3.3 Œuvres
Retour au cinéma
La Société du spectacle (1973), Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film « La Société du spectacle » (1975).
« Je ne fais pas de film pour ceux qui ne comprennent pas, ou qui dissimulent, cela. »
Réfutation de tous les jugements..., oeuvres cinématographiques complètes, p. 171
« Il n’y a pas de film. Le cinéma est mort. Il ne peut plus y avoir de film. Passons, si vous voulez, au débat. » Cette phrase est tirée du premier film de Guy Debord, Hurlements en faveur de Sade, réalisé en 1952. Vingt ans plus tard, au regard des films réalisés en 1973 et 1975, elle n’a rien perdu de son actualité. Si Debord continue de faire des films, ce n’est pas avec l’intention de réussir enfin une carrière de cinéaste, mais toujours avec celle de défier et de provoquer les spectateurs, si emblématiquement passifs et soumis au spectacle.
La Société du spectacle est portée à l’écran en 1973, non pas dans une perspective d’illustration des thèses développées dans le livre du même nom écrit six ans plus tôt. Il s’agit pour Debord de reprendre et radicaliser un combat contre le spectacle et les techniques de représentation qu’il met en uvre(s) pour imposer sa loi. Dans ce contexte, le cinéma est évidemment un enjeu stratégique, contrairement au livre, qui est de moins en moins utile au pouvoir spectaculaire. Debord se contentera donc de dire, en voix off toujours, les thèses les plus significatives de son livre, sans le moindre ajout et sans la moindre explication. Et les images semblent une nouvelle fois insignifiantes, ou même fausses 1. Debord reste fidèle à l’anti-esthétique du détournement, il illustre son propos sans vraiment l’illustrer, avec des extraits de bandes d’actualités, de films, des images de responsables politiques, de cover girls, de vacanciers au bord de plages, de publicité, etc.
Une des clés de la version filmée de La Société du spectacle pourrait bien être le film suivant, réalisé en 1975 : Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film « La Société du spectacle ». Comme l’indique ce long titre, l’enjeu est bien, ici, parallèlement au commentaire d’un certain nombre de points de l’actualité politique (du programme commun de la gauche française à la révolution portugaise), d’attiser le conflit recherché avec le film précédent. La Société du spectacle privait les spectateurs d’images gratifiantes. Avec son nouveau film, Debord va plus loin en les privant non seulement d’images, mais aussi de tout droit de regard sur ses films 2.
Les films de Debord ne sont pas faits pour être soumis aux jugements plus ou moins élogieux ou pertinents des cinéphiles spécialisés, ni même pour être compris par ceux-ci 3. Ce sont les instruments d’un combat, ils sont faits pour diviser. Déclarations de guerre.
1. Dans In girum imus nocte et consumimur igni, Debord écrira ceci, qui s’applique aussi à ses films précédents : « Voici par exemple un film où je ne dis que des vérités sur des images qui, toutes, sont insignifiantes ou fausses ; un film ui méprise cette poussière d’images qui le composent (…). Oui, je me flatte de faire un film avec n’importe quoi ; et je trouve plaisant que s’en plaignent ceux qui ont laissé faire de toute leur vie n’importe quoi. » (Ibid., p. 212). Il faut cependant se méfier de ce « n’importe quoi », sans doute plus rhétorique, plus tactique qu’il n’y paraît. Le « n’importe quoi » est rarement, chez Debord, le fruit du hasard.
2. « Ceux qui disent qu’ils aiment ce film ont aimé trop d’autres choses pour pouvoir l’aimer ; et ceux qui disent ne pas l’aimer ont, eux aussi, accepté trop d’autres choses pour que leur jugement ait le moindre poids », Ibid., p. 163-164.
3. « Ils cherchent à déguiser en un simple désaccord sur une conception du cinéma ce qui est, en vérité, un conflit sur une conception de la société ; et une guerre ouverte dans la société réelle », Ibid., p. 169.