3.6 Œuvres
Autoportraits (Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici, Panégyrique, « Cette mauvaise réputation... »)
« Quel besoin a-t-on de « faire un portrait » de moi ? N’ai-je pas fait moi-même, dans mes écrits, le meilleur portrait qu’on pourra jamais en faire, si le portrait en question pouvait avoir la plus petite nécessité ? »
« Cette mauvaise réputation... », p. 32
L’autobiographie et l’autoportrait ont été partie intégrante de l’uvre de Guy Debord dès ses premiers livres et films. C’est cependant surtout dans son dernier film (In girum imus nocte...) et dans la plupart de ses derniers livres qu’ils jouent un rôle tout à fait central, au point de faire de leur auteur l’un des autoportraitistes majeurs de la littérature française du vingtième siècle.
Mais si Debord recourt à l’autobiographie, ce n’est pas par allégeance à cette pratique, si répandue en période spectaculaire avancée, consistant à faire commerce de sa vie privée, exhibée aujourd’hui sous toutes ses coutures et, si possible, dans tous les médias disponibles. Son usage de l’autoportrait est paradoxal et doublement conflictuel. Contrairement à la quasi-totalité de ses contemporains, il écrit des autoportraits pour ne pas se montrer, pour dénier à ses lecteurs tout droit de regard sur lui. C’est toute la différence entre l’autobiographie à l’âge spectaculaire et ce qu’il appelle à juste titre un panégyrique, un éloge sans bornes et sans réserve de lui-même, auquel personne ne pourra rien trouver à redire : « Et je crois que, pareillement, sur l’histoire que je vais maintenant exposer, on devra s’en tenir là. Car personne, pendant bien longtemps, n’aura l’audace d’entreprendre de démontrer, sur n’importe quel aspect des choses, le contraire de ce que j’en aurai dit ; soit que l’on trouvât le moindre élément inexact dans les faits, soit que l’on pût soutenir un autre point de vue à leur propos 1. »
Avec Panégyrique, Debord retourne l’arme de l’autobiographie contre la société spectaculaire, comme il l’a auparavant fait avec le cinéma. L’intention conflictuelle de son geste apparaît encore plus clairement avec Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici et « Cette mauvaise réputation... ». Ces deux livres développent une même procédure de réfutation d’un certain nombre d’opinions, jugements et commentaires concernant leur auteur. Ils mettent en scène l’ennemi, et en même temps le réduisent au silence. Debord n’écrit pas des autoportraits pour plaire à ses contemporains, et encore moins pour se justifier à leurs yeux. Il écrit pour leur dire qu’il n’est pas leur semblable ; pour leur déplaire, et parce qu’il leur déplaît : « J’ai réussi à déplaire universellement, et d’une façon toujours neuve 2. »
1. Panégyrique, tome premier, p. 22-23 (éd. Gallimard).
2. Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici, p. 41.