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Guy Debord /Œuvres
 

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3.5 Œuvres
Commentaires sur la société du spectacle (1988)

« Le malheur des temps m’obligera donc à écrire, encore une fois, d’une façon nouvelle. Certains éléments seront volontairement omis ; et le plan devra rester assez peu clair. On pourra y rencontrer, comme la signature même de l’époque, quelques leurres. »
Commentaires sur la société du spectacle, p. 13

Dédiés à Gérard Lebovici, les Commentaires sur la société du spectacle consacrent un retour en force de Guy Debord sur la scène « intellectuelle » française : il s’agit du second grand livre théorique de Debord, après La Société du spectacle. On peut considérer les Commentaires comme une simple réactualisation des thèses de 1967, rendue nécessaire par les « progrès » de la société spectaculaire, désormais omniprésente et toute-puissante. Ce serait oublier que ce livre est aussi profondément original : il a son dynamisme, sa logique et surtout son style propres. On n’attaque pas la société avec les mêmes armes en 1967 et en 1988.
Avec La Société du spectacle, Debord évoluait dans un cadre globalement marxiste, avec à l’horizon la perspective d’une révolution : un tel horizon disparaît dans les Commentaires, et du même coup ce sont Marx et la dialectique hégélienne qui se retrouvent en chômage technique. Aux stades diffus ou concentré du spectaculaire décrits en 1967 (soit les modèles respectivement américain ou fasciste-stalinien) a succédé, selon le diagnostic de 1988, le spectaculaire intégré, assimilable à une société reposant sur le complot, fonctionnant dans son ensemble sur le modèle de la mafia, dans laquelle toutes les cartes sont truquées.
La société spectaculaire contemporaine est un jeu d’apparences et d’ombres. Elle se caractérise par l’atrophie du dialogue et de la communauté, par l’élimination de tout esprit critique, auquel elle substitue une culture du divertissement, et par la destruction de toute mémoire historique qui permettrait notamment de saisir l’imposture d’un tel pouvoir : « Tous les usurpateurs ont voulu faire oublier qu’ils viennent d’arriver 1. » Sa force est d’avoir éliminé toute opposition réelle, ce qui l’oblige notamment à « produire » des ennemis qui sont en fait ses complices, voire ses propres agents secrets (comme le démontre l’infiltration de certains groupes soi-disant terroristes comme les Brigades rouges italiennes) : « Mais l’ambition la plus haute du spectaculaire intégré, c’est encore que les agents secrets deviennent des révolutionnaires, et que les révolutionnaires deviennent des agents secrets 2. »
La beauté d’un tel livre réside dans sa dimension à la fois ludique et stratégique, dans la façon dont les armes de l’ennemi (l’insinuation, la rumeur, etc.) sont retournées contre lui-même. Avec les Commentaires, Debord se fait pur regard porté du dehors sur la forteresse vide de l’ennemi, déjouant ses trompe-l’œil, le voyant et le dénonçant dans son invisibilité, pulvérisant son château de cartes truquées, et soignant du même coup son propre statut d’ennemi privilégié de la société spectaculaire : « La société s’est officiellement proclamée spectaculaire. Être connu en dehors des relations spectaculaires, cela équivaut déjà à être connu comme ennemi de la société 3. »

1. Ibid., p. 26.
2. Ibid., p. 21-22.
3. Ibid., p. 28.