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Guy Debord / De l’art à l’art de vivre
 

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2.7.a De l’art à l’art de vivre
La bibliothèque de Debor

Guy Debord a dédaigné de faire des études. Il a fait la grève du Bildungsroman, ce must de tant d’intellectuels français qui finissent par remercier leurs maîtres et professeurs dans des leçons inaugurales au Collège de France. Ses maîtres, il les a choisis lui-même, comme le reste, et il ne leur a jamais rien demandé, se contentant de les admirer et de les utiliser : de Lautréamont à Marx, de Shakespeare à Hegel, de Gondi (Retz) à Breton.
L’influence de Lautréamont, maître incontesté du détournement, a été déterminante, programmant en quelque sorte la manière dont Debord ne cessera d’utiliser les textes qui comptent pour lui. Mais, de manière plus générale, c’est toute la poésie moderne française qui est présente dans son œuvre : Rimbaud parce qu’il est l’emblématique enfant perdu ayant su renoncer à la littérature, Mallarmé, dont il a toujours admiré le discret anarchisme et l’absolu nihilisme en matière de littérature, et bien sûr Baudelaire – celui du Cygne ou de la Passante, l’expert en mélancoliques dérives urbaines. Ajoutez Villon, Nerval, Apollinaire, et vous aurez ce qu’on a fait de mieux en matière d’aventure poétique, toujours privilégiée aux dépens du roman, auquel Debord est resté largement indifférent.
Jeune, il se passionne également pour les avant-gardes de l’entre-deux-guerres, lorsque celles-ci étaient encore porteuses d’un véritable projet révolutionnaire : les surréalistes, bien sûr (Breton a été beaucoup insulté, mais aussi beaucoup admiré par Debord), et peut-être plus qu’eux les dadaïstes, surtout ceux actifs au cours de la période berlinoise du dadaïsme (Raoul Hausmann, Hugo Ball, Kurt Schwitters, Richard Huelsenbeck, etc.), la plus radicale, celle qui fait fugitivement miroiter la possibilité d’une coïncidence entre poésie et révolution. Les avant-gardes de l’entre-deux-guerres seront régulièrement opposées, pour l’authenticité et la globalité de leur démarche, à l’avant-gardisme formel et convenu de l’après-guerre. L’existentialisme, bien sûr, mais aussi le nouveau roman, la nouvelle vague au cinéma, Ionesco, Adamov dans le domaine du théâtre, etc., seront toujours impitoyablement critiqués.

 

2.7.b De l’art à l’art de vivre
La bibliothèque de Debord

Il lit également, et très longuement, Hegel, Marx, ainsi que des philosophes marxistes comme Georg Lukacs, Lucien Goldmann et Henri Lefebvre, auquel le liera une amitié entre 1960 et 1962. Par l’intermédiaire des théoriciens de Socialisme ou Barbarie, qu’il fréquente à la même époque, il lit également les théoriciens marxistes « hérétiques » de l’entre-deux-guerres, d’emblée hostiles non seulement au stalinisme, mais aussi au léninisme (Karl Korsch, Paul Mattick, Hermann Gorter, Anton Pannekoek). Sa culture politique se double d’une impressionnante culture historique : tout au long de sa vie, il n’a cessé de lire les historiens, anciens et récents, ainsi que de nombreux ouvrages de stratégie militaire, des mémoires de généraux, etc.
Dans ses derniers livres, les moralistes classiques prennent le pas sur la tradition marxiste : à Bossuet, présent dès ses premiers textes, viennent s’ajouter Pascal, Baltasar Gracián, etc. Le cardinal de Retz (Gondi), lui, est admiré et évoqué du début à la fin. On relèvera également que la curiosité et le goût de Debord l’ont conduit, bien plus que la plupart de ses contemporains, à lire en véritable amateur de nombreux auteurs étrangers : de Jorge Manrique à Omar Khayyam, de Stirner à Machiavel, de Shakespeare à Musil, de Sun-Tsé à Melville. Enfin, il faut évoquer aussi de nombreux films qu’il a aimés, et souvent détournés : Les Visiteurs du soir, Les Enfants du paradis, Johnny Guitar, Shanghai Gesture, Arkadin, Pour qui sonne le glas, La Charge de la brigade légère, etc.