2.5 De l’art à l’art de vivre
Le jeu, la guerre
Il y a dans la pensée de Debord une dimension ludique, qui s’incarne notamment dans le projet situationniste de passionner la vie quotidienne et de la transformer en un jeu généralisé. Il ne faut pas confondre pour autant le situationnisme et, a fortiori, la pensée de Debord avec nos contemporaines pratiques de l’animation culturelle consensuelle – stade étatico-infantile du ludisme. Là où il y a du jeu chez Debord, la guerre n’est jamais loin, et il l’a toujours aimée, presque sous toutes ses formes. Elle fait partie du décor de la plupart de ses films, qui incluent de nombreuses scènes (détournées) de guerre et d’affrontements violents. À un autre niveau, elle est aussi ce qui donne aux jeux lettristes ou situationnistes leur sens : celui d’une guerre menée, avec les moyens du bord, contre la confiscation de la vie organisée par la société spectaculaire.
Guerres civiles ou de libération, luttes de classes : Debord n’hésitera jamais à prendre le parti de ceux qui luttent les armes à la main pour leur liberté. Ce qui ne veut pas dire qu’il se soit jamais impliqué dans la lutte armée ou le terrorisme, comme d’autres le feront au cours des années 1970. Il n’aime que les jeux guerriers, mais, inversement, les guerres qu’il entend livrer comportent toujours une dimension ludique ou poétique. Il faut que la guerre soit un art, et l’art une guerre. C’est ce qui fait que ses derniers livres et films seront conçus de plus en plus clairement selon une stratégie d’affrontement, de disqualification et de réfutation du lecteur (voir fiches 3.3 et 3.6) ; et qu’il lit de plus en plus les stratèges (Clausewitz) ou les historiens des guerres anciennes (Thucydide), et surtout peut-être les écrivains « stratèges » chez lesquels il retrouve son propre sens du jeu et du conflit (Baltasar Gracián, le cardinal de Retz).
Est-ce surprenant, alors, que Debord soit aussi l’inventeur d’un jeu stratégique qu’il a intitulé le « Jeu de la guerre ». Ce jeu se joue sur un échiquier de 500 cases, il met aux prises deux armées, avec leurs mouvements, leurs attaques et leurs stratégies défensives. Comme pour marquer que c’est toujours ce point d’intersection qu’il a cherché – entre jeu, guerre et art –, Debord publiera en 1987, sous forme de livre, le compte rendu d’une partie du « Jeu de la guerre » jouée avec Alice Becker-Ho, sa compagne de 1964 à 1994 1. Ce n’est pas de la littérature, mais c’est bien un livre dans lequel convergent toutes ses passions.
1. Le « Jeu de la guerre ». Relevé des positions successives de toutes les forces au cours d’une partie, Paris, Gérard Lebovici, 1987.