2.3 De l’art à l’art de vivre
La révolution au service de la poésie
« Retrouver la poésie peut se confondre avec réinventer la révolution, comme le prouvent à l’évidence certaines phases des révolutions mexicaine, cubaine ou congolaise. »
« All the King’s men », Internationale situationniste, 8, p. 31
Dès 1962, les artistes disparaissent de l’IS parce qu’ils ne renoncent pas à être des artistes. D’autres personnalités les remplacent auprès de Debord, notamment Mustapha Khayati et Raoul Vaneigem, auteur quelques années plus tard du célèbre Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations 1. La rupture avec les pratiques habituelles de l’avant-garde est cette fois définitive. Désormais, c’est la question de la révolution qui est à l’ordre du jour plutôt que celle d’un art expérimental situationniste, et elle se pose en termes de plus en plus clairement politiques. Pour autant, l’IS ne peut être assimilée ni aux groupes d’extrême-gauche (par exemple trotskistes et, un peu plus tard, maoïstes), dont la montée en puissance intervient dans un même contexte historique de radicalisation (Cuba, l’indépendance algérienne, etc.), ni aux groupes dans lesquels s’incarne la tradition anarchiste. Elle prend définitivement ses distances avec les milieux avant-gardistes, mais si l’art doit être dépassé, Debord n’a jamais perdu de vue, pour autant, la poésie.
Poésie et révolution : une articulation à repenser, en évitant les pièges, les allégeances, les impasses et les reniements qui jalonnent l’histoire des rapports entre avant-gardes artistiques et politiques. L’originalité de la solution situationniste consiste à identifier rigoureusement l’une à l’autre. Pas de révolution sans création d’un langage qui la porte, pas de poésie sans invention d’une révolution dans laquelle elle s’incarne : « Qu’est-ce que la poésie, sinon le moment révolutionnaire du langage, non séparable en tant que tel des moments révolutionnaires de l’histoire, et de l’histoire de la vie personnelle ? 2 » La révolution – mais il ne s’agit alors certainement pas de celle concoctée dans la langue de bois des officines maoïstes et des permanences trotskistes – est inséparable de la réinvention de la communication, qu’il s’agit de libérer de l’emprise du pouvoir : « L’information, c’est la poésie du pouvoir (la contre-poésie du maintien de l’ordre), c’est le trucage médiatisé de ce qui est. À l’inverse, la poésie doit être comprise en tant que communication immédiate dans le réel et modification réelle de ce réel. Elle n’est autre que le langage libéré, le langage qui regagne sa richesse et, brisant ses signes, recouvre à la fois les mots, la musique, les cris, les gestes, la peinture, les mathématiques, les faits 3. »
1. Gallimard, 1967.
2. « All the King’s men », Internationale situationniste, 8, p. 30.
3. Ibid., p. 31.