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Guy Debord / De l’art à l’art de vivre
 

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2.2 De l’art à l’art de vivre
Détournement

« Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. »
Isidore Ducasse, Poésies ; Guy Debord, La Société du spectacle

Le détournement de textes et d’images a toujours fait partie de l’univers de Guy Debord, c’est-à-dire au plus tard dès son adolescence, lorsqu’il se passionne pour Lautréamont-Ducasse, qui a ses titres de noblesse en la matière, notamment avec les Poésies. Il consiste à se servir de textes déjà existants en leur faisant subir des modifications plutôt que d’en produire de nouveaux : mélange de plagiat et d’amélioration par recyclage, textes et images mis au service de nouvelles causes et de nouveaux combats.
D’emblée et jusqu’à la fin, le détournement est présent dans presque tout ce qu’entreprend Debord. Il intervient dans la plupart de ses livres et de ses films. Avec la psychogéographie (voir fiche 2.1), il est le nerf de la guerre menée contre l’art et les avant-gardes artistiques qui travaillent si complaisamment à leur propre récupération. Systématisé, il implique un art sans auteur, il constitue une attaque frontale contre toute la tradition artistique auctoriale occidentale (quel artiste, quel écrivain serait prêt aujourd’hui, et malgré ses déclarations les plus énergiquement subversives, à renoncer au charme d’être reconnu comme tel ?).
Le détournement est à la fois une technique de disparition et une technique de réappropriation. C’est une technique de disparition qui produit de la mobilité et de l’impersonnalité multiple, qui brouille les cartes : impossible d’assigner un « détourneur » à résidence, de l’obliger à signer comme on signe des aveux. C’est un art de voleurs de textes et d’images qui n’ont rien à perdre, et surtout pas leur réputation d’écrivain ou d’artiste. Que faire de mieux lorsqu’on s’est de toute façon voué à la perdition ? D’autant plus que le détournement est aussi une technique guerrière de réappropriation des mots, des images et des œuvres, dont il s’agit de réactiver le potentiel poétique en les soustrayant aux circuits contrôlés par le pouvoir et en redonnant à tous les moyens de s’en servir. Le détournement est en principe à la portée du premier venu. Il débouche sur un communisme de l’écriture - mais ce n’est alors plus tout à fait l’écriture telle qu’on la connaît, conformément au vœu d’Isidore Ducasse encore, qui voulait que la poésie soit faite par tous et non par un seul.