2.4. De l’art à l’art de vivre
Mélancolie
« Nous avons perdu les meilleures années. Bientôt, le jeu sera fini pour toujours. »
Guy Debord, Mémoires, 1958
« Bernard, Bernard, cette verte jeunesse ne durera pas toujours 1. » La mélancolie est partout dans la vie et dans l’uvre de Guy Debord. Il y a chez lui un sens aigu de la passagèreté, c’est-à-dire une capacité de se passionner, de vivre quelque chose de façon intense tout en sachant que cela ne durera pas, tout en anticipant une séparation, une disparition, une fin qu’il lui arrive alors de précipiter. On a mis parfois cette mélancolie sur le compte de la déception provoquée par le reflux des pratiques révolutionnaires après Mai-68. C’est entièrement faux, d’abord parce qu’il n’y a nulle part dans l’uvre de Debord la moindre trace d’une déception, et ensuite parce que de toute évidence la mélancolie est présente dès les premiers livres et films de Debord, et donc bien avant Mai-68 et le reflux qui l’a suivi.
« À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue 2. » Les enfants perdus de la mouvance lettriste de 1951 sont déjà mélancoliques, ils ont le sens de la perte et de la perdition, ils sont détachés de la vie. Et celui qui, au fil de ses livres et de ses films, se souvient d’eux comme de son âge d’or leur est resté fidèle. Il est resté mélancolique, il l’est encore plus. D’ailleurs, il n’y a pas de mélancolie sans âge d’or, et réciproquement. De son premier livre (Mémoires, 1959) à Panégyrique (1989), en passant par des films comme Sur le passage de quelques personnes (1959), Critique de la séparation (1961), In girum imus nocte... (1978), les évocations de la « jeunesse perdue » sont l’emblème ou la figure d’une mélancolie qui n’a rien de littéraire dans le cas de Debord, qui est réelle et qui permet de comprendre beaucoup d’aspects de sa personnalité. Il y a d’ailleurs également quelque chose de mélancolique dans les textes théoriques de Debord, notamment dans La Société du spectacle, dont la première thèse dit ceci : « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation 3. » À l’origine de ce livre devenu célèbre, il y a un sentiment de deuil de la vie, comme dans ses uvres plus personnelles.
Il y a certes, parfois, une belle tristesse dans la mélancolie de Debord, lorsqu’il évoque celles et ceux qu’il a aimés, ou simplement le temps qui passe et ses effets destructeurs, mais c’est aussi en elle qu’il puise son inventivité, sa légèreté et sa témérité. Le mélancolique n’a rien à perdre parce qu’il a déjà tout perdu. Il est alors prêt à prendre tous les risques, à s’engager dans les aventures les plus périlleuses, à mener joyeusement les combats qu’il a choisi de mener sans jamais se rendre, sans faire de compromis, sans hésiter à rompre lorsqu’il le juge nécessaire et sans jamais revenir sur les séparations lorsqu’elles ont eu lieu. Il connaît et aime l’irrémédiable, qui conduit au détachement et à la liberté. Sans la mélancolie de Debord, l’Internationale situationniste n’aurait connu ni une telle intransigeance, ni d’ailleurs une telle dissolution.
1. Détournée de l’Éloge de Bernard de Clairvaux de Bossuet, cette phrase revient dans plusieurs textes et films de Debord.
2. In girum imus nocte et consumimur igni, p. 240.
3. La Société du spectacle, thèse 1.