années 1970 et 1980, la pensée de Debord a connu une relative éclipse au cours de cette période, liée au fait qu’il a été, dans un premier temps, lu surtout par ceux qui se sont impliqués dans des luttes politiques. Mais, depuis la fin des années 1980, et parallèlement à un déclin des intellectuels français les plus en vue au cours des années précédentes, son influence n’a cessé de grandir, bien au-delà des milieux libertaires ou « pro-situationnistes ». Debord compte aujourd’hui parmi les trois ou quatre penseurs français contemporains les plus souvent cités. Cette célébrité est aussi liée au fait qu’il n’est plus perçu aujourd’hui uniquement comme un théoricien, mais aussi comme un écrivain et un cinéaste. Cependant, ce sont bien ses écrits théoriques qui constituent la part la plus connue et la plus utilisée de son œuvre. L’évolution de la société au cours des trente dernières années est venue confirmer sur de très nombreux points ses thèses et ses intuitions, de sorte qu’on lui a parfois même prêté, dans cette perspective, une capacité prophétique. N’a-t-il pas annoncé, en termes de spectaculaire intégré, la mondialisation de l’économie bien avant qu’elle soit à l’ordre du jour de beaucoup de combats ? La plupart de ces utilisations restent cependant partielles : la perspective unitaire dans laquelle se situe Debord est régulièrement perdue, et avec elle disparaît également une critique globale de la société, condition de son refus lui aussi global. Telle est sans doute la destinée d’une pensée combattante lorsqu’elle devient théorie, lorsque disparaît à l’horizon la perspective de la révolution.

 

4.3.b Traces, influences Théoriques

De nombreuses propositions faites par Debord et les situationnistes dans le cadre de l’« urbanisme unitaire » ont fini par alimenter les classiques français de la sociologie urbaine 1. Les spécialistes des médias - tous genres confondus - convoquent régulièrement la critique de la société du spectacle pour réduire cette critique à celle des médias employés par la société, comme s’il suffisait en somme à celle-ci de ne pas abuser de ses médias pour être parfaitement acceptable 2. Les politologues confondent également, parfois, symptôme et maladie : ils s’en prennent volontiers à la « politique-spectacle », mais limitent leur critique aux comportements les plus superficiels des politiciens. Les écologistes se réfèrent eux aussi à Debord, à juste titre d’ailleurs, compte tenu de sa lucidité très ancienne sur la destruction de l’environnement ou la falsification des aliments imposées par le règne de la marchandise. Mais pour en tirer toutes les conséquences en ce qui concerne le capitalisme, c’est une autre histoire.
À rebours de ces usages partiels d’une pensée unitaire, il faut également relever l’usage du seul nom de Debord comme un label irréfutablement subversif, comme une sorte de mot de passe avec lequel tout serait dit. Beaucoup d’intellectuels, notamment français, qui ont la plupart du temps à peu près tout ignoré de l’aventure situationniste et de ses suites, s’imaginent - peut-être sincèrement - tenir ainsi en respect les médias et le pouvoir : je dis « Debord » et aussitôt, comme par enchantement, je m’oppose, comme il se doit pour un intellectuel.
Que peut penser un homme lorsqu’il ne poursuit aucun intérêt, lorsqu’il n’aspire à aucune place, à aucun titre, à aucune forme de reconnaissance ? Quelle vérité peut-il dire lorsqu’il ne croit à aucun mensonge parce qu’il n’a aucun intérêt à le faire, lorsqu’il ne s’identifie à aucune cause, à rien d’autre qu’à lui-même et à son désir de liberté ? Telle est la question que nous lègue l’œuvre de Debord. Elle devrait aussi nous empêcher de le considérer uniquement comme un théoricien.

1. Voir certains travaux de Patrick Tacussel, Michel Maffesoli, Françoise Choay, etc. Dans le domaine de la sociologie, il conviendrait également d’examiner la dette de Jean Baudrillard à l’égard de Debord.
2. Inversement, certains médiologues, regroupés notamment autour des Cahiers de médiologie publiés par Régis Debray, reprochent à Debord la généralité indiscutable ou irréfutable de ses analyses, comme s’il avait jamais à faire acte de candidature pour une chaire de médiologie.